mercredi 25 janvier 2012

Halil Berktay et les tabous de l'historiographie nationaliste arménienne

Halil Berktay, entretien avec Khatchig Mouradian (traduction en français de Louise Kiffer), Aztag Daily, 12 novembre 2005 :

"1912-1915 a été une époque beaucoup plus nationaliste [que l'entre-deux-guerres], un nationalisme beaucoup plus écrasant, au sens où il n'y avait pas à l'époque d'esprit critique personnel au sujet du nationalisme et des composants sociaux darwinistes. C'est-à-dire que pour les idéologues européens de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème (les idéologues du temps de Bismarck, tous les genres de penseurs darwinistes en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et de la Russie tsariste), l'ordre du monde était perçu comme la loi de la jungle, et les luttes entre les nations étaient vues en termes de luttes pour la survie des plus aptes. Chaque nationalisme se justifiait fondamentalement en se référant à cette sorte d'idéologie à tendance très rude, rigide et violente.

Tout le long des deux tiers restants de ma conférence, je me suis concentré sur la critique de l'historiographie nationaliste arménienne, principalement sur la question du rôle des organisations révolutionnaires arméniennes et leurs activités, rôle que leurs mauvais calculs ont joué en menant le peuple arménien, y compris eux-mêmes, à 1915. J'ai fait très attention à la façon dont j'ai dit cela.

3) Comment les choses en sont arrivées à 1915 ?

Sur cette question, il y a l'historiographie nationaliste turque, l'historiographie nationaliste arménienne, et la possibilité d'une troisième option. L'historiographie nationaliste turque impute l'entière responsabilité :

a) aux grandes puissances qui ont, d'une façon impérialiste, provoqué et soutenu les nationalistes arméniens dans leurs grands desseins.

b) à ces nationalistes arméniens eux-mêmes dont on dit que ce sont eux qui ont tout commencé et qui ont fait tant de victimes parmi les Turcs musulmans locaux et régionaux, et ont étendu leurs activités si loin, spécialement dans des conditions de guerre et spécialement sur le front oriental, que l'Etat n'avait pas d'autre choix que le tehcir, la déportation.

D'autre part, l'historiographie nationaliste arménienne, quand elle en vient à discuter de 1915, essaie d'en dire le moins possible, ou n'en dit presque rien, au sujet de ces organisations nationalistes arméniennes. C'est bizarre, car ces organisations figurent dans les manuels et la littérature arménienne. Ce sont "Nos héros", "Nos combattants pour la libération". Naturellement, dans ces récits lyriques, personne ne dit rien de ce qu'ils faisaient réellement sur place et quel était d'autre part le coût humain de leurs actions. Les manuels et la littérature arménienne ne sont pas les seuls dans ce cas. La même chose est vraie des manuels bulgares, grecs et turcs, et de leur littérature.

De même, pour les nationalistes, la libération de la nation justifie tout ce qui est fait aux autres. Non seulement à l'Etat Ottoman, mais en termes de nettoyage ethnique d'un certain morceau de territoire compact à débarrasser des éléments étrangers et indésirables.
Et ce que nous devons reconnaître au sujet de l'historicité réelle de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle est que toute la scène était pleine de ces nationalistes rivaux, en compétition et mutuellement hostiles. Contre cela, le dernier Etat ottoman ou proto-turc, a essayé de préserver sa loi et son ordre et de défendre ses territoires. Si, en 2005, nous persistons à regarder 1915 avec les yeux des gens de cette époque-là, chacun justifiait ses actions par référence à cette sorte d'idéologie soit nationaliste, soit anti-nationaliste, il n'y a pas de solution. L'historiographie moderne doit faire un pas décisif. On ne peut pas adopter une seule et unique perspective."

Voir également : Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens

Les troubles sanglants provoqués par les comités arméniens sous Abdülhamit II

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Les massacres arméno-russes de musulmans en Anatolie

Première Guerre mondiale : la collaboration arménienne avec l'armée russe et les massacres des milices arméniennes

Le massacre des Kurdes par les Arméniens et Assyriens

Le massacre massif des Kurdes par les Arméniens de l'armée russe durant la Première Guerre mondiale

Le général Andranik Ozanian : un criminel de guerre issu du parti Dachnak

Deux criminels de guerre dachnaks (soi-disant "héros" de la "cause arménienne") dans le Caucase : Dro Kanayan et Garéguine Njdeh

Une épuration ethnique nommée "arménisation"

Le délire raciste et mortifère des ethno-nationalistes arméniens (dachnaks en l'occurrence) dans le texte

Quelques figures de l'activisme/terrorisme arménien

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

Le modèle des fedai arméniens : le terrorisme des komitacı chrétiens-orthodoxes de Macédoine

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

La Grèce indépendante de 1833 : un territoire déjà épuré de ses musulmans

La barbarie de la tourbe grecque en 1912-1913

La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

La christianisation-grécisation forcée des enfants turcs musulmans par les stato-nationalistes grecs

Les conséquences désastreuses de l'agression coordonnée par les Etats grec, bulgare et serbe contre l'Empire ottoman (1912-1913)

Le séparatisme grec-pontique, le panhellénisme de la Megali Idea et le plan du "front chrétien"

Trabzon, une pomme de discorde entre les nationalismes grand-grec (Megali Idea) et grand-arménien (Miatsial Hayastan)

Le traitement historiographique de la question de la violence contre les minorités en Grèce