mardi 10 janvier 2012

La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale

Dzovinar Kévonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : Les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004 :

"C'est donc au moment où une nouvelle opération visant le nord de la presqu'île de Gallipoli vient d'échouer (août 1915) et que le projet d'un débarquement allié en Syrie renaît, que le général Maxwell, commandant des forces armées britanniques en Egypte, propose la création d'une légion arménienne, autour d'un noyau formé des réfugiés et qui serait employée à des coups de mains et des incursions sur les côtes turques, notamment dans la région d'Alexandrette. Du côté britannique, l'automne 1915 coïncide avec des changements politiques majeurs qui provoquent l'abandon de l'idée initiale. Il s'agit de la décision d'évacuer la presqu'île de Gallipoli, du retrait de Winston Churchill après l'échec de l'expédition des Dardanelles et surtout de la nouvelle voie adoptée en Orient : le soutien apporté à un soulèvement arabe. Pourtant, ni le projet de légion, ni celui d'une opération à Alexandrette n'aboutissent. En effet, au ministère français de la Guerre, on juge inopportun de tenter une telle expérience après l'échec de formations similaires d'irréguliers grecs dans les Dardanelles. D'une manière plus générale, Aristide Briand, qui devient président du Conseil à la fin du mois d'octobre, est opposé au projet, accordant sa priorité aux Balkans.

Le projet d'une utilisation des réfugiés du Moussa Dagh est cependant repris à Londres en juin 1916, mais sous une nouvelle forme : la suggestion présentée à Paul Cambon par le général Clayton, directeur des services de renseignements britanniques au Caire, est d'employer parmi les réfugiés de Port-Saïd les hommes en âge de porter les armes (500 à 600) à Chypre où serait formé un corps de troupe dont la seule présence inquiéterait les Turcs et les obligerait à ne pas dégarnir la Syrie septentrionale. Il déclare par ailleurs, puisque, selon les accords de 1916, une grande partie de l'Arménie est attribuée à la France, que ces contingents doivent être encadrés et pris en charge par les Français. Paris répond cette fois favorablement. La réponse donnée à la proposition britannique procède, tant au ministère de la Guerre qu'au Quai d'Orsay, d'appréciations militaires et politiques." (p. 30-31)

"De fait, est créée le 15 novembre 1916 la Légion d'Orient, composée de militaires auxiliaires d'origine ottomane encadrés par des officiers et des gradés français. Ils sont engagés pendant la durée de la guerre pour être employés en Turquie d'Asie et sont répartis dans des unités d'après leur origine. Les comités arméniens et syriens sont chargés de favoriser les engagements mais sans propagande écrite et avec discrétion pour ne pas provoquer de représailles en Turquie. La base de la Légion d'Orient, placée sous l'autorité du commandant Romieu, est à Chypre. La création de la Légion d'Orient s'explique par la conjonction de considérations stratégiques et politiques. Elle doit constituer une menace qui contraindrait les Turcs à ne pas dégarnir le nord de la Syrie, ce qui réduirait d'autant la mobilisation ottomane face à la révolte arabe. Mais elle est également dans l'esprit des dirigeants français une avant-garde placée au plus près des territoires « attribués » à la France et un gage donné à des populations qui seront ainsi amenées à soutenir la présence française en Syrie et Cilicie lorsque le temps sera venu d'occuper le terrain. Comme le résume en février 1917 une étude du 2e Bureau sur les moyens et ressources de l'Empire ottoman, les réfugiés ottomans puis les volontaires qui les rejoignent sont l'un des éléments d'une politique fondée sur la coopération d'éléments indigènes, hostiles à l'Ottoman : soutien apporté par la mission du Hedjaz à l'action du chérif Hussein en Arabie, organisation de la Légion d'Orient à Chypre avec des Syriens et des Arméniens et entretien sur l'île de Rouad d'un service de renseignements." (p. 33-34)

"De même que l'occupation de la région de Mossoul par les Britanniques, l'occupation de la Cilicie par les Français est postérieure à l'armistice. Les régions syriennes sont occupées par les Alliés sous le haut-commandement britannique et sont administrées selon un partage établi entre Britanniques, Français et Arabes : la côte méditerranéenne d'Alexandrette à Saint-Jean d'Acre (territoires ennemis occupés ouest ou TEO zone ouest) et la Cilicie (territoires ennemis occupés nord ou TEO zone nord) sont ainsi sous l'autorité administrative du haut-commandement français tout en restant sous le contrôle du général Allenby. Les régions situées au nord et nord-est de la Cilicie, non occupées, sont considérées comme territoires ennemis. L'occupation de la Cilicie donne lieu à des protestations de l'état-major de la IIe Armée turque commandée par Nehad Pacha, qui conteste la légitimité de la décision au regard des dispositions de l'armistice. Cette occupation est confiée à la Légion d'Orient qui débarque en novembre-décembre 1918 à Alexandrette et Mersine. Le lieutenant-colonel Romieu, commandant de la Légion d'Orient, est chargé de la direction des troupes françaises d'occupation de la Cilicie et de la région d'Alexandrette. La région continuant à être administrée par les fonctionnaires turcs, il ne doit donner d'ordre aux habitants que par l'intermédiaire de ces fonctionnaires et seulement en ce qui concerne les mesures nécessaires au maintien de l'ordre et de la sécurité publique et les besoins répondant au cantonnement et à la subsistance des troupes." (p. 40-41)

"Le général Hamelin considère au lendemain de l'armistice que l'utilisation des soldats arméniens pour occuper la Syrie ne peut « que nous aliéner la population musulmane » et estime que leur envoi en Cilicie aurait l'avantage de les rapprocher de la sphère d'action à laquelle ils sont destinés. François Georges-Picot est également favorable à l'envoi des contingents arméniens en Cilicie qui permettrait de faire occuper la région à moindre frais. Robert de Caix trouve que le procédé est dangereux pour les intérêts français dans la région, étant donné les revendications de la Délégation nationale arménienne sur la Cilicie et la remise en question des accords Sykes-Picot qu'elles contiennent. Ses préventions ne sont néanmoins pas retenues. Or les soldats de la Légion arménienne, recrutés comme nous l'avons vu à partir de 1916 d'abord parmi les réfugiés de Port-Saïd puis dans divers pays, dans une optique à la fois militaire (diversion par rapport au front de Palestine) et politique (avant-garde de la présence française), ont leur propre but : « contribuer à la libération de leur sol natal ». Leur engagement était par ailleurs prévu pour la durée de la guerre. L'armistice conclu, la question de la poursuite de leur recrutement se pose. Au Quai d'Orsay, on est partisan non seulement de poursuivre mais encore d'intensifier le recrutement afin de répondre aux besoins en matière de troupes d'occupation et l'on conseille d'insister auprès des personnes intéressées sur le fait qu'il est de l'intérêt des Arméniens en Turquie que leurs coreligionnaires soient nombreux dans les troupes françaises chargées de maintenir l'ordre. Devant les nécessités de hâter le recrutement, les responsables français laissent entendre que la présence en grand nombre de soldats arméniens appuiera leurs aspirations nationales dans un contexte où le discours dominant est favorable à l'émancipation des nationalités de l'Empire défait.

Sur le terrain, cependant, les difficultés vont rapidement apparaître, car les autorités françaises, liées par les conditions d'armistice et par les clauses du partage de 1916 veulent tenir une position d'arbitre et n'ont pas l'intention de prendre parti.
Quant aux fonctionnaires et notables turcs, ils réclament dès l'arrivée des troupes arméniennes leur remplacement par des contingents français. C'est une demande que le général Hamelin transmet immédiatement à Paris en soulignant la nécessité d'y souscrire et l'importance de l'impartialité dont doivent faire preuve les Français en Cilicie. Mais en l'absence de forces disponibles, les choses en restent là. Pour les populations et fonctionnaires turcs, la neutralité française n'est qu'un leurre. Les légionnaires arméniens considèrent également que les responsables français ne respectent pas leurs engagements en leur assignant un rôle de maintien de l'ordre alors qu'ils ont été recrutés, comme le dit la formule de l'acte d'engagement, « pour servir au prix de ma vie à la libération de ma patrie ». Les lettres adressées par les légionnaires à leurs proches et interceptées par le contrôle postal de Port-Saïd sont significatives de la distance qui sépare le point de vue des volontaires arméniens en poste en Cilicie de celui des responsables français : « Nous sommes dans une situation sans issue. Les Français sont venus ici dans un but d'intérêt, eux qui étaient nos saints protecteurs. Et dans leurs rapports avec les Arméniens, ils sont tombés plus bas que les Turcs. Voyons jusqu'où ira leur hypocrisie ». [...] D'après ses beaux discours, nous étions venus pour combattre en Cilicie, mais nous avons été trompés ». De fait, les incidents se multiplient dès l'arrivée de la Légion arménienne en Cilicie : dès les premiers jours de janvier, on assiste à trois rixes sanglantes à Deurt-Yol entre légionnaires et civils turcs, au meurtre par vengeance d'un officier turc par un légionnaire à Bozanti. Les mois suivants, la situation ne s'améliore pas. Une partie des contingents, originaire de Cilicie a non seulement l'intention de reprendre ses biens mais aussi, pour certains, de se venger des auteurs des massacres et déportations des leurs, pendant la guerre. (...) A partir du 22 janvier 1920, date à laquelle tous les villages de la région de Marache s'insurgent contre l'occupant français et les habitants nouvellement rapatriés, la Cilicie devient un territoire en guerre dans laquelle les populations civiles sont partie prenante." (p. 58-59)


Paul Dumont, Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, Bruxelles, Complexe, 2006 :

"Nombre d'entre eux [les Arméniens] sont revenus en Cilicie en 1919, en même temps que les forces d'occupation. On leur a promis monts et merveilles : aide, protection, et même la constitution d'un Etat arménien englobant les riches terres ciliciennes. Ils ont dû se battre pour récupérer leurs biens, reconstruire leurs maisons. Certains ont fait partie de la « légion arménienne », une force militaire qui a bien des escarmouches, bien des razzias à son actif." (p. 114)


Voir également : Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

En réponse à l'inculte Sarkozy, le professeur Kemal Çiçek (de la Türk Tarih Kurumu) exhume un document troublant des archives nationales américaines : en Cilicie, en 1920, l'armée française se serait retournée contre ses supplétifs arméniens et aurait vidé la région de la population arménienne

L'amitié franco-turque