jeudi 16 février 2012

Le nationalisme falsificateur des "hôtes" arméniens en Javakheti/"Djavakhk" (sud de la Géorgie)

Thornike Gordadze, "La Géorgie et ses « hôtes ingrats »", Critique internationale, n°10, janvier 2001 :

"(...) l’une des différences fondamentales entre citoyen géorgien et citoyen non géorgien est le caractère « autochtone » du premier. Même dans une région où les « non géorgiens » sont largement majoritaires depuis des générations (c’est le cas de Javakheti qui compte 90 % d’Arméniens, de l’Ossétie du Sud qui compte 65 % d’Ossètes, etc.), les Géorgiens jouissent du statut de peuple autochtone. Pour le justifier, le discours nationaliste géorgien, qui revendique le monopole de l’espace public de discussion sur la communauté, recourt à l’imaginaire historique. Mais le même type d’imaginaire est proposé par les discours concurrents. Ainsi, les leaders du mouvement en faveur de l’autonomie des Arméniens de Javakheti, au lieu de se contenter de l’argument de la majorité démographique, recourent, pour rendre leur revendication plus légitime, à une invention du passé selon laquelle les Arméniens auraient été les premiers habitants de ces lieux. Devenus minoritaires pendant des siècles, ils seraient revenus après la conquête de la région par la Russie en 1829..." (p. 165)

"(...) même localement, les débats sur l’autochtonie ne mobilisent que certains groupes ethniques. En effet, les entrepreneurs politiques azéris, kurdes, slaves, grecs et juifs négocient généralement leur statut sur la base de l’acceptation de leur qualité d’allogène. Les problèmes sont plus âpres dans les cas abkhaze, ossète ou javakh. Comment expliquer cette différence de comportement ? Les conflits réels sur l’autochtonie sont moins nombreux que les conflits potentiels, ce qui conduit à penser que l’autochtonie est un registre mobilisé pour donner une plus grande légitimité à des conflits politiques et économiques. Les juifs appellent affectueusement la Géorgie leur « seconde patrie », les Azéris, majoritaires dans plusieurs districts du Kvemo Kartli, la « remercient » de son hospitalité, alors que les Arméniens de Javakheti, installés dans la région par l’administration tsariste à partir des années 1830 à la place des musulmans poussés à s’exiler dans l’Empire ottoman, s’estiment autochtones et utilisent activement le registre du « retour » sur leurs terres historiques. (...)

Après le rattachement des régions d’Akhaltsikhe et d’Akhalkalaki à l’Empire russe au terme de la guerre russo-turque de 1828-1829, ces terres ont été vidées de leurs habitants (musulmans d’ethnie géorgienne) et repeuplées par des colons arméniens fuyant les régions anatoliennes. Il en a été de même pour l’Abkhazie puisque les Abkhazes, jugés inassimilables (par suite de leurs révoltes fréquentes), ont été poussés à émigrer dans l’Empire ottoman. L’image des Arméniens en Géorgie est souvent celle de colons ou d’alliés de l’administration coloniale." (p. 167)

Voir également : Le conflit arméno-géorgien