vendredi 17 février 2012

La France socialiste de François Mitterrand et Lionel Jospin face à la question arménienne

Claude Cheysson, ministre des Affaires étrangères (1981-1984) :

"La question du génocide arménien ne saurait donc entrer en compte dans les relations entre la Turquie et la Communauté européenne à laquelle cette dernière est associée." (réponse écrite à une question du député Michel Noir, Journal officiel, 19 juillet 1982)

"Mais, Mesdames, Messieurs les députés, le gouvernement turc actuel ne saurait être tenu pour responsable d'un drame vécu par le peuple arménien voici plus de soixante ans." (déclaration à l'Assemblée nationale, 20 avril 1983)


Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères (1984-1986 et 1988-1993) :

"Prétendre que la politique de la France encourage le terrorisme arménien est une contre-vérité. La France a sans ambiguïté affirmé à plusieurs reprises sa condamnation catégorique de tous les actes de terrorisme et elle agit en conséquence. Rien ne saurait justifier de tels actes, qui ne servent qu'à entretenir la haine. Le gouvernement français a également déclaré que la Turquie actuelle ne saurait être tenue pour responsable des événements de 1915 à 1916, et il a exclu tout soutien à une quelconque revendication qui menacerait l'intégrité de la République de la Turquie.

L'attitude de la France est guidée par le seul souci de contribuer à l'apaisement dans une affaire très sensible qui en fin de compte, nuit à tous. C'est pourquoi au moment où la question arménienne est évoquée dans plusieurs instances (Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies, Parlement Européen, Chambre des représentants des Etats-Unis d'Amérique), le Président de la République française a proposé aux partenaires européens de la France de discuter de ce problème pour voir de quelle manière, ensemble, ils pourraient apporter leur contribution à la recherche d'une solution satisfaisante pour tous.

L'idée pourrait être d'instituer une commission internationale et neutre d'historiens qui devrait avoir accès aux documents les plus intéressants sur cette période. Pour notre part nous sommes prêts à lui ouvrir les archives françaises." (entretien à Cumhuriyet, 12 janvier 1986)

"Cependant, il ne serait pas juste de faire porter au gouvernement turc d'aujourd'hui la responsabilité des massacres de 1915. Je rappelle que M. le Président de la République avait proposé la constitution d'une commission internationale et neutre, formée d'historiens et chargée d'étudier les tragiques événements de cette époque." (déclaration à l'Assemblée nationale, 7 décembre 1988)


Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères (1997-2002) :

"J'en viens maintenant à l'éventuelle adoption de la proposition de loi déjà votée par l'Assemblée nationale sur le génocide arménien. Vous avez souhaité connaître la position du Gouvernement. Je vais donc vous la présenter.

En premier lieu, ce devoir de mémoire doit-il et peut-il prendre la forme d'une loi qui "reconnaîtrait" ce génocide ? Cette interrogation est d'ordre juridique et constitutionnel, mais aussi philosophique. Appartient-il en effet à une assemblée parlementaire de qualifier des faits historiques, survenus il y a plus de quatre-vingts ans, dans un autre pays ?

L'Assemblée nationale a, par son vote, exprimé son intention politique de reconnaissance du génocide arménien. Le Gouvernement en a pris acte. Il peut comprendre les sentiments qui ont inspiré cette initiative parlementaire. Mais est-ce à la loi de proclamer "la vérité" sur cette tragédie historique ? Le Gouvernement ne le pense pas, et le Président de la République partage cette appréciation.

Après cette question de principe, j'en viens à l'appréciation de l'opportunité de cette initiative. La politique étrangère de la France est une politique de paix. C'est pourquoi il lui est indispensable de comprendre ce qui a conduit aux tragédies du passé, pour mieux en conjurer la répétition dans la réalité du monde d'aujourd'hui, c'est pourquoi elle doit aussi pouvoir avoir un dialogue utile avec tous.

De la Méditerranée à la Caspienne, comme partout dans le monde, notre politique extérieure vise à éradiquer les causes des conflits, à surmonter les antagonismes, à trouver des solutions aux problèmes que pose la coexistence entre les peuples. Le vote de cette loi servirait-il ces objectifs ? Renforcerait-il le message de notre pays, sa capacité à parler à chaque protagoniste des conflits d'Asie Mineure et du Caucase, à les convaincre de régler leurs différends d'aujourd'hui par la voie du dialogue et de la coopération ? Responsables de la politique extérieure du pays, le Gouvernement et le Président de la République ne le pensent pas.

Vis-à-vis de la Turquie en premier lieu, que veut la France ? Voir ce grand pays évoluer dans le sens de la modernité, de la stabilité, d'un respect accru des droits de l'Homme, d'un renforcement de la démocratie, d'une reconnaissance des droits des minorités. La France soutient ceux qui oeuvrent dans ce sens.

Nous redoutons que l'adoption de cette loi serve avant tout ceux que tentent le repli sur soi, le nationalisme autoritaire et la répudiation des valeurs de progrès et d'ouverture.

La situation est particulièrement tendue dans le Caucase. La réconciliation entre les peuples et les divers Etats de cette région, meurtris par leurs luttes passées, mutuellement méfiants, opposés sur la question du Haut Karabakh, y est encore fragile. Les forces du nationalisme le plus ombrageux peuvent y précipiter de nouvelles tragédies, et leur esprit de surenchère pourrait, certes à mauvais droit, trouver de nouveaux aliments dans un vote du Parlement français. La France risque d'y perdre son image d'impartialité, de compréhension et d'ouverture, jusqu'ici reconnue par toutes les parties, et le crédit diplomatique qui lui a permis de jouer, dans le cadre du groupe de Minsk, un rôle utile dans la recherche d'une solution aux conflits de la région.

Je vous ai dit avec franchise les raisons pour lesquelles le Gouvernement en ce qui le concerne, en accord avec le Président de la République, n'a pas inscrit et n'entend pas inscrire cette proposition de loi à l'ordre du jour prioritaire du Sénat, comme l'avait déjà indiqué à plusieurs reprises M. Daniel Vaillant.

Mais la Haute Assemblée a la faculté de l'inscrire à son ordre du jour complémentaire, conformément à l'article 48, alinéa 3 de la Constitution. Au moment où elle va exercer sa responsabilité à cet égard, le Gouvernement a voulu que sa décision soit pleinement éclairée." (déclaration devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, 17 mars 1999)

"La décision du Parlement français [le vote de la "reconnaissance" du "génocide arménien"] est naturellement respectée par les autorités françaises. Ce sont des institutions. On ne peut pas imaginer autre chose. Et en même temps, j'ai pris acte de l'émotion d'une grande partie de l'opinion turque.

Mais quelle est ma responsabilité à moi ? C'est de développer la coopération et l'amitié franco-turques. Et c'est ce que je fais. Pour votre information, je vous signale que même si le Parlement français a pris l'initiative de ce texte, qui est mal perçu en Turquie, il a pourtant dit qu'il était favorable à l'amitié franco-turque, et à la coopération franco-turque. ça peut vous paraître paradoxal. Je le dis pour que votre information soit complète. Je tiens encore à la coopération et à l'amitié franco-turque. Les autorités françaises sont pour une coopération forte et active. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est l'avenir." (conférence de presse aux côtés d'İsmail Cem, Ankara, 27 juillet 2001)


Pierre Moscovici, ministre des Affaires européennes (1997-2002) :

"La Turquie moderne ne saurait toutefois être tenue responsable des faits survenus dans les convulsions de la fin de l'Empire ottoman. Il lui appartient cependant de faire face à ce passé et d'en assumer les zones d'ombres et les épisodes douloureux. C'est une tâche difficile et pénible (nous le savons d'expérience pour notre propre histoire) qui requiert du courage et du temps. Toutefois, je le dis avec clarté, le gouvernement français ne considère pas qu'il appartient à notre pays de se substituer à la Turquie dans la gestion de son histoire." (déclaration au Sénat, 21 mars 2000)


Voir également : Le diplomate socialiste Hubert Védrine critique une loi électoraliste et "mettant la France hors-jeu en Turquie"

Le juriste Robert Badinter : "Il s'agit d'un texte qui véritablement à mon sens est anticonstitutionnel."

L'ancien ministre de la Culture Jack Lang pourfend la turcophobie sarkozyste

Jean-Pierre Chevènement : "la proposition de loi porte atteinte au principe fondateur de la liberté d’expression et ce, tout particulièrement dans le domaine de la recherche historique"

Le républicain de gauche Jean-Pierre Chevènement dénonce une "capitulation face aux lobbies"

Régis Debray et l"affaire arménienne" : une "loi absurde et liberticide"

L'opposition du résistant socialiste français Daniel Mayer à l'entrée de la FRA-Dachnak au sein de l'Internationale socialiste

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

La réponse ferme du président du Conseil français Aristide Briand aux ambitions territoriales arméniennes sur Kars et Ardahan

Le discours éblouissant du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé en Turquie, dans la grande tradition de la turcophilie gaulliste

L'amitié franco-turque