mercredi 22 février 2012

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

William H. McNeill, Arnold J. Toynbee : A Life, chapitre IV : "The Great War and the Peace Conference 1914-1919", Oxford, Oxford University Press, 1989 :

"Quelques mois après le discours de Lord Bryce, les propagandistes britanniques décidèrent que des efforts pour faire connaître les souffrances arméniennes aideraient à contrecarrer les bulletins d'information allemands en provenance du front de l'Est, décrivant les atrocités russes contre les Juifs en Pologne. Les Etats-Unis étaient la cible principale, pour laquelle les Britanniques évaluaient qu'ils avaient besoin de contrebalancer la grande sympathie pour l'Allemagne parmi les Juifs américains, qui étaient bien conscients des pogroms russes et d'autres manifestations d'antisémitisme. (...) Toynbee fut choisi pour ce rôle, et il continua à faire un suivi des souffrances arméniennes jusqu'à la fin de la guerre."


Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 624 :

"Repérer dans la multitude des écrits consacrés de part et d'autre à la question des inexactitudes, des affirmations contestables, voire des falsifications, ne présente guère de difficultés. En particulier, il semble établi aujourd'hui que quelques-unes des pièces essentielles versées au dossier par l'accusation (par exemple, le Livre bleu préparé pour le compte du gouvernement britannique par Bryce et Toynbee ou les Mémoires de Na'îm Bey publié par les soins d'Aram Andonian) ne puissent d'aucune façon être considérées comme des documents irrécusables. Toynbee lui-même n'a-t-il pas avoué que son Livre bleu avait été « publié et diffusé en tant que propagande de guerre » ?"


Auriant, Mercure de France, 15 octobre 1922, p. 550-552 :

"L'Orient, le proche et le moyen Orient, surtout, sollicitaient depuis longtemps l'érudite curiosité de M. Arnold J. Toynbee. Et ce qui, dans l'histoire moderne de ces peuples, l'intriguait le plus, c'était de suivre la réaction de la civilisation occidentale sur un fonds national et social suranné. M. Toynbee avait consulté les historiens et les voyageurs les plus divers, des âges les plus reculés aux jours les plus récents ; il avait déjà rassemblé en faisceau leurs témoignages et s'occupait de les ramener à son angle original, quand, à la suite du traité de Sèvres, la guerre éclata entre Turcs et Grecs. M. Toynbee se garda de laisser échapper cette occasion de vérifier sur place l'exactitude de ses recherches et de compléter ainsi sa documentation dans l'atmosphère adéquate. Il obtint aisément un congé à cet effet de l'Université de Londres où il professe un cours d'histoire byzantine et un cours d'histoire, de langue et de littérature grecques modernes, et, le Manchester Guardian l'ayant nommé son correspondant de guerre, le 15 janvier 1921 il débarquait à Athènes. De là, il gagna Smyrne, puis Constantinople. De ces trois villes il rayonna dans l'hinterland ; il suivit les opérations sur le front grec, assista à des retraites, à des « représailles », vit flamber des villages turcs et terroriser leurs habitants musulmans, et s'il eut des entrevues avec des hommes politiques, un « Harmoste » et des généraux, il ne dédaigna pas d'ausculter dans les villes comme dans les campagnes l'état d'âme des populations, grecque aussi bien que turque, dont il avait recherché le contact. Tout yeux, tout oreilles, huit mois durant, il observa, interrogea, interrogea contradictoirement, serrant dans son portefeuille une profusion de notes, de croquis et de documents inappréciables. (...) Rentré à Londres en septembre 1921, M. Toynbee utilisa les résultats de son enquête à réviser, puis à refondre ses carnets en marge antérieurs. Et ce travail nous a valu sous le titre the Western Question in Turkey and Greece un livre à maints égards remarquable et qui certainement est un livre de parfaite bonne foi. M. Toynbee l'a écrit sans passion comme sans préjugés, pour l'édification de ceux qui s'intéressent aux affaires d'Orient. Il a même dépouillé toute sentimentalité et n'a demandé son inspiration qu'à sa seule raison. Son essai est fort intelligent, cela transpire à chaque ligne. Il est aussi bondé de faits, mi-observations personnelles, mi-érudition historique et diplomatique. (...)

Des provinces entières ont été ravagées ; partout les ruines s'accumulent. Il est temps qu'une solution intervienne. Mais laquelle ? M. Toynbee semble embarrassé de la proposer. Les gouvernements qu'il accuse d'avoir déchaîné cette guerre ne le sont pas moins. Tout récemment une alerte assez vive s'était produite, rien n'en était toutefois sorti, si ce n'est un discours de M. Lloyd George qui ne dissimulait plus ses sympathies en faveur des Grecs. On en trouvera les raisons à la page 74 du livre de M. Toynbee, lequel se recommande, par son impartialité, à quiconque cherche à voir clair dans cette mêlée."


Jean-Pierre Derriennic, "La "Question d'Occident" 70 ans plus tard : à propos de la crise bosniaque", Commentaire, volume 17, n° 67, automne 1994, p. 505-506 :

"Certaines des observations faites en 1922 par Toynbee dans The Western Question in Greece and Turkey ; A Study in the Contact of Civilisations sont encore pertinentes pour nous aider à réfléchir sur les relations entre les sociétés musulmanes et l'Occident.

En 1921, Toynbee se fait envoyer à Istanbul comme correspondant du Manchester Guardian afin de couvrir la guerre gréco-turque. Il est alors professeur d'histoire grecque à l'Université de Londres et a joué pendant la Première Guerre mondiale et à la conférence de la paix un rôle de conseiller du gouvernement britannique pour les affaires du Proche-Orient. A partir d'Istanbul, qui est encore la capitale de l'Empire ottoman sous occupation des vainqueurs de la guerre mondiale, il se joint à des missions d'aide du Croissant rouge dans des villes ou des villages turcs qui sont occupés par l'armée grecque dans la région d'Izmir. La Grande-Bretagne est alors l'alliée principale de la Grèce et la présence parmi eux d'un Britannique déjà presque célèbre représente pour les Turcs du Croissant rouge une protection face aux soldats grecs. Dans The Western Question, écrit et publié afin d'influencer l'opinion publique et le gouvernement de son pays, Toynbee fait le récit de cette expérience. Il critique sévèrement la politique qui a consisté à encourager la Grèce à s'engager dans une aventure aux conséquences tragiques pour toutes les populations concernées, turques et grecques. Il met en évidence certains des effets des préjugés hostiles aux Turcs et aux musulmans qui sont répandus dans les pays occidentaux. Et il propose une interprétation très éclairante du mécanisme qui produit ce que nous appelons depuis 1992 le « nettoyage ethnique ». 

A partir des atrocités dont il est le témoin presque direct, Toynbee montre que les massacres et les déplacements forcés de populations ne sont pas, comme on le croyait souvent à l'époque, le fait d'un peuple, d'une religion ou d'une civilisation, mais la conséquence d'une conjoncture historique particulière : l'occidentalisation politique des sociétés qui ont longtemps été gouvernées par des musulmans. (...)

En 1821 la lutte pour l'indépendance de la Grèce commence par des massacres de musulmans dans le Péloponnèse et se poursuit par des massacres de chrétiens commis par l'armée ottomane. Des événements du même type ont lieu en Bosnie en 1875, en Bulgarie en 1876, en Arménie en 1895 et 1915, en Macédoine en 1913, pour ne mentionner que les drames les plus graves. En 1921, Toynbee observe les tentatives faites par les forces d'occupation grecques pour faire fuir les habitants turcs de la région d'Izmir que la Grèce veut annexer. En 1922, quand l'armée turque reprend Izmir, ce sont les habitants grecs de cette ville qui s'enfuient ou en sont chassés."


Stéphane Rosière, Le nettoyage ethnique : terreur et peuplement, Paris, Ellipses, 2006, p. 93-94 :

"L'armée grecque, soutenue par les Britanniques, paraît en position de force, elle débarque à Smyrne le 15 mai 1919 dans l'enthousiasme de la population hellène locale.

A la même période, commencent l'ascension politique de Mustapha Kemal et la « révolution kémaliste » stimulées par l'occupation étrangère. En avril 1920, est formée la Grande Assemblée Kémaliste d'Ankara qui jette les bases de la république turque. Les corps expéditionnaires français et anglais se retirent d'Anatolie en octobre 1921, avec l'accord d'Ankara. Les Grecs se retrouvent seuls face aux forces kémalistes. Or, depuis juin 1920, tout à la réalisation de la Megala Idea, et même au-delà en termes ethniques, ils ont considérablement élargi leur zone d'occupation anatolienne. En août 1922, ils ont progressé de près de 400 km en territoire turc et atteignent le fleuve Sakarya (Sangarios) à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest d'Ankara. Mais cette progression a compliqué le ravitaillement de leurs troupes et leurs possibilités de contrôle du territoire. En août 1922, la contre-attaque turque est fatale aux forces grecques. Une retraite précipitée commence qui se transforme en exode. Plus de 200.000 civils grecs refluent avec l'armée grecque vers le port de Smyrne dans un flot qui évoque la débâcle française de juin 1940. L'extrémisme de la guerre explique cette fuite éperdue. En effet, la progression des Grecs en territoire turc, puis leur retraite, a été l'occasion de nombreuses destructions de villages et de toutes sortes de crimes exercés contre les civils turcs. Un rapport du Parlement britannique estime même qu'il existe alors « un plan de destruction systématique et d'extermination de la population musulmane. Ce plan est mis en œuvre par des Grecs et des Arméniens, qui paraissent agir suivant des instructions grecques et parfois avec l'aide de détachement de l'armée régulière grecque » (cité par Naimark, p. 45). Arnold Toynbee est le témoin choqué de ces exactions, selon Naimark (p. 45) « ses observations sur l'attaque grecque de l'été 1921 sont parmi les plus tranchantes dans la littérature de violence qui accompagne le nettoyage ethnique. » Ainsi, Toynbee écrit-il que « mon impression la plus forte durant cette horrible expérience était la part inhumaine qui s'exprimait dans les instincts sanglants des agresseurs et dans la terreur des victimes » (cité par Naimark, p. 46)."


Voir également : Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale