lundi 27 février 2012

Les circonstances des émeutes anti-arméniennes de Bakou en janvier 1990

Anahide Ter Minassian, Histoires croisées : diaspora, Arménie, Transcaucasie, 1880-1990, Marseille, Parenthèses, 1997, p. 113 :

"A la fin du mois de décembre 1989, la tension est à son comble dans le nord du Gharabagh et à Bakou, où l'incapacité des autorités locales à trouver une solution au douloureux problème créé par l'afflux des 170 000 réfugiés azeris (absence de logement et de travail dans une région gravement touchée par la crise économique) a exaspéré la haine contre les Arméniens. Prévisible et prédite depuis plusieurs mois, la « guerre » entre Arméniens et Azeris débute le 13 janvier 1990 par des prises d'otages réciproques dans la région de Chahoumian et par des pogroms d'Arméniens qui font officiellement 56 morts à Bakou et donnent le signal d'une insurrection azerie contre Moscou. L'extrême gravité d'une situation mal maîtrisée et aux conséquences imprévisibles n'échappe à personne et la position de Mikhaïl Gorbatchev semble sérieusement ébranlée. L'armée soviétique rétablit par la force l'ordre à Bakou. L'état de siège est décrété à Bakou et dans le Haut-Gharabagh. La frontière avec l'Iran et la Turquie qui avait littéralement implosé sous la pression de la population azerie du Nakhitchevan est de nouveau contrôlée par les soldats soviétiques et l'internationalisation de la « question azerie » a été évitée. Vezirov a été limogé et des milliers d'Arméniens et de Russes ont dû être évacués de Bakou."



Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 329-334 :

"(...) les Arméniens ne relâchaient pas la pression. Le Soviet suprême à Erevan, avec le soutien du nouveau premier secrétaire, adopta le 15 juin [1988] une résolution en faveur du rattachement du Karabagh, à laquelle répondit aussitôt une résolution inverse à Bakou. Après une intervention de Gorbatchev, hostile à toute modification frontalière, l'assemblée du Karabagh vota à nouveau le 12 juillet pour l'unification, infligeant un camouflet à l'autorité du premier secrétaire. Une commission spéciale d'observation venue de Moscou s'installa à Stepanakert le 18 juillet et instaura la loi martiale en septembre. Le Soviet suprême d'URSS se prononça à son tour pour le statu quo.

Le très meurtrier tremblement de terre du mois de décembre en Arménie fut le moment choisi par Gorbatchev pour arrêter les animateurs du Comité Karabagh et restaurer le magistère du Parti. En janvier 1989, la région autonome du Haut-Karabagh fut placée sous l'administration directe de Moscou, qui la soustrayait ainsi nominalement aux deux protagonistes.

Sur un plan institutionnel, l'affaire était bloquée. Sur le terrain, les choses en allaient autrement. Les échauffourées intercommunautaires et les attaques de convois se poursuivirent sous les yeux des militaires soviétiques qui semblaient impuissants à les maîtriser. Dans le courant 1989, la situation dégénéra avec des opérations d'interruption du trafic ferroviaire. Des jets de pierre, des tirs, du sabotage sur la voie ferrée qui relie Bakou à Djoulfa se multiplièrent sur le tronçon qui traverse le territoire arménien, isolant le Nakhitchevan. Les représailles touchèrent un mouvement politique azéri naissant qui perturbait la circulation des trains à destination de la Géorgie et de l'Arménie. Le manque de combativité du Parti en Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh avait engendré des formations qui voulaient se faire entendre et peser sur le cours des événements.

La soudaine apparition à Bakou de milliers de réfugiés errants en ville avait suscité une vaste prise de conscience de la gravité de la situation. L'Etat central tout-puissant, souvent brutal mais auréolé d'invincibilité, apparaissait vulnérable aux yeux de ceux qui avaient appris à le craindre et à s'y soumettre. Le pouvoir s'organisa tant bien que mal pour leur donner au moins un abri. (...)

Le 28 novembre 1989, devant l'échec de ses efforts de conciliation, Moscou abolit l'administration directe du centre sur le Haut-Karabagh, réinstaura la souveraineté de Bakou, ce que le Front populaire analysa comme une victoire sur le principe. L'abolition impliquait la restauration de l'assemblée locale aux mains des Arméniens et la présence de 5 000 hommes du ministère de l'Intérieur (MVD) qui tentaient de s'interposer dans de fréquentes confrontations entre les membres des deux nations, encore plus meurtrières depuis la formation des milices armées. L'Azerbaïdjan émit des réserves sur ces deux mesures limitant sa souveraineté. Quelques jours plus tard, critiquant aussi le nouveau statut qui ne se conformait pas à ses exigences, Erevan prononça l'annexion du Haut-Karabagh. La trêve était rompue. Bakou annula les deux dispositions contestées. Désormais, les décisions de Moscou étaient ignorées tandis que Gorbatchev n'était plus écouté qu'à l'Ouest, où il fut élu « Homme de l'année » et pressenti comme futur prix Nobel de la paix... Dans la foulée de sa décision, le 10 janvier 1990, Erevan incorpora le Karabagh dans les comptes de son budget et proclama que les lois fédérales n'entreraient plus en vigueur en Arménie qu'avec son accord. La sédition était complète et le pouvoir soviétique ridiculisé. Moscou n'agit pas. (...)

Les dissensions au sein du Front populaire s'accentuèrent. Panakhov, un des animateurs de la branche la plus radicale, à l'islam le plus voyant, rompit avec le mouvement et disparut pendant deux ans en Turquie et en Iran. Les plus modérés fondèrent le Parti social-démocrate autour de Zardoucht Alizadeh et de Leila Younoussova, tandis que le courant d'Etibar Mammedov, Rahim Gaziev et Aboulfaz Eltchibey s'imposa à la direction du Front populaire. On annonça bientôt que des hélicoptères arméniens avaient débarqué des combattants dans la région de Khanlar et s'étaient attaqués à des villageois azéris. Les blocages de convois ferroviaires s'intensifièrent en représailles alors que des actes de guerre se développèrent sur le terrain au Karabagh. Dans ce contexte très tendu, un nouveau pogrom antiarménien eut lieu en plein Bakou pendant le week-end du 13-14 janvier 1990. Profitant d'un meeting du Front populaire, une foule ivre de violence, composée de réfugiés, expulsa des familles de leurs appartements, pilla et tua les nombreux Arméniens qui étaient restés en ville, devant des forces de l'ordre passives.

Comme à Soumqaït, nombreux furent les héros anonymes qui cachèrent leurs voisins arméniens et les prirent sous leur protection, tandis que des milices du Front populaire, et parfois ses militants, risquèrent leur vie pour les regrouper en lieux sûrs hors de la ville. D'autres restèrent passifs et certains prirent part aux brutalités. Un des responsables du Front populaire, Etibar Mammedov, déclara quelques jours plus tard que les dirigeants de son mouvement avaient demandé au ministre de l'Intérieur azerbaïdjanais de disperser les foules. En vain. Ces deux jours coûtèrent la vie à 32 Arméniens et à un nombre indéterminé d'Azéris. De nombreux Russes, effrayés par la tournure des évènements sans en être la cible, quittèrent la ville dans les semaines qui suivirent. (...)

L'état d'urgence fut proclamé le 15 janvier 1990, le lendemain de l'arrivée d'Evgueni Primakov, qui annonça l'envoi d'une armée de 11 000 hommes en Azerbaïdjan et en Arménie. Des unités blindées devaient se rendre à la frontière iranienne. Le pogrom était un succès : provoquer des troubles anti-Arméniens à la faveur d'une manifestation du Front populaire, lui en faire porter la responsabilité puis l'accuser de tentative de renversement du pouvoir soviétique en Azerbaïdjan. La troupe pouvait venir rétablir l'ordre pour protéger la sécurité des citoyens. Ce qu'elle fit sans état d'âme le 20 janvier à 0 heure, début de l'assaut contre Bakou. Des provocations répétées par des professionnels du KGB suscitèrent des tirs en riposte de la part d'une armée comprenant de nombreux appelés.

L'engrenage était lancé, causant 150 morts, 715 blessés et 400 disparus, dont les corps auraient été jetés en mer du haut d'hélicoptères. Une quarantaine de responsables du Front populaire furent arrêtés. Le but était bien de mettre un terme à la fronde de l'Azerbaïdjan, et de briser le mouvement qui la menait, par un spectaculaire pogrom anti-Azéris qui devait avoir une valeur exemplaire. La presse occidentale passa presque sous silence la normalisation de l'Azerbaïdjan opérée au moyen d'une véritable opération de guerre contre la population civile. Le président américain, George Bush, déclara qu'il comprenait le besoin de Gorbatchev de maintenir l'ordre. La presse, retenue à Moscou, était trop mal informée pour y voir autre chose que la volonté de protéger des chrétiens arméniens et russes isolés dans les marches lointaines de l'empire et cacha mal un soupir de soulagement. Fort heureusement, les 22 morts de Tbilissi l'année précédente en avril 1989 et, l'année suivante, les 14 morts de Vilnius en 1991, suscitèrent une juste émotion. Il y eut un blanc en 1990. Seules les autorités d'Erevan protestèrent contre la répression qui s'était abattue sur Bakou. Gorbatchev avait le choix de frapper l'Arménie ou l'Azerbaïdjan pour restaurer l'autorité du pouvoir central. Il a choisi Bakou, sachant que les conséquences en seraient moins sonores."


Voir également : Le prétendu "pogrom nationaliste azéri" de Soumgaït en 1988 : une manipulation communisto-mafieuse ?

Histoire des Arméniens dans le Caucase : le déchaînement de la violence nationaliste arménienne à l'occasion de la décomposition soviétique