dimanche 25 décembre 2011

Un thème récurrent de la propagande arménienne : le soi-disant complot judéo-maçonnique et dönme derrière la révolution jeune-turque

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 138-139 :

"A un stade assez précoce, les adversaires des Jeunes-Turcs prétendirent que leur révolution était due à des machinations juives. Ce n'était pas une nouvelle habitude dans les terres islamiques, où depuis des siècles, attribuer une origine juive à un mouvement était un moyen reconnu pour tenter de le discréditer. Dans le passé, de telles accusations étaient rarement poursuivies, et ne formaient guère plus qu'une partie du vocabulaire injurieux généralisé. Cette fois, c'était différent. L'accusation trouva une nouvelle sophistication et cohérence, et se basait sur les doctrines et croyances antisémites qui avaient été entre-temps importées d'Europe. Certains journalistes et diplomates européens s'emparèrent du thème, notamment l'ambassadeur britannique, Sir Gerard Lowther, et son drogman en chef, Gerald H. Fitzmaurice, tous deux accros aux théories du complot sur les Juifs. Les histoires de ce genre commencèrent à circuler parmi la communauté étrangère. Elles apparurent dans les journaux locaux grecs, arméniens, et arabes chrétiens (et, en 1911, pénétrèrent même dans la presse turque). Elles trouvèrent un nouveau souffle au cours de la Première Guerre mondiale, quand les puissances impériales, se trouvant en guerre avec la Turquie et craignant une désaffection de leurs sujets musulmans, tentèrent par tous les moyens de discréditer l'Empire ottoman et en particulier le régime jeune-turc qui le dirigeait. L'argument selon lequel le régime jeune-turc n'était pas vraiment islamique mais était dominé par les Juifs et les francs-maçons avait une certaine valeur dans la propagande des Alliés tournée vers les Arabes et, plus généralement, vers le monde islamique.

Des preuves contemporaines indiquent que les réactions contre la révolution jeunes-turque dans les provinces arabes et ailleurs s'inquiétaient de l'égalisation des non-musulmans en général et n'étaient pas dirigées spécifiquement contre les Juifs."


Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 211-212 :

"Même à l'époque, et encore plus tard, il y avait de nombreux observateurs étrangers qui, par préjugé, malentendu, ou déception étaient prêts à tirer une croix sur l'ensemble du mouvement et de la révolution jeunes-turcs comme une simple façade, comme une autre tentative de tromper l'Occident avec un semblant de changement tout en laissant les réalités fondamentales de la vie turque inchangées, peut-être inchangeables. D'autres sont allés encore plus loin, et tentèrent d'expliquer les Jeunes-Turcs comme quelque chose d'étranger et hors de propos, un interlude par des acteurs étrangers, sans rapport non plus avec les actes précédents ou suivants. De cette manière, divers auteurs, des adhérents de la conception conspirative de l'Histoire pour la plupart, ont attribué la révolution de 1908 aux Juifs, aux francs-maçons, à l'Eglise catholique romaine, aux positivistes, à la Maison d'Orléans, à l'état-major allemand, et au British Foreign Office.4 (...)

4 Sur ces différentes histoires, voir Ramsaur, p. 88 et suiv., 103 et suiv., 107 et suiv., 140 et suiv. L'histoire d'un complot juif maçonnique, en raison de circonstances particulières, trouva pendant un certain temps une large diffusion en dehors des cercles dans lesquels l'approche de l'Histoire se développe habituellement, et requiert donc une brève notice. Provenant d'une position de la pensée cléricale et nationaliste familière sur le continent, elle fut reprise dans certains milieux britanniques, et fut saisie quelques années plus tard par les propagandistes des Alliés comme un moyen de discréditer leurs ennemis turcs. Les Jeunes-Turcs, depuis la révolution, avaient connu un succès remarquable dans leur propagande parmi les musulmans non-ottomans, avec les attraits à la fois panturc et panislamique (voir ci-dessous, p. 337). Cela semblait donc une bonne idée de montrer qu'ils n'étaient eux-mêmes ni turcs ni musulmans. Une déclaration caractéristique sera trouvée dans Rise of Nationality in the Balkans de R. W. Seton-Watson (1917, p. 135-6) : "Le fait principal sur le Comité Union et Progrès, c'est son caractère essentiellement non-turc et non-musulman. Depuis le début, à peine un seul parmi ses véritables leaders a été un Turc de sang pur. Enver est le fils d'un Polonais renégat. Djavid appartient à la secte juive des Dunmehs. Carasso est un Juif séfarade de Salonique. Talaat est un Gitan bulgare islamisé. Achmet Riza, une des figures de proue temporaires du groupe, est à moitié circassien et à moitié magyar, et un positiviste de l'école de Comte". Une image, certes romancée, des Jeunes-Turcs sera trouvée dans le célèbre roman de John Buchan Greenmantle, où, pour faire bonne mesure Enver Pacha devient un Juif polonais. Cette curieuse histoire de l'origine polonaise d'Enver Paşa est probablement due à une confusion avec Enver Paşa Celaleddin, un officier d'état-major, qui était le fils du comte polonais renégat Constantin Borsecki (sur lequel voir ci-dessous, p. 339).

Les Turcs de la période jeune-turque étaient très loin de penser dans des termes tels que "Turcs de sang pur", et sans doute que les musulmans turcophones ottomans d'origine balkanique, caucasienne et autre jouaient un rôle considérable dans le mouvement. Il semble, cependant, n'y avoir aucune évidence, dans l'abondante littérature turque sur les Jeunes-Turcs, que les Juifs aient jamais joué un rôle de quelque importance dans leurs conseils, que ce soit avant ou après la révolution, ou que les loges maçonniques furent plus qu'une couverture occasionnelle pour leurs réunions secrètes. L'avocat de Salonique Carasso, dont le nom est souvent mentionné par les adversaires européens des Jeunes-Turcs, était un personnage mineur. Cavid, qui a joué un rôle de grande importance, était un dönme (une secte syncrétiste judéo-islamique fondée au 17e siècle) et pas un vrai Juif, il semble en tout cas avoir été le seul membre de sa communauté à atteindre le premier rang. (Pour des observations intéressantes sur le rôle des dönme et la réaction turque face à cela, voir Leskovikli Mehmed Rauf, Ittihad ve Terakki Cemiyeti ne idi ? (1327 A.H.), p. 79 et suiv. En novembre 1911, Tevfik Ebüzziya, qui avait exprimé à plusieurs reprises sa préoccupation au sujet du sionisme, relie pour la première fois les loges maçonniques à des fins juives. Il prend soin de disculper les unionistes, dont l'utilisation des loges pour leurs propres fins était justifiable lorsque la nécessité du secret était primordiale. Voir "Italyan Farmason Locaları ve Siyonizm", Mecmua-i Ebüzziya, no. 121 (1329 A.H.), p. 129-34)"


Voir également : Les Arméniens d'Izmir et la calomnie antisémite du crime rituel

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