mercredi 11 janvier 2012

L'ardente protestation de Jean-François Bayart face à l'injustice d'une loi

"Lorsqu'il s'agit de servir l'intérêt général de la Bêtise, l'union nationale s'effectue aisément en France. Et une Grande Coalition de l'hypocrisie est prompte à aller au charbon. A quelques voix courageuses près, l'Assemblée nationale a donc adopté, le 22 décembre, une proposition de loi d'origine UMP, mais surfant sur un texte précédent d'initiative socialiste, qui réprime la négation des génocides reconnus par la France, dans le vertueux souci d'harmoniser son droit  avec le droit européen. Les députés ne pouvaient être plus entortillés et moins honnêtes. Chacun savait qu'il était question de la Grande Catastrophe de 1915, mais l'événement ne fut pas explicitement mentionné dans le souci puéril d'apaiser la colère du gouvernement turc. Chacun savait que le seul objet de ce texte était la pêche aux voix arméniennes dans la région parisienne, l'agglomération lyonnaise et les Bouches-du-Rhône, à cinq mois d'échéances électorales décisives, mais cette préoccupation fut noyée dans un océan de larmes de crocodile et de bons sentiments. Enfin, chacun savait que cette proposition de loi était vaine puisque, si elle devait être adoptée par le Parlement, elle serait selon toute vraisemblance jugée anti-constitutionnelle, d'après Robert Badinter, pourtant peu suspect de complaisance à l'égard de la Turquie. Lorsque l'électoralisme cafard s'enveloppe de tant de mots vertueux et se drape dans la mémoire de tant de morts, il est insupportable.

Passons sur l'incohérence d'un président de la République qui choisit lui-même d'agiter le chiffon rouge sous les naseaux du taureau turc au cours de son voyage officiel en Arménie, au moment où une opportunité inattendue d'exportation de la technologie nucléaire française, à laquelle il tient si fort, s'ouvrait à Ankara, et où son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, s'employait à renouer les liens avec Recep Tayyip Erdoğan dans le contexte dramatique de la crise syrienne. En matière d'incohérence de sa politique étrangère, Nicolas Sarkozy n'en est pas à une embardée près. Et de toute façon le vrai problème ne réside pas dans le manque à gagner économique ou diplomatique que provoque ce vote. Ce serait peu cher payé si celui-ci servait la justice et la vérité qu'il prétend consacrer. Or, il n'en est rien, et c'est ce en quoi il est scandaleux, d'un double point de vue politique et philosophique. (...)

L'histoire d'Etat, nous en sommes nous aussi prisonniers, et en l'occurrence cette nouvelle loi mémorielle, si elle était approuvée par le Sénat, nous y enfermerait encore un peu plus. Pour deux raisons.

La première d'entre elles est qu'elle escamote la responsabilité des Occidentaux eux-mêmes dans le génocide des Arméniens, en en faisant porter l'opprobre sur le seul Comité Union et Progrès et sur son légataire, la République de Turquie, dont néanmoins la culpabilité se résumerait, curieusement, à nier les faits, alors qu'il y aurait beaucoup plus à dire à ce propos. En réalité, les Européens sont impliqués dans la Grande Catastrophe de 1915 et dans ses prolongements: d'abord, parce qu'ils ont instrumentalisé le nationalisme arménien pour mieux affaiblir, voire dépecer, l'Empire ottoman, à partir de la fin du XIXe siècle, et qu'ils l'ont ainsi rendu éminemment suspect et dangereux aux yeux du Comité Union et Progrès sans pouvoir lui fournir la moindre protection effective; (...).

La seconde raison pour laquelle cette nouvelle loi mémorielle est philosophiquement nuisible est qu'elle ethnicise le génocide des Arméniens, autrement dit qu'elle prend pour argent comptant le raisonnement supposé des tueurs, si tant est que celui-ci ait été aussi cohérent, planifié et racialisé qu'on le dit, ce qui reste justement à prouver aux yeux des historiens non nationalistes, tant qu'ils peuvent encore exercer librement leur esprit critique à ce propos. (...)

Notre monde reste tributaire du basculement d'un monde impérial à un monde d'Etats-nations, basculement dont le génocide des Arméniens a été le paroxysme, mais qu'a précédé (et engendré) la purification ethnique dans les Balkans et le Caucase au détriment des populations ottomanes musulmanes (5), et qu'a suivi le triomphe de la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté dans cette région du monde: le conflit chypriote, les guerres de Yougoslavie dans les années 1990, les privilèges de l'orthodoxie en Grèce, la démocratie ethnique d'Israël, le formatage confessionnel du Liban ou de l'Irak sont les avatars de cette synergie entre la généralisation de l'Etat-nation et la globalisation capitaliste depuis le début du XIXe siècle (6)."

Source : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-observateurs-2012/article/100112/la-verite-d-etat-sur-le-genocide-des-armeniens-cre

Voir également : L'historien et journaliste Alexandre Adler analyse l'impasse d'une loi irresponsable

Le courageux historien Pierre Nora démasque les extrémistes arméniens et leurs certitudes sectaires

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues