mercredi 28 mars 2012

Les ambiguïtés de l'alliance entre les nationalistes kurdes et arméniens

Jordi Tejel Gorgas, Le mouvement kurde de Turquie en exil : continuités et discontinuités du nationalisme kurde sous le mandat français en Syrie et au Liban (1925-1946), Berne, Peter Lang, 2007, p. 222-224 :

"L'accord kurdo-arménien de 1927 est formé de dix-neuf articles dont treize concernent les deux partis et six autres (art. 5-8, 10, 12) touchent uniquement le Tachnak. Selon ces derniers, le parti arménien s'engage à faire de la propagande en faveur de la cause kurde auprès des puissances et opinions publiques occidentales ; à fournir « provisoirement » de l'aide économique et matériel au Khoyboun ; à établir des relations diplomatiques afin de rallier un état à la révolte kurde ; à désigner un représentant permanent au sein du Khoyboun pour maintenir la liaison entre les deux organisations ; à unir ses forces militaires aux « troupes d'opérations kurdes » ; et enfin, à former les « organisateurs, propagandistes et techniciens kurdes ».

Conscients des difficultés qu'ils vont rencontrer au moment de convaincre Kurdes et Arméniens du bien-fondé de ce traité de collaboration, les deux comités s'engagent (article 4) à « mener une propagande efficace orale ou écrite, pour propager l'idée de la coopération arméno-kurde dans chacun des peuples ». Enfin, l'accord kurdo-arménien contient quelques articles (11,15-17) qui traitent des questions de l'arbitrage en cas de conflit entre les deux organisations nationaliste ou des possibles changements.

La sincérité de l'engagement des deux côtés reste toutefois à démontrer. Ainsi, les chefs du parti Tachnak estiment que « la révolte kurde sert actuellement leur politique et qu'il faut l'utiliser quand même ». Si bien que le comité de Paris s'est proposé de parvenir à une alliance « offensive en leur laissant croire [aux Kurdes] que le peuple arménien est d'accord avec eux, ce qui est inexact, car cette trêve obligatoire ne diminue pas la haine des Arméniens pour les Kurdes ». En résumé, et selon le rapport des autorités françaises, « les Arméniens se jouent des Kurdes qu'ils envoient se faire tuer à leur place, et qu'ils massacreront à leur tour si l'occasion se présente ». En revanche, aucune clause n'engage seule la Ligue Khoyboun ce qui constitue une preuve des carences organisationnelles au sein du comité kurde en exil.

La sincérité de l'engagement du côté kurde reste aussi à démontrer malgré les déclarations de bonnes intentions faites par Djeladet Bedir Khan après la conclusion de l'accord :

Une fois l'Arménie et le Kurdistan arraché des griffes de leurs tyrans, la question de la délimitation des frontières de leurs pays sera réglée dans cet esprit d'amitié et de fraternité que l'abandon de quelques villes ou villages sera beaucoup moins précieux que l'amitié et la bonne entente arméno-kurde.


En 1931, Djeladet lui-même aurait précisé que « rien de définitif n'avait été arrêté mais qu'en tout cas, les Arméniens qui voudraient rentrer s'installer au Kurdistan jouiraient de tous les droits des minorités [...] droits qui seraient reconnus également aux Lazes ». L'inclusion des Lazes comme minorité du Kurdistan signifie en effet que, pour le dirigeant du Khoyboun, le « Kurdistan » s'étend au moins jusqu'à Erzurum et même au-delà, ce qui se traduit, de fait, par une disparition de l' « Arménie turque ».

En outre, l'alliance kurdo-arménienne n'est guère appréciée par certains notables kurdes de Turquie et de Syrie. Ainsi, Halidji Zade Ismail est envoyé en mission auprès des fils de Djemil Pacha « pour leur expliquer que les Kurdes de Diyarbakir n'accepteraient à aucun prix l'alliance conclue avec les Arméniens qu'ils considèrent comme leurs pires ennemis ». Ekrem Djemil Pacha lui aurait répondu que cela ne devait pas inquiéter les Kurdes de Turquie, et que l'accord réalisé n'avait pour but que de « gagner la confiance des Arméniens et recevoir leur argent, jusqu'au moment où le jour kurde luira »."

Voir également : L'alliance entre nationalistes kurdes et arméniens est basée sur le mensonge, l'occultation et la haine

L'entente kurdo-arménienne dans les projets des puissances de l'Axe (Italie et Allemagne)

Les nationalistes kurdes (Khoyboun) et arméniens (Dachnak) dans l'Entre-deux-guerres : un combat commun au nom de la "fraternité aryenne" (sic) et pour une "confédération aryenne" (re-sic)

La coopération des dachnaks avec la Perse/Iran aryaniste et antisémite de Reza Shah Pahlavi


L'objectif principal de la FRA-Dachnak, hier comme aujourd'hui


La perception des Kurdes dans la littérature nationaliste arménienne, avant l'alliance nouée entre la FRA-Dachnak et le Khoyboun dans les années 20

Le massacre massif des Kurdes par les Arméniens de l'armée russe durant la Première Guerre mondiale