vendredi 16 mars 2012

Le panturquisme, un épouvantail sans cesse agité par les nationalistes dachnaks

Jacob M. Landau, Pan-Turkism : From Irredentism to Cooperation, Bloomington, Indiana University Press, 1995 :

"La première de ces associations [panturques], mise en place à Istanbul en décembre 1908, peu après la révolution jeune-turque, était la Türk Derneği (l'Association des Turcs). Ses statuts (Türk derneği nizamnamesi) déclaraient sans équivoque que l'association visait à se concentrer sur la seule érudition (de toute évidence une allusion à la turcologie et qui suggérait que la politique serait évitée). Les statuts poursuivaient en précisant les études turques envisagées : étudier et communiquer toutes les oeuvres écrites et les activités, passées et présentes, des peuples turcs dans l'archéologie, l'histoire, la linguistique, la littérature, l'ethnographie, l'ethnologie, la sociologie, la civilisation, et la géographie ancienne et nouvelle des terres turques. Il est évident que le nationalisme et le panturquisme étaient impliqués par les statuts ci-dessus, rien d'étonnant dès lors que les fondateurs de l'association comprenaient des panturquistes bien connus tels que Necib Asım et Yusuf Akçura mentionnés ci-dessus (ce dernier présida la première réunion de l'association), ainsi que des âmes soeurs comme Veled Çelebi, Riza Tevfik, Emrullah Efendi, Bursalı Tahir, Ahmet Midhat, Fouad Raif, et Ahmet Ferit. Etant donné que les buts avoués de l'association étaient intellectuels, des non-Turcs furent également cooptés en son sein ; parmi les fondateurs, il y avait un Arménien, Agop Boyacıyan." (p. 39)


Paul Dumont, "Bolchevisme et Orient", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 18, n° 4, octobre-décembre 1977 :

"(...) Mustafa Suphi agit au sein du parti constitutionnel national (Milli meşrutiyet fırkası) créé par un ex-député, Ferit Tek, et par un éminent idéologue d'origine tatare, Yusuf Akçura. Cette organisation avait pour but principal de déborder le comité Union et Progrès sur son « aile nationaliste » en promouvant sur le terrain politique, économique et social les doctrines élaborées par les cercles panturquistes. Mustafa Suphi participait notamment à la rédaction de son organe, l'Ifham (Commentaire).

Face au comité Union et Progrès, le parti constitutionnel national ne représentait, bien entendu, qu'une force politique mineure. Mais les dirigeants unionistes ne toléraient guère la contestation. L'assassinat, le 11 juin 1913, du Premier Ministre Mahmoud Chevket pacha leur donna l'occasion d'éliminer tous les opposants au régime. Plus de deux cents personnalités furent envoyées en exil. Dans le lot, il y avait en particulier un certain nombre de militants socialistes. Mais la répression frappa également les milieux panturcs et Mustafa Suphi ne put échapper au bannissement." (p. 379)


Stéphane de Tapia, "Les réfugiés dans la construction de l'Etat-nation turc", Autrepart, volume 7, 1998 :

"Le nationalisme turc (Türk milliyetçilighi, Türkçülük) s’oppose très fortement au panturquisme (Türkçülük, Turancylyk) durant la période de construction de l’Etat-nation républicain. Ainsi, si la Turquie apparaît comme un sanctuaire pour les militants d’origine soviétique, elle n’en reste pas moins prudente, voire hostile, et quelques réfugiés en vue seront même expulsés. Contrairement à Enver Pasha, mort au Turkestan et dont les cendres viennent d’être rapatriées lors d’une cérémonie présidée par Süleyman Demirel, président de la République, Atatürk a préféré jouer la carte du nationalisme turc en Anatolie." (p. 17)


Vahé Tachjian, La France en Cilicie et en Haute-Mésopotamie : aux confins de la Turquie, de la Syrie et de l'Irak (1919-1933), Paris, Karthala, 2004 :

"Malgré toutes les ambiguïtés inhérentes à un tel rapprochement [arméno-kurde], l'un des promoteurs principaux de l'alliance avec le Khoyboun, Roupên Dér Minassian, dirigeant du parti arménien, semblait être convaincu du succès de l'entreprise dans laquelle s'engageait le Tachnagtsoutioun. Ce responsable arménien justifiait les fondements idéologiques de cette alliance en faisant valoir que les peuples indo-européens de la région, en l'occurrence les Iraniens, les Arméniens et les Kurdes, devaient s'unir pour affronter ensemble le danger posé par le panturquisme. L'idée de « l'union des peuples aryens » fut lancée par Roupên qui se demandait : « Pourquoi ne pas croire, que, demain, comme un contrepoids au touranisme, se réalisera une autre "utopie", en l'occurrence celle des peuples Aryens ? »

Convaincu du bien-fondé de sa pensée, Roupên alla prêcher sa découverte idéologique auprès des dirigeants iraniens. Il rencontra à Paris, en mars 1928, le ministre Perse en France, M. Ala, et lui expliqua les avantages d'une telle union. L'idée semble avoir fait son chemin, puisque le pacte entre les peuples « aryens » contre « l'ennemi commun turco-touranien », fut inclus dans le texte de l'accord entre le Khoyboun et le Tachnagtsoutioun.

Djeladet Bedr Khan, le personnage le plus influent au sein du Khoyboun, fut à son tour gagné à l'idée de l'union des trois peuples. Le leader kurde entreprit, en été 1928, un voyage en Iran où il séjourna plusieurs mois, pour solliciter l'appui des dirigeants iraniens à l'alliance kurdo-arménienne." (p. 370)


Etienne Copeaux, "Le mouvement "prométhéen"", Cahiers d'Etudes sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien, n° 16, juillet-décembre 1993 :

"Pour les Prométhéens, le pantouranisme fait le jeu de l'URSS : un épouvantail agité à la face de l'opinion publique mondiale, pour justifier la propagande internationaliste, anti-nationale dans les régions turcophones. Dès qu'un intérêt quelconque se montre en Turquie pour les "frères" du nord et de l'est, l'URSS peut agiter ce spectre. Le pantouranisme ayant très mauvaise presse dans les milieux diplomatiques occidentaux, le gouvernement turc craint vivement cette accusation. Il est donc de l'intérêt des réfugiés que les pantouranistes, s'il y en a, ne se manifestent pas. Les accusations de pantouranisme touchent tous ceux qui, simplement, évoquent une communauté culturelle, une parenté d'esprit entre les peuples turcs, des liens même sentimentaux entre turcophones et Turcs. Elles émanent de certains milieux arméniens, de la propagande soviétique évidemment, mais souvent aussi des émigrés russes blancs (entourage de Kérensky).

Les articles [de la revue Prométhée] se défendant de ces accusations de pantouranisme sont surtout fréquents en 1930, et le n° 38 (janvier 1930) est entièrement consacré à cette question, car la version russe du fameux livre de Zarevand vient de paraître. Qu'il y ait ou non une collusion entre Zarevand et les milieux russes blancs, il est clair que leurs intérêts convergent sur ce point. Dès 1928 les milieux kérenskistes répandent l'idée que les pays du Caucase doivent se méfier de la Turquie. Prométhée réagit vigoureusement contre ce qui est qualifié de manifestation de l'impérialisme russe. Ainsi Resulzade oppose-t-il le "panturquisme culturel", utile et qui doit s'étendre sous forme de relations culturelles, et le "panturquisme politique" qu'il qualifie de "romantisme trompeur".

Aux attaques du livre de Zarevand s'ajoutent des propos de l'Arménien Khondkarian publiés dans Dni, accusant les Prométhéens d'avoir pour but une union avec la Turquie. L'article de tête de cet important n° 38 qualifie d'absurde toute idée pantouraniste, puisque la Turquie n'est pas contiguë aux autres pays turcophones, et que "la communauté de race, à elle seule, n'a jamais déterminé (...) d'unité politique". (...) Selon Resulzade, le rêve panturquiste est tombé, et d'ailleurs, en son temps, il a joué un rôle bénéfique pour diminuer l'influence de l'Islam. (...) Enfin, il retourne l'accusation contre les Arméniens, et accuse les partisans du Dachnak de préparer un "panarmémisme" ou "panaryanisme" en favorisant notamment l'agitation kurde.

Toujours dans ce numéro, Tchokay monte lui aussi au créneau, rendant hommage à Atatürk : "Il est certain que nous sommes turcophiles (...). Mustafa Kemal et la Turquie nous sont chers". Mais il qualifie le touranisme de mythe qui a surtout servi à lutter contre le panslavisme : "Les touranistes n'ont jamais songé (...) à une union quelconque avec la Turquie". Il reviendra à la charge dans un numéro ultérieur : "Supposer que le Turkestan peut être pris par Kemal (...) et former un territoire qui s'étendrait de la Volga au Pamir est une idée (...) qui ne peut germer que dans la tête d'un homme qui a effectivement perdu le sentiment de la réalité et qui vit sous l'empire d'une terreur fantastique". D'ailleurs, dit-il, les contacts entre la Turquie et le monde turcophone sont tellement difficiles qu'on ne voit pas comment des relations politiques seraient possibles."


Anahide Ter Minassian, Histoires croisées : diaspora, Arménie, Transcaucasie, 1880-1990, Marseille, Parenthèses, 1997 :

"Obsédés par « la peur des Turcs » ravivée par les violentes réactions azeries, Eglises, partis politiques et associations de la diaspora ont cherché à éviter toute expression anti-soviétique et anti-russe. Ce faisant, ils n'ont soutenu ni les indépendantistes ni même le Comité Gharabagh. Cette attitude traduit la psychologie et les espérances de la majorité des Arméniens de la diaspora : leur objectif n'est pas l'indépendance de l'Arménie soviétique, mais son accroissement territorial et son renforcement économique et culturel. Prêchant la « prudence » et le réalisme politique, s'en remettant à Gorbatchev, pour résoudre dans un sens favorable aux Arméniens la « question du Gharabagh », ils se rallient à la haute intelligentsia et au catholicos « perestroïkistes », et à la nouvelle direction du P.C. d'Arménie, en la personne de Souren Haroutounian. C'est ainsi qu'au début d'octobre, les trois partis politiques de la diaspora (Hentchak, Ramgavar et Dachnak), signent une Déclaration commune appelant les Arméniens soviétiques à cesser leurs grèves, à mettre fin « aux expressions extrémistes qui gênent l'ordre public ». Adressée au Premier Secrétaire et au Catholicos, lue à la télévision de Erevan, la Déclaration fut interprétée en Arménie par les partisans du Comité Gharabagh comme une véritable « trahison » de la part de la diaspora.

Venant de la F.R.A. (ou Parti dachnak), un parti actif et influent dans la diaspora, qui a dirigé l'Arménie de 1918 à 1920, a dénoncé des décennies durant le stalinisme, a inscrit et maintenu dans son programme l'indépendance, cette attitude a de quoi surprendre. Annoncé par une véritable Ost-Politik datant des années soixante-dix, le rapprochement de la F.R.A. avec les instances dirigeantes du P.C. d'Arménie, est justifié par la montée du « panturquisme » qui exige que l'Arménie reste solidement arrimée à l'U.R.S.S. Confondu avec le très réel nationalisme azeri dont l'autochtonie est niée, le « panturquisme » soulève une vive controverse dans la presse arménienne de Erevan à Athènes, de Paris à Los Angeles." (p. 104)


Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002 :

"La FRA joue la carte de Moscou, rompt avec les nationalistes du Comité Karabakh en faisant du panturquisme (turc et azéri) la menace principale à l'égard de laquelle l'Union soviétique servirait de bouclier." (p. 16)

"Alors que la FRA dénonce une nouvelle expérience morbide du panturquisme, le Comité Karabakh lui répond que le Caucase se trouvant sous domination soviétique et non turque, la perestroïka et la glasnost n'étant que des « drogues » panslavistes, l'ennemi principal n'est pas le panturquisme." (p. 152)

"La FRA se rapproche de la Syrie et du Hezbollah, hostile à Israël et à la Turquie, qualifiant « le panturquisme et le sionisme d'idéologie raciste qui constituent les deux faces d'une même médaille, celle de l'impérialisme »." (p. 251)


Gaïdz Minassian, Géopolitique de l'Arménie, Paris, Ellipses, 2005 :

"Le MNA est partagé quant à la publicité faite autour de la présence en Arménie de ce parti centenaire. D'un côté, le parti Dachnak véhicule une partie du patrimoine national et incarne l'indépendance, ce qui n'est pas sans déplaire au MNA. De l'autre, le retour de la FRA coïncide avec une certaine militarisation voire une fedaïsation de la cause du Karabakh. A terme, le parti peut, avec les moyens dont il dispose au sein de la diaspora, incarner une opposition tenace et ce, avec d'autant plus d'aplomb que sa direction tempère son discours sur l'indépendance, car elle mise sur la longévité de l'URSS, et dénonce le panturquisme comme le véritable danger, ce que le MNA rejette, considérant que le fait panturc est une création du panslavisme soucieux d'assurer sa présence dans cette région sensible." (p. 36)

"(...) l'alliance stratégique turco-azérie et les velléités d'Ankara de créer dès 1992 un espace turcophone de l'Asie centrale aux Balkans, sur les ruines du bloc communiste, a divisé les Arméniens entre le MNA qui s'accommode avec pragmatisme des velléités de la Turquie et la FRA qui dénonce le panturquisme." (p. 92)


Voir également : La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les Arméniens, des bons Aryens : rétrospective sur une obsession raciale du nationalisme arménien

Les nationalistes kurdes (Khoyboun) et arméniens (Dachnak) dans l'Entre-deux-guerres : un combat commun au nom de la "fraternité aryenne" (sic) et pour une "confédération aryenne" (re-sic)

La coopération des dachnaks avec la Perse/Iran aryaniste et antisémite de Reza Shah Pahlavi

L'objectif principal de la FRA-Dachnak, hier comme aujourd'hui