lundi 2 janvier 2012

Les tractations d'Issahakian (représentant nationaliste arménien de l'Union arméno-géorgienne) avec le régime fasciste italien au moment de la crise éthiopienne (1935)

Beatrice Penati, "« C'est l'Italie qui est prédestinée par l'Histoire » : la Rome fasciste et les nationalistes caucasiens en exil (1928-1939)", Oriente Moderno, volume 88, n° 1, 2008 : 

"On a mentionné le fait qu'à l'intérieur de la diplomatie et de la para-diplomatie italienne les opinions diffèrent à propos des groupes nationalistes caucasiens à soutenir. Il est donc tout à fait possible que les groupes nationalistes arméniens et géorgiens qui cultivent des aspirations irrédentistes à l'égard de la Turquie et se méfient des nationalités musulmanes voisines cherchent, de leur côté, à nouer des contacts avec d'autres agents qu'Enrico Insabato [conseiller de Mussolini sur les questions caucasiennes]. C'est notamment le cas de l'Union arméno-géorgienne qui s'adresse à Carlo Enderle, déjà responsable des seuls contacts avec l'émigration nationaliste arménienne qu'il soit possible de retracer dans les archives de la diplomatie fasciste. Enderle, officiellement médecin psychiatre, est paradoxalement aussi le lien entre le ministère et l'émir Sekib Arslan, leader du panislamisme mondial. Insabato connaissait aussi l'existence de l'Union, mais il partageait la défiance de Bammat à son égard, suspectant la "main de Londres" derrière les agissements de cette organisation. On sait qu'Enderle a aussi été contacté par Bammat en 1936, mais sans aucune conséquence pratique.

Enderle noue, on ne sait pas comment, des relations avec l'Union arméno-géorgienne et entretient une correspondance avec son représentant, qui signe Issahakian. Les archives nous restituent un fragment de cette correspondance, relatif à l'automne 1935. Elle nous apprend qu'Issahakian avait proposé la constitution d'une légion arméno-géorgienne pour l'expédition en Abyssinie. Il aurait spécifié, dans une conversation personnelle avec Enderle à Rome, qu'il fallait que l'Italie se dépêche d'activer cette proposition d'une légion géorgienne, arménienne et cosaque faute de quoi « les éléments aptes à cela iraient augmenter les rangs allemands ». De plus, l'Union avait promis, sur demande italienne, de soutenir la cause de Rome dans la guerre d'Ethiopie en mobilisant les communautés en exil pour « créer des complications à l'intérieur de la Turquie », en supposant que celle-ci entrerait en guerre avec l'Italie. Les accords qui sont proposés à Rome ont aussi un volet politique, notamment la demande, de la part de l'Union, de rentrer en contact avec le P.N.F. (Partito Nazionale Fascista) et l'offre de renseignements sur l'offensive menée par les socialistes à l'étranger qui cherchent à rallier le Parti National Géorgien et les dachnak en exil. Quant au volet économique, Issahakian promet, au nom de l'Union, une aide contre les sanctions. Il propose notamment des fournitures (essentiellement de pétrole), le bail de bateaux-citernes, l'organisation du financement des entreprises qui acceptent de livrer à l'Italie les denrées prohibées par la SDN. Issahakian a déjà une fois offert ses services à l'Italie et a été déçu par le fait que l'Italie, pour ses achats de pétrole sur le marché parisien utilise l'intermédiation de marchands juifs, la préférant à l'offre de l'Union. On ne connaît pas la réponse de la diplomatie italienne ; on sait toutefois qu'une main, qui pourrait bien être celle de Mussolini même, a noté a latere (en marge) une suggestion proposant que M. Issahakian soit mis en liaison avec l'Agip [compagnie pétrolière italienne]." (p. 66-67)

"Le « front prométhéen » connaît lui aussi une fracture, avec le départ de Chenkeli, du Mir Yakub et du jeune Ahmed Topcibasi. Ivanitsky Inghilo, porte-parole du gouvernement menchevik auprès de l'Italie fasciste, est au départ considéré avec méfiance : Insabato continue à avoir affaire à lui simplement parce qu'il n'y a pas d'autre leaders géorgiens dans l'exil qui puissent concurrencer Jordania et les siens. Quand la suspicion à l'égard des mencheviks se transforme en hostilité explicite, Insabato se tourne en 1934 vers le groupe de Bammat et, momentanément, vers les nationalistes géorgiens tels Spiridon Kedia et Michel Tseretelli. Mais l'incompatibilité entre ces deux groupes, à propos des revendications éventuelles à opposer à la Turquie et au compromis avec le nationalisme arménien d'Issahakian, entraîne finalement une conclusion paradoxale : l'extrême-droite se rallie, du moins objectivement, à Ivanitsky Inghilo, sinon à Jordania lui-même. Ce processus subit une accélération à la fin de 1938, après le congrès de Munich, quand l'Allemagne (mais l'Italie aussi) semble dominer la scène européenne : en février 1939, Jordania dissout le parti social-démocrate (menchevik) géorgien pour fonder un « Centre National Géorgien » capable de réunir toutes les forces géorgiennes dans l'exil, pour mener une action commune avec celles de la diaspora arménienne aux objectifs politiques similaires." (p. 69)

Voir également : L'émigration arménienne (FRA-Dachnak, Union arméno-géorgienne) et le fascisme italien dans les années 30

Le parti Dachnak et l'Italie fasciste

L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)

La collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Allemagne hitlérienne

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

La cinquième colonne arménienne en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale

L'objectif principal de la FRA-Dachnak, hier comme aujourd'hui

Le kémalisme comme "fascisme turc", un concept initialement forgé par Staline, puis repris par les nationalistes arméniens et kurdes

Les revendications irrédentistes du dachnak Mourad Papazian