lundi 5 mars 2012

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 243-244 :

"Les populations musulmanes [de l'Empire russe] n'avaient pas le droit de porter les armes. A l'exception de quelques officiers comme les généraux Khan Nakhitchevansky, Ali Agha Shikhlinsky ou Samed Bek Mehmandiarov, la mobilisation générale laissa la population azerbaïdjanaise spectatrice des événements. Engagée de bonne heure contre les forces ottomanes, qui pénétrèrent sur ses domaines dans la région de la mer Noire, où les populations lazes et adjares les accueillirent en se soulevant contre les soldats russes, l'armée du tsar fut dans un premier temps en mauvaise posture en novembre et décembre 1914. (...)

Les premiers succès ottomans encouragèrent les autorités de la Porte à se lancer à la conquête du Caucase méridional, en pénétrant en Azerbaïdjan iranien, où elles s'emparèrent de Tabriz en janvier 1915, avant de remonter sur Bakou. Mais le cours des événements s'inversant dès janvier 1915, les armées russes contre-attaquèrent, à l'été 1916 [1915], pour atteindre leur point le plus avancé en Turquie ottomane, dans la région d'Erzindjan jusqu'en 1917.

La guerre contre la Turquie ne suscita pas d'attitude de déloyauté chez les Azéris, malgré les critiques virulentes qui se firent entendre après les massacres de civils lazes et adjars par les Russes : le vice-roi Vorontsov-Dashkov, antimusulman, fut mis à la retraite et remplacé par le grand-duc Nikolaï en septembre 1915. (...)

Les combats contre l'Empire ottoman se déroulaient dans la zone du berceau de l'antique Arménie, transformée en région de peuplement mixte par la sédentarisation forcée de nombreux Kurdes ; la cohabitation y était difficile. L'instrumentalisation des populations locales au bénéfice de l'une ou de l'autre des parties au conflit prit à plusieurs reprises la tournure d'épouvantables boucheries villageoises dans lesquelles les liens de solidarité ethnique et religieuse menèrent à des destructions de colonies rurales, des pillages et l'extermination de populations civiles de part et d'autre. Les arrière-fronts furent dépeuplés à 75 %. Rendue invivable par l'insécurité entretenue par les groupes d'irréguliers arméniens, aux côtés de l'armée russe, et kurdes, aux côtés le plus souvent de l'armée ottomane, la région fut désertée par les populations civiles : quelques centaines de milliers d'Arméniens trouvèrent refuge dans le Caucase russe, grossissant le flux intense de ceux qui tentaient d'échapper aux massacres de masse ; suite à la déportation et à la confiscation des biens de la population arménienne, décrétées par les autorités d'Istanbul en avril 1915 après la révolte de la ville de Van, la présence arménienne dans l'Empire ottoman [Anatolie plutôt] disparut presque totalement. Du fait des réfugiés, la nation arménienne devint bientôt numériquement dominante dans une Transcaucasie où peu d'espace utile était laissé vacant, contribuant inévitablement à tendre les relations interethniques et à raidir les attitudes communautaristes des peuples voisins."

Voir également : Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste