dimanche 1 janvier 2012

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Dzovinar Kévonian, Réfugiés et diplomatie humanitaire : Les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l'entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004 :

"De même que l'occupation de la région de Mossoul par les Britanniques, l'occupation de la Cilicie par les Français est postérieure à l'armistice. Les régions syriennes sont occupées par les Alliés sous le haut-commandement britannique et sont administrées selon un partage établi entre Britanniques, Français et Arabes : la côte méditerranéenne d'Alexandrette à Saint-Jean d'Acre (territoires ennemis occupés ouest ou TEO zone ouest) et la Cilicie (territoires ennemis occupés nord ou TEO zone nord) sont ainsi sous l'autorité administrative du haut-commandement français tout en restant sous le contrôle du général Allenby. Les régions situées au nord et nord-est de la Cilicie, non occupées, sont considérées comme territoires ennemis. L'occupation de la Cilicie donne lieu à des protestations de l'état-major de la IIe Armée turque commandée par Nehad Pacha, qui conteste la légitimité de la décision au regard des dispositions de l'armistice. Cette occupation est confiée à la Légion d'Orient qui débarque en novembre-décembre 1918 à Alexandrette et Mersine. Le lieutenant-colonel Romieu, commandant de la Légion d'Orient, est chargé de la direction des troupes françaises d'occupation de la Cilicie et de la région d'Alexandrette. La région continuant à être administrée par les fonctionnaires turcs, il ne doit donner d'ordre aux habitants que par l'intermédiaire de ces fonctionnaires et seulement en ce qui concerne les mesures nécessaires au maintien de l'ordre et de la sécurité publique et les besoins répondant au cantonnement et à la subsistance des troupes." (p. 40-41)


"Par ailleurs, le retour des survivants [arméniens] donnant lieu à des revendications concernant les terres, les biens immobiliers et mobiliers spoliés pendant la durée du conflit sous couvert de la loi temporaire d'expropriation et de confiscation de septembre 1915, les rapatriés ne sont pas les bienvenus et subissent pressions et menaces. A ceci s'ajoute le fait qu'une partie des régions concernées a été entièrement ruinée pendant la guerre, et que dans certaines autres, ont été installés des réfugiés musulmans originaires des Balkans ou des populations kurdes déplacées, selon les anciens principes d'établissement des muhadjirs du XIXe siècle et des guerres balkaniques de 1912-1913. En Cilicie, plusieurs milliers de personnes originaires des régions orientales envahies par l'armée russe pendant le conflit auraient été installées. Des réfugiés de Roumélie, de Bosnie et des immigrés kurdes des régions de Tell Abiad ont également été établis entre 1915 et 1918. A leur retour, nombreux sont les rapatriés qui trouvent donc leurs terres et leurs maisons occupées. Les litiges sont incessants et des problèmes parfois insolubles se posent, les muhadjirs installés ayant eux-mêmes tout perdu dans leurs régions d'origine. En août 1919, par une circulaire au vali d'Adana, le ministère ottoman de l'Intérieur tranche par un compromis dont l'application paraît des plus douteuses :

« Il ne faut pas faire de difficultés aux cultivateurs émigrés ou réfugiés et à d'autres personnes pour la récolte des terrains cultivés par eux dont les propriétaires ne sont pas revenus. Si les propriétaires sont revenus, il faut les considérer comme associés aux cultivateurs, séparer et partager les récoltes et les grains selon les coutumes du pays et respecter le droit des deux côtés »." (p. 51)


"Le général Hamelin considère au lendemain de l'armistice que l'utilisation des soldats arméniens pour occuper la Syrie ne peut « que nous aliéner la population musulmane » et estime que leur envoi en Cilicie aurait l'avantage de les rapprocher de la sphère d'action à laquelle ils sont destinés. François Georges-Picot est également favorable à l'envoi des contingents arméniens en Cilicie qui permettrait de faire occuper la région à moindre frais. Robert de Caix trouve que le procédé est dangereux pour les intérêts français dans la région, étant donné les revendications de la Délégation nationale arménienne sur la Cilicie et la remise en question des accords Sykes-Picot qu'elles contiennent. Ses préventions ne sont néanmoins pas retenues. (...)

Quant aux fonctionnaires et notables turcs, ils réclament dès l'arrivée des troupes arméniennes leur remplacement par des contingents français. C'est une demande que le général Hamelin transmet immédiatement à Paris en soulignant la nécessité d'y souscrire et l'importance de l'impartialité dont doivent faire preuve les Français en Cilicie. Mais en l'absence de forces disponibles, les choses en restent là. Pour les populations et fonctionnaires turcs, la neutralité française n'est qu'un leurre. Les légionnaires arméniens considèrent également que les responsables français ne respectent pas leurs engagements en leur assignant un rôle de maintien de l'ordre alors qu'ils ont été recrutés, comme le dit la formule de l'acte d'engagement, « pour servir au prix de ma vie à la libération de ma patrie ». Les lettres adressées par les légionnaires à leurs proches et interceptées par le contrôle postal de Port-Saïd sont significatives de la distance qui sépare le point de vue des volontaires arméniens en poste en Cilicie de celui des responsables français : « Nous sommes dans une situation sans issue. Les Français sont venus ici dans un but d'intérêt, eux qui étaient nos saints protecteurs. Et dans leurs rapports avec les Arméniens, ils sont tombés plus bas que les Turcs. Voyons jusqu'où ira leur hypocrisie ». [...] D'après ses beaux discours, nous étions venus pour combattre en Cilicie, mais nous avons été trompés ». De fait, les incidents se multiplient dès l'arrivée de la Légion arménienne en Cilicie : dès les premiers jours de janvier, on assiste à trois rixes sanglantes à Deurt-Yol entre légionnaires et civils turcs, au meurtre par vengeance d'un officier turc par un légionnaire à Bozanti. Les mois suivants, la situation ne s'améliore pas. Une partie des contingents, originaire de Cilicie a non seulement l'intention de reprendre ses biens mais aussi, pour certains, de se venger des auteurs des massacres et déportations des leurs, pendant la guerre. (...) A partir du 22 janvier 1920, date à laquelle tous les villages de la région de Marache s'insurgent contre l'occupant français et les habitants nouvellement rapatriés, la Cilicie devient un territoire en guerre dans laquelle les populations civiles sont partie prenante.

Les réfugiés partagent le sort des autres populations civiles qui sont à la fois victimes et acteurs du conflit franco-turc. Pour l'année 1919, trois mouvements de populations peuvent être isolés. L'occupation alliée puis les opérations de rapatriement à partir de janvier 1919 ont pour première conséquence de provoquer le départ des réfugiés musulmans installés pendant la durée du conflit dans la région et souvent logés dans les maisons des absents, ou leur rapatriement par groupes entiers en direction de la Roumélie, de la Bosnie ou du Kurdistan d'où ils sont originaires. Un bureau des rapatriements des muhadjirs est ouvert à Adana et il fonctionne jusqu'en janvier 1920. Tout au long de l'année arrivent du sud les rapatriés en provenance des provinces arabes qui pour partie ne font que transiter par la Cilicie. Enfin, à partir de l'automne 1919, la Cilicie voit affluer les populations fuyant cette fois l'Asie Mineure, qui viennent s'ajouter aux rapatriés n'ayant pu continuer leur route. Adana est au centre de cet afflux de réfugiés. De nouveaux camps sont aménagés aux abords de la ville. Ils abritent en mars 1920 plus de 9 000 réfugiés. Ce nouveau mouvement de populations fuyant l'Anatolie en direction du sud est pour une bonne part composé de ceux qui on fait l'objet du rapatriement à partir d'Alep vers le nord six mois auparavant. Leur reflux vers la Cilicie a maintenant comme objectif d'atteindre les provinces arabes soit par voie de terre, soit par un départ par bateau à Mersine. Les responsables français redoutent ce mouvement de population. On craint une concentration de réfugiés à Adana et Mersine et surtout une arrivée massive à Alep en Syrie. Les instructions les plus fermes sont donc données par le lieutenant-colonel Glouscard, le directeur du SCRA dès novembre 1919 :

« Contrairement à ce que les Commandants des cercles de Djérablous [Karkamış] et d'Aïntab [Gaziantep] se proposent, il n'y a pas lieu pour eux d'envoyer leur excédent d'Arméniens à Adana, ni à Alep. Beaucoup d'Arméniens à Aïntab, Ourfa, etc. ont déjà été rapatriés à grands frais et on ne peut pas indéfiniment déplacer ce peuple d'un endroit à un autre. Dans ces conditions si c'est nécessaire, on peut leur accorder une assistance. En principe, sauf avis du Directeur des rapatriements, on ne mettra en route aucun Arménien sur Alep ou Adana, en provenance d'Ourfa, Marache, Aïntab. En ce qui concerne Adana, il pourrait se faire que les Arméniens dont un grand nombre ont été envoyés d'Alep, cherchent à revenir à Alep, comme le cas s'est souvent présenté. Monsieur le directeur adjoint des rapatriements à Adana voudra bien en conséquence n'envoyer à Alep que le plus petit nombre possible d'Arméniens »." (p. 58-60)


"En revanche, Aristide Briand y conclut le 9 mars [à la conférence de Londres] un accord séparé avec le représentant d'Angora, Bekir Sami bey, par lequel les Français se retirent de Cilicie ainsi que des régions de l'est (confins militaires) en renonçant de fait aux stipulations du traité de Sèvres." (p. 64)


"La Délégation [nationale arménienne] revient à la charge quelques semaines plus tard en sollicitant pour tous ceux qui voudraient quitter la Cilicie une région placée dans la zone du mandat français. Lors d'un entretien au Quai d'Orsay entre les représentants de la Délégation et M. Kammerer de la sous-direction d'Asie, les dirigeants français maintiennent leur position en insistant sur le fait qu'il n'y a pas lieu d'envisager une émigration quelconque et que décision a été prise de garder en Cilicie les Arméniens qui s'y trouvent. Un nouvel entretien, qui a lieu le 19 juillet 1921 entre M. Kammerer et M. Malcolm représentant de la Délégation à Londres, n'aboutit également à aucun résultat. Ci-après, la retranscription partielle de cet intéressant entretien :

« M. Malcolm. — Je suis très désappointé au sujet de la question de la Cilicie. La France n'y restera-t-elle pas ?
M. Kammerer. — Les Arméniens y sont en minorité et par conséquent nous ne pouvons y rester. Le Parlement français ne le veut pas. Mais nous essaierons d'y avoir une Gendarmerie pour protéger les minorités.
M. — Les Arméniens ont été massacrés et cela ne devrait pas profiter aux Turcs. Mais mettez-vous quelque confiance dans une gendarmerie turque ?
K — Personnellement non ; après tout, que pouvons-nous faire ? C'est malheureux ; il n'y a pas eu d'ailleurs beaucoup d'Arméniens massacrés en Cilicie.
M. — Avez-vous l'intention de vous retirer d'Alexandrette et de laisser les Arméniens derrière vous ?
K. — Oui. Le Parlement ne veut pas que nous restions en Cilicie. Et puis l'Angleterre a mis à côté de nous l'Emir Fayçal, qui nous est hostile.
M. — Mais je ne vois pas pourquoi nous devons en souffrir.
K.— Il reste peu d'Arméniens maintenant en Cilicie et quelques uns d'entre eux pourraient aller dans la zone de l'Armée française.
M. — Ne craignez-vous pas que les Turcs vous attaquent ensuite en Syrie ?
K. — Non ; et il n'y a pas de combat maintenant.
M. — Je ne pense pas que les Arméniens soient si peu nombreux en Cilicie que vous le croyez, d'après vos informations ; et où pourraient-ils aller ?
K. — En Arménie, conformément au désir de la Délégation arménienne de voir les Arméniens de Cilicie aller en Arménie. (...) »." (p. 67-68)


"Le recrutement d'une Légion d'Orient par la France à partir de 1916, qui s'intègre dans une politique de coopération avec les « éléments indigènes » pour appuyer l'action des Alliés en Turquie, puis son envoi en Cilicie occupée correspondent au choix français d'une politique de clientélisme traditionnel destinée à asseoir son contrôle sur cette zone. Ce choix politique prend, avec la décision de rapatrier en Cilicie les rescapés des déportations, dont un grand nombre a trouvé refuge avec l'occupation alliée dans les villes de Syrie, une dimension nouvelle. Ce rapatriement se fait en dépit de l'insécurité qui règne dans la région, de la faiblesse des structures d'accueil et surtout des incertitudes qui règnent quant à l'avenir. Deux ans après, la rétrocession de la Cilicie à la Turquie kémaliste par l'accord du 20 octobre 1921 provoque un reflux des populations chrétiennes, avec un exode massif vers Chypre et l'Egypte pour les plus fortunés et vers la Syrie et le Liban sous mandats français pour les autres. Dans cet épisode, le déplacement de populations réfugiées, encouragé par les promesses d'autonomie, par les revendications des représentants arméniens à la Conférence de la Paix, puis par les dispositions du traité de Sèvres d'août 1920, a servi les ambitions et stratégies régionales d'un Etat. Il met en évidence, au-delà de la continuité des principes qui guident la politique orientale de la France dans ces années, « l'instrumentalisation » des réfugiés." (p. 69)


"L'accord de paix séparé entre la France et les Kémalistes est signé à Angora le 20 octobre 1921 par Youssouf Kemal Bey, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la Grande Assemblée nationale d'Angora et Henri Franklin-Bouillon, ancien ministre, qui préside alors la Commission des Affaires extérieures de la Chambre des députés. Selon cet accord, la frontière entre la Syrie et la Turquie reprend les stipulations de l'accord de Londres et les deux parties ont deux mois pour procéder aux évacuations nécessaires de part et d'autre de la nouvelle ligne." (p. 72)


"Amené à devoir se justifier alors qu'il vient de quitter ses fonctions, le général Dufieux écrit une longue lettre au général Gouraud. Les causes de l'émigration sont à la fois claires et complexes par leur nombre, leur diversité, leur enchevêtrement dans la détermination des consciences, mais chacune d'elles est parfaitement claire, explique-t-il. La première cause est permanente : il s'agit de l'état d'esprit des chrétiens d'Orient à l'égard des Turcs, caractérisé soit par une crainte irraisonnée atavique, instinctive mais réelle, soit pour les plus énergiques par une haine farouche. La seconde cause, cette fois plus ponctuelle, est l'absence de toute garantie réelle dans l'accord d'Angora. Pour les populations chrétiennes, l'article 6 de l'accord n'est rien de plus qu'une clause de style. Cette analyse n'est pas celle d'un seul homme. Elle domine au sein des responsables français en Cilicie en octobre-novembre 1921. Le colonel Capitrel, qui dirige les services administratifs depuis le départ du colonel Brémond, écrivait le 3 octobre, avant même la signature de l'accord : « En résumé : l'appréhension : la peur à divers degrés, restant le sentiment dominant chez tous ceux qui sont de ce côté-ci du front, chrétiens ou musulmans. Malgré nos assurances de protection, on ne voit que notre abandon militaire brusque et définitif. Au moindre incident, cette peur peut dégénérer en panique. C'est le plus gros danger de l'intérieur ». (...)

Dernier témoignage, celui du chef d'escadron Dumont, chef des services de renseignements et contrôleur administratif du Djebel Béréket, en date du 23 novembre 1921. Il insiste sur le simple fait que des soldats arméniens se sont compromis aux côtés des Français. Beaucoup ont pris part aux opérations menées contre les nationalistes turcs. Il conclut son analyse en ces termes : « Un pareil mouvement est-il le fait de terreurs imaginaires ? Il serait imprudent de l'affirmer. [...] Donc à moins de garanties sérieuses et tangibles, pas d'apaisement à attendre. L'exode se produira, fatal, irrésistible, sans qu'aucune mesure de rigueur ne puisse l'endiguer ».

Ajouté à cet état de fait, le général Dufieux considère comme probable, bien qu'aucun document n'ait pu être recueilli, que les organisations arméniennes extérieures à la région ont très probablement agi pour engager les chrétiens à partir. Les Grecs auraient fait de même et l'ouverture immédiate de Chypre aux réfugiés par les Britanniques laisse à penser que la propagande anglaise n'est pas étrangère à ce mouvement. Dernier élément décisif, les maladresses des Turcs qui ont précipité le mouvement de fuite : individus se livrant à des menaces, saisies de cheptel, et surtout, selon le général Dufieux, interventions discrètes des notables et fonctionnaires turcs auprès de leurs amis personnels ou de leurs collègues chrétiens en leur conseillant de partir. (...)

Il [Henri Franklin-Bouillon] l'expose clairement dans la proclamation, déjà évoquée, faite à son arrivée à Adana le 26 novembre :

« Avant même que ses garanties soient publiées, une campagne méthodique a été organisée par les ennemis de la Paix pour jeter l'alarme dans les populations chrétiennes et les forcer à quitter la Cilicie. Des milliers de familles ont été ainsi arrachées de leurs maisons et jetées sur les routes de l'exil et de la misère. Les deux gouvernements [français et turc], profondément émus de ce spectacle, ont résolu de faire un nouvel effort pour rassurer les populations et pour détruire l'effet de cette détestable campagne d'agitation ».

L'échec de toutes les mesures et déclarations faites par les responsables français, le caractère massif et irrépressible du phénomène sont ici attribués à une campagne d'opinion.


Qui exactement Franklin-Bouillon veut-il désigner à travers l'expression délibérément imprécise des « ennemis de la Paix » ? A partir de la fin novembre, l'idée du plan général apparaît également dans les rapports des services de renseignement du Haut-Commissariat à Beyrouth : « Il est évident que nous nous trouvons en présence d'une organisation prévue à l'avance et dirigée sans doute par des Comités arméniens du Caire et de Constantinople. La masse obéit à un mot d'ordre et ses chefs ne peuvent pas ou ne veulent pas agir ». Pour les services de renseignements français à Constantinople, le mouvement d'exode de la population cilicienne n'est rien de moins qu'un vaste complot international dirigé contre la France :

« Le but de cette première activité propagandiste était, en attendant des conflits ultérieurs arméno-turcs, de soulever contre l'accord franco-turc l'opinion anglaise, afin de justifier une intervention britannique dans la question de Cilicie. C'est pour augmenter l'émotion provoquée par l'évacuation française que les agents anglo-gréco-arméniens poussèrent là l'exode, agitant l'opportun épouvantail des répressions du Pont et faisant entrevoir à la population la possibilité de réintégration du foyer, grâce à une réoccupation étrangère imminente après sans doute une hospitalité facile et provisoire dans les territoires possédés ou protégés par l'Angleterre... ».

L'idée d'un plan concerté et d'un mot d'ordre donné aux populations est reprise à partir de la fin novembre en Cilicie même par le colonel Pettelat dans son premier rapport sur les opérations d'évacuation. Ainsi, il explique que, bien qu'aucun document n'ait pu être saisi, l'ordre est venu de l'extérieur. En ce qui concerne les populations arméniennes, il tient pour preuve l'entretien qu'il a eu avec la DNA à Paris à la veille de son départ pour la Cilicie. Le compte rendu de cet entretien qui s'est effectivement tenu le 5 novembre 1921 au siège de la Délégation a pu être retrouvé dans les archives. On peut y voir que le colonel Pettelat était venu solliciter au nom des autorités françaises l'aide des dirigeants arméniens en soulignant que le gouvernement désirait qu'il n'y ait pas d'exode, car il n'avait pas les moyens de loger et d'entretenir une masse de réfugiés. Les réponses des dirigeants arméniens avaient été les suivantes : protestation officielle contre les clauses de l'accord d'Angora ; demande d'ajournement de l'accord en attendant le règlement général de la paix ; demande que l'évacuation soit faite très lentement, par longues étapes ; demande du maintien de l'occupation française dans la zone placée sous son mandat par le traité de Sèvres et demande d'y faire accéder les réfugiés de la zone évacuée ; transfert en Syrie de tous les orphelins qui se trouvent dans les régions évacuées. Au sujet des populations civiles, la Délégation avait déclaré qu'elle ne donnerait aucune consigne concernant leur émigration ou leur maintien. Dans un compte rendu de cet entretien au catholicos arménien de Cilicie, la DNA note : « sur cette question, chaque individu agit pour son propre compte ». Pour le colonel Pettelat, le refus des dirigeants arméniens à Paris d'intimer l'ordre aux populations de ne pas quitter leur foyer n'est rien moins qu'un encouragement. Viendrait s'y ajouter le fameux plan « parfaitement concerté » avec les Britanniques et les Grecs, visible dans la rapidité de l'aide apportée aux émigrants (bateaux, facilités d'accueil, etc.)." (p. 87-90)


Voir également : La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

En réponse à l'inculte Sarkozy, le professeur Kemal Çiçek (de la Türk Tarih Kurumu) exhume un document troublant des archives nationales américaines : en Cilicie, en 1920, l'armée française se serait retournée contre ses supplétifs arméniens et aurait vidé la région de la population arménienne

L'amitié franco-turque