samedi 11 février 2012

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes : La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, Paris, Tallandier, 2011 :

"L'invasion allemande des territoires du nord-ouest de l'Empire russe s'accompagne de la même attitude de dureté envers la résistance civile présumée qu'en Europe occidentale. Mais il y a peu de preuves qu'une telle résistance se soit produite sur une échelle significative ou que les Allemands l'aient fantasmée. L'armée russe s'est montrée en effet bien plus brutale, en conduisant une stratégie de la terre brûlée pendant qu'elle bat en retraite devant l'avance allemande en Lituanie et en Pologne occidentale. Cette stratégie consiste à chasser systématiquement des éléments suspects non russes de la population et tous les hommes en âge d'effectuer leur service militaire. Un bouleversement aussi massif n'a laissé sans doute que peu d'inclination à résister aux Allemands ; au contraire, dans le cas de Varsovie, la population (et spécialement les Juifs) a, dans son ensemble, bien accueilli l'arrivée de l'armée allemande. La bonne conduite des troupes a aidé à renforcer cette attitude favorable. Pour ce qui est de la perception allemande, la croyance en une nouvelle guerre de francs-tireurs a pu être limitée par le fait que l'invasion à l'est s'est produite après celle de l'ouest, à une époque où l'armée et le gouvernement devaient faire face aux répercussions internationales des précédentes « atrocités allemandes ». En tout cas, les mémoires des commandants allemands engagés à l'est ne contiennent aucune référence à un tel phénomène. Au contraire, Ludendorff remarque que les habitants de la partie occidentale de la Pologne russe, à la fin de l'automne 1914, « ne [leur] donnent aucun souci ». Plus tard, la résistance se développe et les Allemands y répondent durement, mais ceci a plus à voir avec l'occupation qu'avec l'invasion.

En Galicie et en Bucovine, les exagérations mutuelles caractérisent aussi les accusations autrichiennes et russes d'atrocités commises contre les civils ennemis. Le rapport russe de janvier 1915 accuse les Autrichiens comme les Allemands de brutalité, mais parce que les troupes austro-hongroises battent en retraite, et n'avancent pas, elles ne peuvent pas être accusées de grand-chose à l'égard des civils ennemis. En revanche, l'invasion russe victorieuse du territoire autrichien, qui met la population ethniquement hétérogène de Galicie et de Bucovine sous contrôle russe, permet à la double monarchie de porter ses propres accusations d'atrocités contre l'ennemi. Un rapport officiel autrichien, publié en janvier 1915 et augmenté de suppléments, fournit une base pou déterminer ces violences russes contre des civils.

Au départ, la forme de comportement militaire russe envers les civils est similaire à celle manifestée dans la Prusse-Orientale. Certaines unités sont disciplinées, d'autres s'engagent dans des mauvais traitements désordonnés contre des civils. L'antisémitisme est un aspect net. En Bucovine, les Juifs de la principale ville, Czernowitz, sont laissés en paix au départ, pendant que dans les centres plus petits, ils sont soumis au viol, au pillage et à la déportation. Plus tard, les Juifs de Czernowitz sont rançonnés et cinq d'entre eux sont tués dans le village voisin de Sadagóra pour avoir résisté au pillage. D'autres violences contre les Juifs et les Roumains se produisent pendant une seconde invasion de la Bucovine, au début de l'année 1915. La Galicie fait aussi l'expérience de brutalités antisémites, avec un pogrom cosaque à Lemberg, qui coûte la vie à vingt Juifs en novembre 1914.

La question de la résistance civile apparaît sous la forme des légions polonaises, les Sokol (faucons), qui combattent en Galicie contre les Russes. Le ministère des Affaires étrangères austro-hongrois proteste auprès des pays neutres contre le fait que le Grand Etat-Major de l'armée russe a ordonné à ses troupes de ne pas reconnaître les Sokols comme des combattants mais de les punir avec toute la force de la loi militaire. Les Autrichiens expliquent que le Sokol est non seulement conforme à la loi internationale, mais fait partie intégrante de l'armée austro-hongroise. L'ironie de cette protestation échappe aux gouvernements des puissances centrales.

Si nous prenons les rapports autrichiens au pied de la lettre, il est clair que les soldats russes qui envahissent la Galicie et la Bucovine se nourrissent sur le pays, détruisent volontairement la propriété, et s'engagent dans des violences sporadiques contre les civils, dont le viol. Les cosaques sont spécialement coupables d'un antisémitisme brutal. Pourtant, le nombre de civils tués d'août 1914 à mai 1915, selon le rapport autrichien, est de soixante-neuf.

Un changement dramatique se produit lorsque les Russes battent en retraite face à l'offensive combinée des forces austro-allemandes à la fin du printemps et au début de l'été de 1915. Comme en Lituanie et en Pologne occidentale, le haut commandement russe s'inspire de la politique de la terre brûlée de 1812, en y ajoutant la persécution de la population civile. Les victimes sont les éléments suspects des populations minoritaires de l'Empire russe qui habitent des deux côtés de la frontière occidentale (en d'autres termes autant sujets russes qu'ennemis civils). La déportation devient la stratégie systématique de l'armée russe. Dans le désordre de la retraite, la discipline disparaît souvent et les Polonais, les Ukrainiens, les Ruthènes, les Allemands, et plus particulièrement les Juifs, sont exposés aux mauvais traitements.

Les rapports autrichiens signalent ce changement. Par exemple, dix-sept mille citoyens juifs de Przemysl sont déportés à Lemberg (Lvov), et ceci s'accompagne du vol massif de leurs biens. La « division sauvage », commandée par le frère du tsar, Michel Alexandrovitch, pille et incendie des biens juifs et des synagogues à Horodenka, en mai 1915, brûlent des Juifs pour les forcer à avouer être incendiaires, et pendent six d'entre eux. A l'aide d'une des rares preuves d'origine russe dont ils disposent, les rapports austro-hongrois mettent en évidence que l'armée russe persécute aussi ses propres populations. Un rapport du colonel Sasonow condamne le pillage par les cosaques, qui « font honte au nom russe, non seulement en Galicie, mais aussi dans le monde entier, et [qui] maintenant continuent à piller et à violer parmi les paisibles habitants, chez les sujets russes ! » Sasonow en appelle aux officiers pour punir de tels faits.

Les dévastations causées par la retraite russe de 1915 sont probablement beaucoup plus grandes que tout ce qui a été vécu par les civils en France et en Belgique. Alors que le nombre total de morts est difficile à estimer, au moins trois cent mille Lituaniens, deux cent cinquante mille Lettons, trois cent cinquante mille Juifs et sept cent quarante-trois mille Polonais sont déportés vers l'intérieur de la Russie. Mais c'est aussi un phénomène différent (une combinaison de chaos et de persécutions contre un « ennemi intérieur » supposé). La crise de 1915 réactive les profondes hostilités envers les minorités à l'intérieur de l'Empire russe qui étaient demeurées dormantes depuis la Révolution de 1905, déclenchant une vague d'antisémitisme et une paranoïa plus générale. Dans les élites russes et la droite nationaliste, il y a une obsession vis-à-vis des espions et des traîtres qui se focalise sur les identités ethniques. En effet, le revers militaire métamorphose le fragile processus de mobilisation intérieure pour la guerre dans l'Empire russe en une tentative violente mais non coordonnée pour supprimer ou isoler les éléments soi-disant antinationaux." (p. 138-141)

"Même si le ministère des Affaires étrangères [allemand] reconnaît qu'il n'y a rien dans les lois internationales qui interdise l'emploi de troupes indigènes disciplinées sous les ordres d'officiers européens, il accuse les soldats coloniaux français et britanniques de commettre les plus révoltantes atrocités, et spécialement de couper les têtes et les oreilles des Allemands en guise de trophées et d'arracher les yeux des vivants. Il donne des preuves de seize allégations. La plus grande partie est une variante de la mythologie sur les mutilations qui fleurit des deux côtés. Plusieurs allégations (par exemple un viol collectif de femmes allemandes déportées de France) peuvent avoir été basées sur des faits, mais ces incidents étaient trop limités en nombre et en preuves pour influencer l'opinion neutre ou ennemie.

La contre-accusation sur le fait que les Français et les Britanniques se sont alliés aux Russes (barbares et incapables de mener une guerre civilisée) était beaucoup plus prometteuse. De plusieurs manières, la Russie est le talon d'Achille de la prétention franco-britannique à mener une guerre moralement droite, étant donné la nature de son gouvernement, son bilan d'avant guerre de répression politique, de pogroms, et la réputation des cosaques d'être des soldats brutaux et indisciplinés." (p. 382-383)

Voir également : Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale