mercredi 14 décembre 2011

Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

Astrig Atamian, "Les Arméniens communistes en France, une histoire oubliée", Amnis, n° 7, 2007 :

"(...) la diaspora arménienne sera souvent envisagée comme un bloc monolithique ne portant ni dissensions sociales ni politiques. Or dès les années 1920, les communautés arméniennes vont être le terrain de violents affrontements entre les partis historiques en exil, principalement le parti dachnak, et les partis communistes nationaux, antennes du Komintern.

La République d'Arménie, qui avait vu le jour en mai 1918 en Transcaucasie, est soviétisée à la fin de l'année 1920. Le parti dachnak qui a dirigé l'éphémère République se reforme dans l'exil et essaie de « prendre en main » la masse des réfugiés arméniens qui débarquent sur les côtes françaises dès 1922. Si pour le PCF, qui crée dès 1924 les groupes de langue destinés à encadrer les travailleurs étrangers, il est vital que les immigrés ne tombent pas dans l'escarcelle des organisations « fascistes », il en va de même pour l'Union soviétique qui cherche à asseoir son influence au sein des communautés arméniennes à travers le monde, et pour qui leur contrôle va devenir un enjeu de première importance. « La légitimation du pouvoir bolchevik et de la tutelle russe auprès de la diaspora, comme dans l'ensemble du domaine soviétique, devient un objectif prioritaire ». Pour le pouvoir soviétique, la RSS d'Arménie doit être « le seul représentant légal possible du peuple arménien, à l'intérieur comme à l'extérieur ».

Ainsi, dans la France de l'entre-deux-guerres et même jusque dans les années 1960, prosoviétiques et dachnaks vont se livrer à une lutte intense, chaque groupe tentant d'imposer son hégémonie sur la diaspora. Les uns fêtent l'anniversaire de la soviétisation de l'Arménie, les autres commémorent le 28 mai 1918, date de la première indépendance. Et c'est justement lors de ces rassemblements que les rivalités s'exacerbent. Comme à Lyon, le 2 mai 1926, où Der Bagdassarian, un responsable du Comité d'aide à l'Arménie (HOK), est tué d'un coup de couteau par un militant dachnak. Il était venu « perturber » une conférence que donnait Avédis Aharonian, le Président de la République en exil.

Et c'est l'Eglise, la « seule institution légale commune aux Arméniens » depuis la chute du royaume de Cilicie en 1375, qui va exhorter ses fidèles au calme et à la retenue.
En juin 1926, un mois après le meurtre de Der Bagdassarian, Mgr Balakian, prélat des Arméniens dans l'Empire ottoman et survivant du génocide, lance un appel en faveur de l'unité au sein de la communauté. Il déclare ne pas approuver le régime soviétique mais estime qu'il n'est pas dans l'intérêt des Arméniens de « se dresser contre lui pour l'instant ». En outre, pour les responsables de l'Eglise, il est capital que les Arméniens ne se fassent pas remarquer et évitent ainsi d'être la cible de campagnes xénophobes. Car dans cette France de l'entre-deux-guerres, l'hostilité à l'égard des étrangers se fait de plus en plus virulente et il s'agit pour les Arméniens de ne pas s'attirer les foudres des autorités. En effet, peu de temps avant ces événements, A. Tardieu, le Président du Conseil, a fait un rappel à l'ordre : « le Gouvernement n'admet pas, [déclare-t-il], que certains groupements d'étrangers cherchent à se livrer, sur notre territoire, à des tentatives d'agitation ». En février 1925, cinq communistes arméniens sont expulsés par Chiappe, alors Directeur de la Sûreté Générale. Considérés comme des « éléments extrémistes », les communistes sont étroitement surveillés par les autorités ; et ils le sont d'autant plus s'ils ne sont pas Français. Ainsi des listes d' « Arméniens sympathisants communistes ou suspects de communisme » circulent dans les Préfectures. Et la collecte d'informations est d'autant plus aisée pour les services de renseignements, qu'ils savent tirer avantage des rivalités communautaires.

Aujourd'hui, c'est principalement aux Archives nationales et à la Préfecture de police de Paris que l'on consulte ces documents. Certains centres d'archives départementales, comme celui des Bouches-du-Rhône, renferment également des fonds incontournables pour l'historien qui se penche sur la communauté arménienne de France. Les traces de ce passé houleux ne manquent donc pas. Les sources d'origine policières, qu'il convient bien évidemment de manier avec prudence, témoignent largement de cette « période agitée » qui a divisé les Arméniens entre adversaires et partisans de l'Union soviétique. Ces archives ont la plupart du temps déjà été exploitées. Et les travaux sur les Arméniens en France abordent ces rivalités, qui ont été jusqu'à ensanglanter la diaspora, mais ils ne permettent pas toujours de saisir la multiplicité des clivages qui la sous-tendent. Ce sont des aperçus généraux sur la communauté arménienne, qui ont d'abord eu comme objectif de « sauver de l'oubli » et d'inscrire dans une mémoire collective l'existence d'une diaspora arménienne en France. Toute étude du passé étant motivée par la recherche des origines, les historiens se penchant sur les Arméniens sont bien souvent, du fait de leur histoire familiale, attachés à cette communauté. Difficile dans ces conditions d' « éviter les perspectives unilatérales », les jugements et de s'affranchir de la mémoire collective qui est « le fruit de reconstruction plus ou moins identitaires, tout à fait légitimes, mais souvent sélectives, et de ce fait créatrices d'oublis ».

Ecrire l'histoire de la mouvance communiste arménienne en France exige de remettre en question le mythe de l'unité nationale, et cela implique de revenir sur des événements que la mémoire arménienne, sans doute de peur de raviver les rancœurs, a préféré refouler."


Jean-Luc Huard, "Les Eglises arméniennes et les réfugiés en Rhône-Alpes dans l'entre-deux-guerres (1918-1940)", Cahiers de la Méditerranée, n° 78, 2009 :

"A Valence, une salle réunissait les paroissiens autour d'un autel de fortune, d'abord Côte des Chapeliers, puis dans une pièce rue Balthazar Baro où logeait aussi le prêtre, en plein cœur du quartier arménien. Cependant, grâce à l'évêque de Valence, Mgr Pic, une chapelle catholique était mise à la disposition des apostoliques deux fois par an, à Noël et à Pâques. A Grenoble, une pièce rue Bayard puis rue Hébert leur était prêtée. Dans cette ville où plus de 800 réfugiés demeuraient à la fin des années trente, l'acquisition d'un lieu de culte était bien à l'ordre du jour mais le projet ne put aboutir, faute d'argent et aussi certainement à cause des rivalités politiques entre Arméniens dachnaks (socialistes) d'un côté et hentchaks (marxistes) et communistes de l'autre, lesquels n'arrivaient pas à s'entendre à propos de la construction ou l'achat d'une église. Les Lyonnais occupaient une chapelle rue Berthelot, puis rue Louis Blanc, avant d'acheter un terrain et de construire leur propre église rue Boileau, la seule en Rhône-Alpes à cette époque. La communauté stéphanoise louait un local au 6, rue de la Franche Amitié. Après des travaux, le local fut transformé en chapelle, Sainte-Marie-mère-de-Dieu, et accueillit les différentes cérémonies religieuses.

Toutes les communautés ne disposaient pas d'un prêtre à demeure, seuls les groupes de Lyon, Saint-Etienne et Valence en avaient un qui vivait sur place. Il était nommé par Paris et non plus à Echmiatzine en URSS. Cependant la nomination de ces prêtres pouvait poser problème, comme à Valence où le prêtre désigné fut accusé d'être soumis aux communistes. De plus il lui était reproché de vouloir célébrer le culte apostolique dans une maison dont le propriétaire était communiste et où se tenaient les réunions du Comité de soutien à l'Arménie (HOG), groupe proche des communistes. A cause de cela, les socialistes (Dachnaks) interdirent au prêtre d'officier dans cette salle. Le conflit s'envenima (bagarres) et aucune naissance ni aucun mariage ne furent enregistrés religieusement. Le prêtre fut déplacé et un autre nommé de tendance socialiste.

Cette querelle, qui aboutit au remplacement du prêtre par un autre plus proche des Dachnaks, n'est qu'un exemple des rivalités entre communistes arméniens ou apparentés et membres du parti dachnak alors que les statuts de l'UNA de Valence indiquaient que « l'Union se tiendra étrangère à toutes les luttes politiques et religieuses et toute discussion sur ces deux sujets est formellement interdite. Elle ne s'occupera ni de l'opinion ni de la croyance de ses membres »."


Voir également : Gaïdz Minassian : "des Arméniens ont tué des Arméniens"

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