samedi 25 février 2012

Le millet arménien au XIXe siècle : ascension socio-économique, apogée de l'autonomie structurelle interne et montée du nationalisme

Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996, p. 300-301 :

"Les Arméniens profitent de l'élan des modernisations et affermissent leurs positions dans la société ottomane. Malgré les dangers de leur métier qui les expose à des confiscations de biens, à l'exil (voire à être exécutés), les financiers arméniens ont persévéré. Ils ont pu ainsi s'introduire dans les milieux dirigeants, en prêtant des sommes souvent considérables à de hauts personnages (y compris les sultans) et en obtenant l'attribution de fermes importantes. Dans les finances publiques, ils ont désormais supplanté les banquiers juifs, et à partir de 1856 occupent des postes dans les ministères ou dans les sociétés étrangères. Très liés avec les représentants et les marchands des nations européennes, on les trouve aussi dans les échelles.

Si les Arméniens doivent craindre une chose, c'est la menace qui pèse sur la cohésion de leur communauté. Face à la communauté arménienne catholique (elle ne compte en 1826 qu'un millier de personnes), les Arméniens convertis au protestantisme obtiennent en 1850 le droit de constituer une communauté indépendante, dirigée par un évêque assisté d'un conseil religieux et d'un comité laïc. A l'invitation de cette « nation arménienne protestante », les Arméniens grégoriens, très majoritaires, obtiennent à leur tour en 1863 un règlement qui « laïcise » la vie de leur communauté : une assemblée de cent quarante membres est instituée, où les laïcs sont en majorité. Cette assemblée, qui élit deux conseils, l'un religieux et l'autre civil, se transforme assez rapidement en parlement de la communauté, et ses membres les plus radicaux vont jusqu'à réclamer l'autonomie des provinces peuplées d'Arméniens, revendication que soutiennent les patriarches Khrimian et Varjabedian.

Bien que largement présents dans les diverses structures du gouvernement ottoman, les Arméniens expriment de plus en plus un sentiment national, entretenu et favorisé par une diaspora arménienne très active et par la bienveillance des grandes puissances étrangères6. Des mouvement politiques arméniens ont lieu à Istanbul même : en 1890, en 1895 devant la Sublime Porte, en 1896 en occupant le siège de la Banque ottomane. Par la suite, ils se divisent, certains se rapprochant du mouvement jeune-turc.

6. Le mouvement ne se limite pas à Istanbul : après le soulèvement de la région de Sasun contre les Kurdes en 1894, durement réprimé, des révoltes éclatent dans la région de Zeytun entre 1894 et 1896."

Voir également : Le XIXe siècle, l'âge d'or des Arméniens d'Istanbul