dimanche 25 décembre 2011

Une des "raisons" de l'antisémitisme arménien : la loyauté des Juifs ottomans à leur Etat, sous Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) et les Jeunes-Turcs

Abraham Galanté, Histoire des juifs de Turquie, Istanbul, Isis, 1984 :

"Au mois d'Avril de l'année 1892, les Juifs de Turquie célébrèrent le quatrième centenaire de leur immigration en Turquie. Cet anniversaire fut célébré avec grande pompe, le premier jour de Pâque de la même année, dans toutes les synagogues de l'ancien Empire Ottoman. Le locum-tenens du grand-rabbin, feu Moché Levy se rendit, le même jour, au Palais de Yıldız et remit au Sultan la traduction turque du texte de la prière hébraïque lue le même jour, dans toutes les synagogues de l'Empire ainsi qu'une adresse d'hommages exprimant les sentiments de reconnaissance des communautés juives, le tout, contenu dans un magnifique album en or, artistiquement travaillé. Les journaux juifs de Turquie publièrent, à cette occasion, des numéros spéciaux, relatant les diverses phases de l'émigration d'Espagne et se faisant l'écho de la reconnaissance du judaïsme turc, vis-à-vis du peuple turc." (tome 8, p. 8)

"Le monarque basait son affection pour le locum-tenens sur le fait que l'élément juif ne causa au pays aucun souci de n'importe quel ordre et qu'il se montra toujours d'une fidélité à toute épreuve. Aussi, eut-il plusieurs fois l'occasion de faire bénir par Moché Lévi les princes, en bas âge, de la famille impériale." (tome 9, p. 184)


Abraham Galanté, ibid., 1985 :

"Après les pogroms de Russie (1891-92), des milliers de Juifs étaient venus se réfugier à Istanbul. Par un Iradé spécial, une commission fut constituée en vue d'étudier leur situation et de déterminer leur sort. Plusieurs de ces malheureux furent installés à Salonique, d'autres à Izmir et ses alentours, d'autres enfin furent dirigés sur l'Egypte et sur Marseille. Dans ces tristes circonstances, Abdul Hamid aurait eu l'idée d'encourager un mouvement d'immigration juive en Turquie. Voici comment les choses se sont passées :

C'était au printemps de l'année 1893. Un jour que le locum-tenens [du grand-rabbin] était en train de déjeuner dans sa résidence d'Ortakeuy, un aide-de-camp du Sultan vint lui remettre un message du premier secrétaire impérial l'informant que Sa Majesté désirait le voir le jour même dans l'après-midi et qu'un caïque se tenait à sa disposition. Accompagné de son « Kapou-Kâhya » et de l'un de ses petits fils, le locum-tenens prit place dans l'embarcation et se rendit au Palais. Introduit aussitôt auprès du souverain, celui-ci après s'être enquis de sa santé, comme c'est l'usage, lui exprima la satisfaction que lui causait les sentiments de fidélité de l'élément juif, lequel avait toujours joui de la sollicitude de ses prédécesseurs et il lui demande si les Juifs n'étaient pas disposés à rendre de nouveaux services au pays. Moché Lévi répondit que ses coreligionnaires n'attendaient que les ordres de Sa Majesté et que, d'ailleurs, les lois du pays où ils vivent, leur étaient aussi sacrées que leurs lois religieuses. Satisfait de cette réponse, le maître du Yıldız, fit cette déclaration: « Je sais que les Juifs sont persécutés dans divers pays et qu'un grand nombre vient trouver asile dans le mien. Je consentirai volontiers à accepter les Juifs russes et autres qui voudraient venir en Turquie. Mon intention est d'installer ces émigrés dans une partie de l'Anatolie Orientale, lesquels avec les Juifs indigènes pourraient me fournir une force de cent mille hommes, qui seraient attachés à la Quatrième armée. Si la question de cacher et tourfa (taref) des soldats de confession juive, serait un obstacle à leur service militaire, j'installerai en leur intention des cuisines cacher. Qu'en dites-vous haham bachi Effendi ? ».

Le locum-tenens remercia le Sultan de l'honneur qu'il avait fait à la communauté juive en voulant l'astreindre au service militaire et ajouta qu'il allait soumettre le cas, et d'une façon confidentielle, au conseil religieux du grand-rabbinat. Le conseil religieux se rendit au devant du désir du Sultan et rédigea un acte signé par 17 rabbins. Dans cet acte il était dit, que le judaïsme turc était reconnaissant à Sa Majesté de la nouvelle marque de confiance qu'Elle venait de lui témoigner en le faisant astreindre au service militaire.

Le locum-tenens remit personnellement l'acte au Sultan, qui en fut extrêmement content et qui lui dit : « les portes du palais sont toujours ouvertes à vous et à tous les Juifs ». Abdul Hamid transmit l'acte en question au conseil des ministres, qui fut particulièrement touché de l'attachement des Juifs au pays, mais que, pour des considérations politiques vis-à-vis des autres éléments non musulmans du pays, ne crut pas le moment opportun de lui donner la suite qu'il comportait." (tome 5, p. 295-296)


François Georgeon, compte rendu d'Ottoman Civil Officialdom. A Social History (Carter Vaughn Findley), Turcica, volume 24, 1992 :

"Cette place des non-musulmans dans l'administration constitue ce que l'auteur avait appelé dans une recherche précédente « le test acide de l'ottomanisme ». L'auteur voit d'ailleurs la proportion des Grecs et des Arméniens dans les bureaux s'affaiblir à l'époque du règne de Abdülhamid, au profit semble-t-il, d'employés issus de communautés plus restreintes, Juifs ou Arabes chrétiens, encore que les chiffres sur lesquels il s'appuie (surtout en ce qui concerne le ministère des Affaires étrangères), soient d'interprétation délicate." (p. 342)


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :

"Sur le plan politique, quelle place pour les non-musulmans dans l'Etat hamidien ? A l'époque des Tanzimat, la montée des communautés s'est traduite par « l'ottomanisme », doctrine qui cherchait, sur la base de l'égalité entre les communautés, à créer une « nation ottomane ». L'expérience du Parlement de 1877-1878 a constitué le sommet de cette politique, puisqu'il reconnaissait une représentation nationale aux communautés. Après sa suppression subsiste leur participation plus modeste dans les assemblées provinciales et dans les conseils municipaux. Il reste aussi l'emploi des non-musulmans dans les ministères, dans le corps diplomatique, dans les différents degrés de l'administration, mais ils atteignent rarement le plus haut niveau de responsabilités. D'ailleurs, cette présence dépend de biens des facteurs. Après l'indépendance de la Grèce, les Grecs de l'Empire ont perdu leurs positions dans l'administration et ont été souvent remplacés par des Arméniens. Après 1895, la place des Arméniens tend à diminuer au profit de juifs ou d'Arabes chrétiens." (p. 323)


Feroz Ahmad, "The Special Relationship : The Committee of Union and Progress and the Ottoman Jewish Political Elite, 1908–1918", in Avigdor Levy (dir.), Jews, Turks, Ottomans : a shared history, fifteenth through the twentieth century, New York, Syracuse University Press, 2002 :

"Alors que les Grecs et les Arméniens étaient disposés à jouer un rôle dans la relance économique de l'empire, ils n'étaient pas désireux de voir la création d'un Etat fort et centralisé. C'était la préoccupation principale du CUP [Comité Union et Progrès], une préoccupation partagée par l'élite politique juive, le seul groupe non-musulman, non-turc à le faire." (p. 219)

"Enfin [durant les Guerres balkaniques], Cemal Bey tourne son attention vers le soldat juif et lui fait le plus beau compliment qu'il puisse imaginer. Il écrit :

Un soldat juif, s'il est régulier, correctement entraîné, sert comme un musulman. L'effort et le courage du sergent Mişon de la troisième compagnie de Mustafa Paşa ont vraiment rendu ses officiers fiers. Même si le sergent Mişon est le fils d'un riche Juif, il n'a pas payé la taxe d'exemption. Il commanda ses troupes lors de la phase la plus redoutable de la bataille. Il commandait un détachement.


Non seulement l'Etat ottoman pouvait compter sur les troupes juives pour se battre avec vaillance, mais dans certaines zones, il a également armé la population juive de manière à résister à une invasion grecque de la côte égéenne. Le 4 avril 1913, le consul général Barnham rapportait d'Izmir

que des armes avaient été récemment distribuées à un nombre considérable de sujets mahométans et juifs de la Porte dans des quartiers comme Tourbali, Sokia, Menemen, Phokia, et Magnesia, qui sont tous à proximité relative de la mer.

Mes informateurs ont déclaré que les armes ont été distribuées à la plupart des hommes musulmans et juifs, que ce soit dans les petits cantons ou les villages, et 100 cartouches de munitions ont été remises avec les martinis.


Il est intéressant de noter que la Porte n'a pas armé population arménienne de la région ; on peut en conclure que les Arméniens de la région n'étaient pas dignes de confiance pour résister à une invasion grecque. Il est généralement admis que les Arméniens d'Anatolie restèrent fidèles à l'Empire ottoman durant les Guerres balkaniques. Richard G. Hovanissian note, toutefois, qu'"en 1912, les Arméniens des Balkans réagirent en formant une unité de volontaires pour aider la Bulgarie contre la Turquie, tandis que les Arméniens de Transcaucasie s'agitaient de nouveau pour une implication russe dans les affaires ottomanes"." (p. 226-227)

"En août 1918, il était trop tard pour maintenir l'intégrité de l'empire, en fait, la survie même d'un Etat turc était mise en doute. Même dans ces circonstances, l'élite juive ne déserta pas le navire en perdition. Nahum continuait à parler en faveur des Turcs. Même après la défaite ; Nissim Mazliyah entretenait des relations avec Talât Pacha à Berlin afin de mieux informer le public sur la situation en Turquie.

L'élite politique juive ne fut jamais monolithique et les engagements contradictoires dans l'ottomanisme et le sionisme auraient été une question relevant de la conscience individuelle. L'attitude de Nahum peut avoir été guidée par son rôle religieux de grand-rabbin, tandis que Karasu (selon ses propres mots) avait "à concilier son devoir de patriote turc avec celui de nationaliste juif". D'autres, comme Tekinalp, allèrent au-delà de l'ottomanisme et soutinrent les idées de turquification, des idées que seule une minorité avait alors, même au sein du CUP. Ceux qui veulent en apprendre davantage sur Tekinalp n'ont qu'à se tourner vers l'excellente monographie de Jacob Landau. Il va sans dire que Tekinalp, bien qu'il ne fut jamais un membre de haut rang de l'élite juive, devint l'une des opinions idéologiques les plus importantes parmi les nationalistes turcs et ouvra la voie à l'intégration de la communauté juive dans la nouvelle république." (p. 230)


Abraham Galanté, op. cit., 1984 :

"Répondant à la demande du grand-rabbin relativement à l'état des soldats dans l'armée, le ministre de la Guerre Enver pacha répondit : « Les soldats juifs se sont distingués sous tous les rapports ». Le ministre s'arrêta sur le cas d'un « tchaouche » (sergent) d'Edirne (Andrinople) juif qui se distingua au service de la télégraphie sans fil, soldat dont il ne se souvenait pas le nom. (El Tiempo, 9/1/1914)." (tome 8, p. 158)


François Georgeon, "La montée du nationalisme turc dans l'Etat ottoman (1908-1914). Bilan et perspectives", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 50, 1988 :

"(...) Tekin Alp qu'un ouvrage récent de Jacob Landau a fait sortir de l'ombre (J.M. Landau, 1984). Personnage très intéressant car il s'agit d'un juif originaire de Serrés, qui, depuis Salonique, prit fait et cause, pour le nationalisme turc, y compris sous la forme la plus extrême, le « touranisme ». Un exemple qui montre que les intérêts de la bourgeoisie juive de Salonique, privée d'appuis extérieurs, allaient bien dans le sens de ceux des Turcs (Cf. en général R. Oison, 1986)." (p. 35)


Tekin Alp (Moiz Kohen), entretien : "Un peu d'histoire inedite : M. Tekin Alp nous parle du Sionisme et du Judaïsme turc", L'Etoile du Levant (Istanbul), 1/5, 20 août 1948 :

"Je saisis cette occasion pour évoquer un épisode historique très intéressant.

C'était en 1908, l'année où la Constitution fut proclamée en Turquie, grâce au triomphe de la Révolution des Jeunes Turcs. M. le Dr. Jacobson, alors membre du Comité d'action sioniste, qui était de passage à Salonique me proposa de me rendre au Congrès Sioniste de Hambourg en qualité de délégué. Je lui fis savoir que je ne pouvais accepter cette charge que seulement dans le cas où il trouverait une formule qui permettrait aux Juifs de Turquie d'y participer, sans que leurs sentiments et devoirs patriotiques aient à en soufrir. Il me proposa de préparer moi-même cette formule et de la lui soumettre. C'est ce que je fis en demandant de supprimer du programme élaboré au Congrès de Bale la clause relative à la garantie du Foyer National par le Droit Public. Je lui fis remarquer que la Constitution turque suffisait déjà à garantir le Foyer National pourvu que le Gouvernement turc y consentit. Je lui proposai aussi de ne pas limiter l'immigration juive au seul territoire palestinien, mais de l'étendre à toute la Turquie. Juste à cette époque j'étais en train de mener une campagne dans les journaux turcs en faveur de cette immigration, campagne qui avait trouvé un très bon accueil auprès des dirigeants de l'Union et Progrès. Le Dr. Jacobson m'avisa que le Congrès de Hambourg offrait déjà une occasion propice pour mettre en avant officiellement ma proposition. Je me rendis à Hambourg et fis une conférence en pleine séance du Congrès sur l'opportunité d'étendre l'immigration juive dans toute la Turquie, attendu que celle-ci avait grandement besoin à cette époque d'éléments actifs et loyaux. Après avoir pris contact avec le Comité Permanent du Congrès, j'eus l'impression que ma proposition tendant à l'abrogation de la clause relative au Foyer National n'avait pas grande chance d'aboutir. Là-dessus, je quittai le Congrès et rentrai à Salonique cessant ainsi toute relation avec le mouvement sioniste. Cependant la question de l'immigration juive dans toute la Turquie me tenait toujours à cœur. Obéissant à ce sentiment et sur l'intervention du Dr. Gustav Kohn, Président de la JTO (Jewish Territorial Organisation) j'entrai en correspondance avec Israël Sangwill, Président de cette organisation mondiale. Le célèbre écrivain juif s'intéressa beaucoup à cette question, mais exprima le désir de demander aux autorités turques l'affection d'un territoire déterminé où on créerait un centre culturel où les immigrants trouveraient la possibilité de développer leurs cultures et traditions nationales. Je me suis rendu compte alors que ce désir du Dr. Sangwill n'était pas conforme aux intérêts des communautés juives établies en Turquie.

A cette époque nous avions plutôt besoin de faire tout notre possible pour nous assimiler la langue et la culture turques dont nous nous étions éloignés pendant la période de l'ottomanisme. C'est depuis lors que j'ai acquis la conviction que notre premier devoir, à nous Juifs de Turquie, était de nous assimiler complètement la culture, la langue et l'idéal du pays dans lequel nous vivions et où nous jouissons aujourd'hui de tous nos droits civiques grâce à la Constitution. Dès lors je me suis voué à cette tâche. Vous connaissez certainement mon livre et mes nombreux écrits sur cette question." (p. 1-2)


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