jeudi 1 décembre 2011

L'inimitié historique entre les Arméniens et les Grecs

Claire Mouradian, L'Arménie, Paris, PUF, 2009 :

"Vers 547, Cyrus, le fondateur de l'Empire achéménide, établit sa domination sur l'Arménie. Elle apparaît, avec les Alarodiens de la vallée de l'Araxe et les Saspires de Sper/Ispir, sur la liste, que donne Hérodote, des vingt satrapies, districts administratifs fiscaux à base ethnique, créés par Darius le Grand, et à la tête desquels il place des parents ou alliés pour le prélèvement du tribut en argent, chevaux et soldats. Les Arméniens servent dans les armées perses et participent aux campagnes contre les Grecs. L'Anabase constitue le témoignage direct le plus précieux sur l'Arménie de cette époque. Xénophon y décrit sa traversée du pays lors de la retraite des Dix-Mille, évoquant ses villages aux maisons fortifiées ou troglodytes, l'abondance de céréales (blé et orge, dont on tire déjà de la bière), la langue commune, sauf dans les hauteurs, l'influence perse (il communique avec un interprète perse), le partage en deux satrapies, dont l'une est gouvernée par le gendre du roi Artaxerxès Ier, Orontès, ancêtre de la première dynastie arménienne.

On a peu de renseignements sur la période achéménide. On constate une certaine iranisation, à travers l'usage de l'araméen, langue administrative de l'empire, l'adoption des coutumes, de la structure sociale et du panthéon zoroastrien de la Perse : Aramazd, créateur du ciel et de la terre, Mihr/Mitra, le dieu Soleil, Vahagn, le dieu de la guerre, « tueur de dragon », assimilé à Héraklès ; Astrig, amante de Vahagn et déesse de l'amour, et surtout la favorite des Arméniens, Anahit, fille d'Aramazd, déesse de la fertilité et de la sagesse. Avec le déclin de l'empire, au IVe siècle, les satrapes manifestent des velléités d'autonomie que favorise la conquête d'Alexandre le Grand." (p. 11-12)

"A la même époque [Ve siècle], dans l'Empire byzantin, le chalcédonisme se transforme aussi en religion officielle et instrument d'intégration, d'où des heurts constants avec les Arméniens. Mais c'est surtout par sa politique de déplacement de populations, d'éloignement des élites et d'uniformisation administrative que Byzance entreprend d'absorber la partie du pays placée sous sa tutelle, fixant la ligne de partage avec la zone perse par des fortifications. L'introduction du droit romain, notamment en matière de succession (partage entre tous les héritiers légitimes, mâles ou femelles) morcelle le patrimoine indivis des nakharar, suscitant des rebellions et un appel aux Perses. Une partie des nobles est exilée dans les Balkans, l'autre attirée dans l'administration impériale. Byzance profite d'une nouvelle révolte arménienne contre les Perses pour étendre sa zone d'influence à l'est, jusqu'à Erévan et l'Ibérie (Géorgie orientale), Dvin restant du côté persan. Ce deuxième partage de l'Arménie a lieu en 591." (p. 19-20)

"Cet Age d'or est interrompu par l'expansionnisme des Byzantins, qui, après avoir stoppé l'avance arabe aux portes de Constantinople (717), ont entrepris, depuis le milieu du IXe siècle, sous la conduite de la dynastie dite « macédonienne » (d'origine arménienne), la reconquête obstinée de « l'Empire romain intégral ».

En 873, les armées grecques atteignent l'Euphrate, éliminant l'Etat paulicien de Téfriké aux confins arméniens, avant de prendre Mélitène (931), de pousser jusqu'à Edesse et Amida, et de s'emparer des principautés arméniennes. Après le Tarôn (966), Tayk (1000), c'est le tour du Vaspourakan que son dernier souverain Artzrouni cède en échange d'un fief en Cappadoce (1021), où il s'installe avec 14 000 cavaliers et leurs familles. En 1045, la chute d'Ani, livrée par le Catholicos aux Grecs, et l'abdication du dernier roi bagratide arménien, également en échange d'un fief en Cappadoce, parachèvent la conquête des principaux royaumes arméniens par Byzance, qui atteint ainsi ses plus grandes limites à l'est." (p. 24)


Jean-Claude Cheynet, Histoire de Byzance, Paris, PUF, 2009 :

"Les empereurs [byzantins] suivants ne menèrent plus que des opérations limitées qui, le plus souvent, avortèrent, puisque Basile II en personne échoua à s'emparer de Tripoli et que Romain III se ridiculisa en se faisant battre par les Mirdasides d'Alep, modestes émirs qu'il avait voulu chasser de leur ville. En revanche, l'importante cité mésopotamienne d'Edesse, de peuplement syriaque et arménien, fut annexée en 1031. L'ultime expansion en Orient se fit aux dépens des royaumes arméniens. Grâce à l'appui de l'Empire, les Arméniens s'étaient dégagés de l'emprise arabe au cours du Xe siècle, mais ils restaient divisés en plusieurs royaumes souvent rivaux. Sous Basile II, Sénachérim, craignant les premières attaques turques, livra à l'empereur, en 1022, son royaume du Vaspourakan, en échange de dignités et de vastes domaines en Cappadoce. Gagik, roi d'Ani, perdit son indépendance en 1045. Ces acquisitions rencontrèrent l'hostilité d'une partie de la population arménienne, soutenue par ses élites militaires et religieuses." (p. 73-74)


Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988 :

"La complicité des Arméniens et Monophysites avec les Turcs au temps d'Alexis Comnène paraissait aux Byzantins si établie qu'il leur arrivait de se venger sur les membres de ces communautés établis à Constantinople." (p. 165)


Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996 :

"Les Arméniens n'étaient pas seulement établis aux marges de l'Empire [byzantin] mais beaucoup étaient regroupés en Troade, en Chypre, dans la région de Philippoupolis. Ils ne furent jamais en mesure de constituer un Etat, étant trop dispersés et partout minoritaires, mais ils ne manquèrent pas de nuire aux Grecs, notamment dès que les Byzantins furent menacés ou maltraités par les Occidentaux. En 1185 lors de la prise de Thessalonique, les Normands trouvèrent en eux, avec les Juifs, de précieux auxiliaires, et Eustathe de Thessalonique note avec amertume qu'avant la prise de la cité, les Arméniens étaient aux côtés des ennemis et se montraient plus enragés qu'eux à nuire aux défenseurs ; qu'après la paix, ils vendirent à un prix exorbitant la moindre nourriture.

Lors de la Troisième Croisade, les Arméniens se placèrent à nouveau aux côtés des Occidentaux, n'hésitant pas à prévenir les Allemands des embuscades tendues par l'armée byzantine et à leur assurer la victoire. A Philippoupolis, eux seuls restèrent, avec quelques Bulgares, pour fournir des vivres aux Croisés. Après 1204 [sac de Constantinople par les croisés], les Arméniens de Troade appelèrent tout naturellement Henri de Flandre et ses Latins qu'ils guidèrent contre Théodore Lascaris. Lorsqu'ils furent privés de la protection latine, les Grecs les massacrèrent jusqu'au dernier." (p. 451-452)


Hervé Georgelin, "La fin de la société ottomane polyethnique dans les récits en grec", Etudes balkaniques, n° 9, 2002 :

"Les entretiens du Centre d'Etudes d'Asie Mineure permettent de remettre en place certaines idées fausses. Il est tout à fait inexact de voir l'ensemble des chrétiens, unis dans une condition de zimmi identique pour tous. Les différences entre confessions chrétiennes sont aussi ressenties comme des barrières sociales. Le prochain non-orthodoxe n'est pas spontanément ressenti comme bien proche. Voici ce que déclare un ancien habitant de Bunarbaşı, faubourg de Smyrne, à propos des Arméniens :

Les massacres des Arméniens ne nous attristaient pas. Nous, nous n'avions pas peur. Nous, nous avions notre consulat qui nous soutenait. Eux, c'était un peuple sans organisation. Ils les ont massacrés comme des agneaux, mais c'était aussi de leur faute. Ils se rebellaient régulièrement. Ils se trouvaient [pourtant] à l'étranger. Ils ne savaient pas ce qui allait leur arriver ?


Il n'y a pas forcément de fraternité arméno-grecque in situ. Ce sera plutôt un mot d'ordre politique, d'ailleurs velléitaire, de l'après-guerre qu'une réalité sociale spontanée.
Les différents discours simplifient la réalité ottomane tardive fait plutôt d'isolement des communautés. (...)

En s'éloignant encore de l'Egée, à Marzvan-Merzifun, les témoins interrogés offrent bien sûr une image tout autre des rapports entre groupes. Cette fois-ci, les Arméniens ne sont plus un élément de décor que l'on mentionne au second plan d'une description urbaine mais une donnée fondamentale de la réalité citadine, économique et culturelle. Tous les informateurs, qui s'expriment à ce sujet, indiquent que les grecs-orthodoxes parlaient l'arménien à Marzvan. En fait parmi les trois ou quatre langues en présence, c'est bien le grec moderne qui était la plus étrangère en ces lieux. Les relations avec ces tiers, ressentis comme étranges, sont constantes. Les orthodoxes ont recours à la location de maisons arméniennes pour leur servir d'église quand la leur, Hayia Varvara, a brûlé en 1894. Le voisinage des deux cimetières est un sujet de dispute sans fin qui mène même au tribunal. L'informateur orthodoxe soutient que les Arméniens étaient prêts à empiéter sur le terrain des orthodoxes, alors que ceux-ci étaient très étroitement surveillés. Les orthodoxes se confrontent tous les jours à la réussite commerciale des Arméniens. Les deux groupes se retrouvent face-à-face dans l'arène commerciale. Les informateurs déclarent les Turcs comme, à cette époque, impropres au commerce. Or, il s'agit d'un domaine où les Arméniens ont l'avantage jusqu'en 1915 : "Le commerce de Merzifun était détenu surtout par les Arméniens."

Le voisinage intensif n'implique pas la fusion. La séparation est maintenue dans l'espace par un quartier spécifique : le "Hatzibali machlesi" (il n'avait rien d'un ghetto car il existait aussi des quartiers mixtes gréco-arméniens comme le "çay mahalesi") mais surtout par des inimitiés réelles ou imaginaires mais toujours imputées à l'autre, bien sûr. Il est presque douteux que la proximité de religion ou de groupe linguistique atténue la logique de séparation communautaire : "A Merzifun, nous avions jusqu'à la première guerre mondiale beaucoup d'Arméniens. A Natsar Machlesi, où habitait ma propre famille, il y avait beaucoup d'Arméniens. La maison où nous habitions était arménienne. Nous avions appris à parler l'arménien. Les Arméniens de Merzifun parlaient leur langue avec fanatisme. Nous, les Grecs, ils ne pouvaient pas nous souffrir. Ils nous haïssaient." L'accusation de fanatisme linguistique envers les Arméniens montre surtout que l'existence de l'Autre, quel qu'il soit, est le plus souvent ressenti comme dérangeante et menaçante. Ce danger latent pousse le groupe qui se constitue en victime potentielle à se regrouper pour se protéger."


Paul Dumont, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Bruxelles, Complexe, 2006 :

"Les Grecs ne sont pas les seuls à vouloir s'assurer la possession du littoral pontique. Les Arméniens ont eux aussi des visées sur cette partie de l'Anatolie. Ils revendiquent notamment la province de Trabzon. Les rapports entre les deux communautés chrétiennes ne tarderont pas à s'envenimer. A partir du début de 1919, on verra se multiplier dans la région les accrochages arméno-grecs." (p. 21)


Anahide Ter Minassian, "Antoine Poidebard et l'Arménie (1904-1920)", in Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales. Recherches en hommage à Jacques Thobie (ouv. col.), Paris, L'Harmattan, 2003 :

"Poidebard juge très sévèrement les projets grecs de République du Pont et estime vouée à l'échec l'alliance gréco-arménienne, « à cause de l'intransigeance des Arméniens et de leurs leaders qui ont une incompréhension absolue de la situation »." (p. 469)


Voir également : Les Arméniens et Byzance

Guerres arabo-byzantines : comment les Arméniens ont trahi les Byzantins

Le saviez-vous ? Comment la "Grande Arménie" s'est vidée de ses Arméniens au cours des siècles

Les malheurs indicibles de la nation arménienne (d'après les chroniqueurs arméniens)

Le parasitisme des fonctionnaires arméniens de l'Empire byzantin

Des victimes oubliées du terrorisme nationaliste arménien en Anatolie : les Juifs d'Hakkari et les Grecs de Trabzon