jeudi 8 mars 2012

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Fazil Zeynalov, Le conflit du Haut-Karabakh, une paix juste ou une guerre inévitable, Paris, L'Harmattan, p. 194-197 :

"A la fin de la deuxième Guerre mondiale, Arutinov, premier secrétaire du Parti Communiste arménien, écrit en novembre 1945 à Moscou en demandant le rattachement de la région à l'Arménie SSR, arguant que cela pourrait améliorer la réorganisation de l'économie du Haut-Karabakh et fournir de nouveaux cadres à l'Arménie. Son homologue azéri, Baghirov, demande alors de préparer la carte de la République Démocratique d'Azerbaïdjan qu'il envoie à Staline, accompagnée d'une lettre qui exige la cession à l'Azerbaïdjan des trois régions limitrophes de l'Arménie, peuplées d'Azerbaïdjanais. Moscou n'accepte pas les revendications arméniennes ; l'affaire est close mais pas définitivement. A Bakou, on réclame aussi en vain un statut d'autonomie pour les régions de Zenguezour et de Kara-Koyunlu pour assurer la protection des droits des populations azéries. Au même moment, les dirigeants arméniens s'appuient sur Mikoïan, un bolchévique arménien qui a fait ses débuts à Bakou en 1917, est monté ensuite à Moscou où il a survécu à toutes les purges et également fait un court passage à la tête du Soviet suprême de l'URSS en 1964. Mikoïan avait personnellement pris l'initiative de porter l'affaire devant les autorités soviétiques mais celle-ci est rejetée par Khouroutchev [Khrouchtchev]. Il est intéressant de souligner que la révision du statut du Karabakh est à chaque fois demandée par l'extérieur, essentiellement par l'Arménie.

Cette ambition pourrait expliquer la politique arménienne envers les Azéris, vivant sur les territoires de l'Arménie, dont les conditions de vie n'étaient guère convenables. Ils n'avaient pas accès aux institutions administratives et ne pouvaient pas obtenir de promotion sociale et politique. Karam et Mourgues caractérisent ainsi cette situation :

« Les Azéris se plaignaient depuis longtemps de discriminations en Arménie. Politiquement, ils ne pouvaient accéder aux postes à responsabilités au sein du parti, du KGB, des komsomols, ou des syndicats. Certains villages azéris étaient dirigés par des Arméniens nommés par les autorités régionales ; ces chefs de village, dotés de pouvoirs économiques, favorisaient les Arméniens minoritaires et excitaient les rancœurs des Azéris. [...] les villages azéris n'avaient pas de nurseries, de médecin, et encore moins d'hôpital »

En même temps, les Azéris vivant en Arménie sont déportés vers l'Azerbaïdjan et l'Asie centrale entre 1948 et 1951.
Le Conseil des Ministres de l'URSS signe l'arrêté n° 4083 en date du 23 décembre 1947 sur le « déplacement des kolkhoziens et autres Azéris de la RSS d'Arménie vers la plaine azerbaïdjanaise de Koura-Araxe » et confirme par l'arrêté n° 754 en date du 10 mars 1948 les mesures à prendre pour assurer son exécution. Conformément à ces arrêtés, la population azérie est déportée des régions montagneuses de l'Arménie vers les plaines chaudes de Mugan de l'Azerbaïdjan. Le changement de climat s'est accompagné de difficultés d'adaptation et la plupart d'entre-eux n'a pas survécu à cette épreuve. Les raisons officielles de cette décision cachent mal le véritable enjeu : l'opération est innocemment présentée comme destinée à fournir de la main d'oeuvre pour le développement de la production de coton dans la région de Mugan. Elle est en réalité destinée au repeuplement de l'Arménie par les Arméniens venus des différents pays étrangers, car lors de la conférence de Téhéran en 1943, les représentants de la diaspora en 1943, les représentants de la diaspora arménienne s'étaient adressés à Molotov pour demander l'approbation des autorités centrales et Staline avait accepté l'idée d'un rapatriement des Arméniens de la diaspora du Moyen Orient en Arménie. « Plus de 100 000 d'entre eux rejoignent la RSS d'Arménie en 1946-1948 » mais, déçus dans leurs attentes, la plupart obtiennent l'autorisation de repartir en 1956. Le processus d'immigration des Arméniens est encore repris de 1962 à 1973. Dans ce contexte, la déportation des Azéris est un moyen de résoudre la question de leur logement. Au total, 10 000 Azéris en 1948, 40 000 en 1949 et 50 000 en 1950 sont victimes d'un exil forcé. La politique discriminatoire menée contre la population azérie de l'Arménie contribuera à la forte diminution de son nombre qui s'élevait à près de 575 000 au début du siècle.

En Azerbaïdjan la situation était propice aux Arméniens qui bénéficiaient du droit d'avoir leur journal, leur station de radio et leurs écoles ; ils avaient la possibilité d'accéder aux postes supérieurs et leurs communautés jouissaient de mêmes droits et avantages que les Azéris. Ce qui explique pourquoi la communauté arménienne était une des plus prospères et bien représentée dans les rouages politique et économique de l'Azerbaïdjan.

En vertu de la Constitution de la République d'Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh a été régi par la « loi sur la région autonome du Haut-Karabakh », adoptée le 16 juin 1981 par le Soviet Suprême de l'Azerbaïdjan SSR. En tant qu'unité territoriale autonome, il bénéficiait d'un certain nombre de droits qui assurait à sa population de développer ses particularités spécifiques ethniques, linguistiques etc. La loi reconnaissait dans son article 11 au Soviet du Haut-Karabakh plus d'une vingtaine de compétences variées et relevant de différents domaines de la vie publique, y compris l'organisation des élections et les questions de la défense. Il avait le pouvoir de décider de toutes les questions d'intérêt local de la population et conformément aux particularités de la région. Les organes administratifs, judiciaires ainsi que les établissements éducatifs utilisaient la langue arménienne."

Voir également : Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

Le prétendu "pogrom nationaliste azéri" de Soumgaït en 1988 : une manipulation communisto-mafieuse ?

Une hypothèse plausible : Staline a-t-il envisagé la déportation du peuple azéri sous l'influence de son camarade arménien Anastase Mikoyan ?

La déportation des Hemşinli (Hémichis), Arméniens islamisés, par Staline

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Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

L'union sacrée de la diaspora arménienne autour du soutien à la dictature stalinienne (20 millions de morts)

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

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