jeudi 23 février 2012

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

Thornike Gordadze, entretien avec William Gueraiche pour Outre-Terre, n° 10, 2005/1, p. 317-318 :

"(...) c’est l’historiographie russe des Tsars et des Soviétiques qui a en réalité produit une image négative de la Turquie chez les Géorgiens. En particulier durant la première moitié du XXe siècle et surtout pendant les années 1940-1950, les Soviétiques promeuvent une historiographie géorgienne nationaliste et très anti-turque parce que Moscou projetait l’invasion de la Turquie, en tout cas de la partie nord-est de l’Anatolie. Les travaux qui ravivaient les irrédentismes géorgien et arménien devaient apporter une légitimité à cette offensive."

Thornike Gordadze, publication : "Géorgie : un nationalisme de frontière", rapport du Fonds d'Analyse des Sociétés Politiques (FASOPO) : "Legs colonial et gouvernance contemporaine", volume I, décembre 2005, p. 162-164 :

"(...) les relations turco-soviétiques se sont progressivement dégradées au long des années 1930 et se sont franchement envenimées à partir de 1944. Présageant la sortie victorieuse de la seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique préparait une guerre contre la Turquie. Avec l’instauration d’un régime socialiste en Turquie, l’URSS, en passe de devenir la seconde puissance mondiale, projetait l’établissement de son contrôle sur les détroits (vieux rêve impérial de deux cent ans) et la création d’une place d’arme pour assurer l’extension de son influence en direction du Moyen Orient. Le développement des irrédentismes géorgien et arménien vis-à-vis de la Turquie au milieu des années 1940, des thèmes violemment anti-turcs dans l’historiographie géorgienne soviétique, des tendances turcophobes et « ottomanophobes » dans l’art populaire et la production cinématographique, étaient sensés asseoir la légitimité de l’intervention militaire soviétique contre la Turquie. L’irrédentisme géorgien et arménien (les prétentions sur les vilayets d’Artvin, Rize, Trabzon et Kars) devait servir de prétexte à l’invasion ; les cadres politiques du futur Oblast soviétique étaient déjà choisis et les écrivains géorgiens avait reçu l’ordre de composer des romans sur la « Géorgie turque » et sur l’aspiration des musulmans géorgiens à la réunification avec la Mère-patrie. Les pièces de théâtre ayant pour sujet la « réunification » furent jouées des centaines des fois.

La littérature scientifique et populaire et les films de l’époque mettent l’accent sur les « crimes » accomplis par les « Turcs » en Géorgie durant des siècles. L’ethnographie géorgienne se voit assignée pour mission de récolter, auprès de la population des régions ayant connu la domination ottomane, les récits, les contes et autres formes de folklore relatant la haine que vouait la population subjuguée aux conquérants. Ces études furent largement diffusées sous forme de lectures publiques et du livre intitulé Les récits populaires Meskhètes au sujet de la barbarie des conquérants turcs. Dès les premières pages du livre, l’auteur donne le ton : « En 1453, après avoir capturé Constantinople, les Turcs (ces éleveurs de troupeaux) achevèrent Byzance, le pays hautement civilisé de l’Orient. Dorénavant, à la frontière Sud-Ouest de la Géorgie, tout au long du littoral de la Mer Noire, tel un dragon mythique s’étendit la Turquie, l’envahisseur brutal, ennemi de la paix entre les peuples ». En donnant des centaines d’exemples de contes, récits et poèmes traitant des invasions, massacres et conversions de force (dans un pays supposé athée, la résistance du christianisme y est décrite comme un acte héroïque et hautement patriotique...), les auteurs tentaient de montrer la résistance de la population locale et « l’incompatibilité historique » des Turcs avec les Géorgiens. En réalité, les récits cités dans les livres portaient plutôt sur les violences intercommunautaires. Or, les « barbares turcs » décrits dans les livres de l’époque étaient principalement des populations musulmanes locales, au pire celles des Pachaliks voisins (les mêmes que la doxa patriotique considère comme étant de souche géorgienne). Les pachas d’Akhaltsikhé, tant haïs dans l’historiographie géorgienne, étaient issus de la famille des Djaqeli, une dynastie géorgienne convertie à l’islam. Ainsi, l’essentiel des représentations négatives envers l’Empire ottoman dans l’imaginaire géorgien date de la période moderne et trouve ses racines dans la propagande anti-turque des années 1940."

Voir également : Le contexte international de la formulation de la revendication génocidaire arménienne (1965)

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