lundi 26 décembre 2011

L'historien et journaliste Alexandre Adler analyse l'impasse d'une loi irresponsable

Le Figaro, 24 décembre 2011 :
Loi sur le génocide arménien : l'impasse

Alexandre Adler

A l'heure où paraît cette chronique, le débat créé par le vote parlementaire français sur la question du génocide arménien a déjà pris une considérable ampleur.

Commençons donc par dire qu'il ne s'agit pas de nier la réalité d'un génocide qui a bien eu lieu, dans les régions intérieures de l'Arménie ottomane, en 1915.

Le terme de génocide a pu légitimement être discuté, sans pour autant impliquer une attitude négationniste : on sait, en effet, que, à la différence du génocide juif de 1941-1945, l'Etat turc (ou plutôt ottoman) n'a jamais étendu les massacres aux populations arméniennes de l'Ouest du pays, à Istanbul en particulier où demeure, à ce jour, une communauté arménienne relativement importante.


Mais il est également vrai que les génocides ne se ressemblent pas tous et qu'à entrer dans des distinctions de ce genre, on ne fait qu'offenser le sentiment profond des nombreuses victimes et de leurs familles, massacrées, abandonnées dans des mouroirs en plein désert, ou, dans le meilleur des cas, pour certaines femmes, mariées de force et contraintes d'abandonner leur identité à tout jamais. Mustafa Kemal Atatürk avait d'ailleurs, de lui-même, baptisé cet épisode de « page la plus noire de l'histoire militaire de la Turquie » . C'est la raison pour laquelle la Turquie contemporaine a commencé à bouger sérieusement sur cette affaire, grâce aussi à l'action d'un intellectuel turc et arménien comme Hrant Dink, assassiné voici quatre ans par des criminels qui, semble-t-il, voulaient aussi déstabiliser la démocratie turque.

Aujourd'hui, c'est le gouvernement d'Ankara qui a entendu, de toutes les manières possibles, se rapprocher de l'Arménie indépendante, même en sacrifiant, non sans opportunisme, la cause de l'Azerbaïdjan frère, dont une partie du territoire demeure illégalement occupée par des Arméniens qui y ont pratiqué la purification ethnique. Et la proposition turque de commencer à examiner le problème à travers une commission d'historiens des deux pays représente le bon sens même pour établir pas à pas une vérité historique qui ne saurait être une « vérité d'Etat » : il va de soi que, dans une pareille procédure, on devrait aussi examiner les « petits génocides » pratiqués de 1912 à 1923 sur certaines populations turques, particulièrement exposées.

A mon avis, il serait également nécessaire, comme dans la commission sud-africaine Vérité et Justice, que l'on envisage toutes les questions en suspens, telles que par exemple le rôle du terrorisme arménien, celui de l'Asala en particulier, a pu jouer dans la déstabilisation de la Turquie des années 1970 aux côtés des services secrets soviétique, syrien et grec ainsi que du PKK kurde et du FPLP palestinien. S'il faut, en effet, vider une querelle, il est besoin d'entendre tous les griefs. A l'évidence, le vote français va à l'encontre de ces objectifs : il accuse un pays qui est, depuis la victoire d'Atatürk en 1923, l'allié de la France, d'abord contre Hitler jusqu'en 1940, puis contre l'Union soviétique stalinienne qui voulait d'ailleurs démanteler le territoire national turc en 1945 en invoquant notamment la question arménienne.

Il va de soi que, derrière la chasse opportuniste aux voix de nos compatriotes d'origine arménienne, il y a aussi de la part des directions nationales du Parti socialiste et, à présent, de l'UMP, la volonté de verrouiller l'accès de la Turquie à la négociation européenne, afin de complaire à des électeurs du Front national, dont il reste à démontrer que ce sujet leur soit sensible.

Bref, il s'agit là d'une mauvaise action perpétrée par les deux grands partis démocratiques français pour une fois d'accord - et pas sur la règle d'or - et dont les conséquences inévitables se feront sentir dès à présent : dans le domaine économique, c'est évident, mais aussi dans celui de la politique régionale où, pourtant, Paris et Ankara se devraient d'agir dans la concertation la plus étroite pour aboutir à une solution politique en Syrie, alors que Bachar Assad demeure arc-bouté sur le soutien de ses rares alliés irakien, iranien, russe... et bien sûr arménien.

Pour toutes ces raisons, le vote actuel est une page noire dans l'histoire de la diplomatie française, un acte surtout irresponsable dont on peut espérer que ceux qui s'y sont opposés, en tête desquels Alain Juppé, pourront bientôt démanteler les effets pervers dans l'intérêt de la Turquie et de la France certes mais même dans l'intérêt véritable du peuple arménien auquel nous unissent les liens de l'affection et du respect.

Voir également : L'historien Alexandre Adler exprime son refus du projet de loi liberticide et anti-républicain (et critique l'occupation illégale du Karabakh et le soutien arménien à la dictature d'Assad)

L'éminent historien Pierre Nora dénonce une fois de plus le projet de loi liberticide (et met à jour les velléités anti-turques de Sarkozy)

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L'amitié franco-turque