vendredi 6 avril 2012

Dérapage "antisioniste" du turcophobe Günter Grass

Littérature / Allemagne / Israël -
Article publié le : mercredi 04 avril 2012 - Dernière modification le : mercredi 04 avril 2012

Le poème de frappe de Günter Grass contre Israël

Par Siegfried Forster

L’écrivain allemand et prix Nobel de littérature Günter Grass a provoqué une immense vague d’indignation en publiant ce mercredi 4 avril un poème en prose dans le grand quotidien allemand Süddeutsche Zeitung. Dans cette œuvre intitulée Ce que doit être dit, Grass met en cause le droit d’Israël d’une frappe préventive contre l’Iran et déclare : « La puissance nucléaire d’Israël menace la paix mondiale déjà fragile. »

« Un poète à l’écart », titre l’influent magazine Der Spiegel. Le grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung parle d’« un document de la vengeance ». Le quotidien de gauche Frankfurter Rundschau, lui pose, très inquiet, une question : « Vous n’êtes quand même pas un antisémite ? » Quelques heures avant, le Prix Nobel de littérature avait publié son poème politique dans le grand quotidien munichois Süddeutsche Zeitung.

Dans Ce que doit être dit, Günter Grass, 84 ans, dénonce son silence par rapport aux simulations de guerre contre l’Iran : « qui nous, les survivants, réduira à la fin à des notes de bas de pages ». En allusion à la guerre menée contre l’Irak en 2003, qui, à l’époque, était justifiée par l’élimination des armes de destruction massive qu’était censé détenir l’Irak, l’écrivain allemand conteste ouvertement à Israël le droit à une frappe préventive contre l’Iran « qui pourrait éradiquer le peuple iranien, seulement parce qu’on soupçonne la construction d’une bombe atomique sur son territoire ».

Le sixième sous-marin allemand

Günter Grass fustige aussi la politique allemande qui « déclarée comme réparation » s’apprête à fournir à Israël prochainement le sixième exemplaire d’« un sous-marin dont la spécialité consiste à guider des missiles nucléaires là-bas où l’existence d’une seule bombe atomique n’est toujours pas prouvée ». Avant d’exiger « des contrôles illimités et permanents du potentiel nucléaire israélien et du programme nucléaire iranien », Grass fait culminer sa charge contre Israël dans la phrase : « La puissance nucléaire d’Israël menace la paix mondiale déjà fragile. »

« Un attentat contre l’existence d’Israël »

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Dans le quotidien conservateur Die Welt, l’éditorialiste renommé Henryk Broder a apostrophé Grass comme « l’archétype de l’érudit antisémite qui veut faire du bien aux juifs ». Dans le poème, l’écrivain allemand avait souligné : « Je suis attaché et je souhaite rester attaché à l’Etat Israël ». Lors d’une interview avec l’agence de presse allemande (dpa), l’éditorialiste Ralph Giordano a qualifié le poème comme « un attentat contre l’existence d’Israël ». Pour Emmanuel Nahshon, l’ambassadeur d’Israël à Berlin, le texte de Grass fait partie d’une longue histoire de propagande antisémite contre les juifs. Johano Strasser, le président du Pen club allemand est pratiquement la seule voix intellectuelle qui a défendu la prise de position de Grass contre l’export des armes allemandes en Israël et contre la thèse de l’inévitable guerre.

Né en 1927 à Dantzig, Grass jouit depuis longtemps d’une très grande autorité en Allemagne. Sorti renforcé de son succès planétaire Le Tambour (1959), Günter Grass a marqué la société allemande d’après-guerre comme aucun autre écrivain vivant. Toujours politiquement engagé, il avait longtemps œuvré à côté des sociaux-démocrates. Dans son roman Toute une histoire (1995), il avait ouvertement critiqué la réunification allemande comme une prise en otage de l’Allemagne de l’Est. L’œuvre de Grass a constamment questionné le passé nazi de l’Allemagne et revendiqué la responsabilité morale de l’Allemagne d’aujourd’hui. Il s’est engagé pour la reconnaissance du génocide arménien et, à côté d’autres écrivains comme l’Israélien David Grossman, a souvent dénoncé la politique du gouvernement israélien comme « agressive » et « belliqueuse ».

En 2006, sa position comme moraliste d’un Allemagne anti-impérialiste et humaniste s’est sensiblement affaiblie quand il a dévoilé qu’il a été lui-même, fin 1944, à l’âge de 17 ans, membre de la Waffen-SS.

« La liberté de la création artistique »

Les sorties actuelles de Günter Grass contre le gouvernement israélien sont pratiquement rejetées par tous les partis politiques en Allemagne, même si la chancelière Angela Merkel a refusé de prendre position en revendiquant « la liberté de la création artistique ». Le secrétaire général du parti conservateur CDU voit dans les propos de l’écrivain un déni du fait que « l’Iran aspire aux armes nucléaires, conteste l’existence d’Israël, et fait partie des négationnistes de l’Holocauste ».

Guido Westerwelle, membre du parti libéral FDP et ministre des Affaires étrangères, a déclaré que « minorer les dangers du programme nucléaire iranien reviendrait à nier la gravité de la situation ». Le Parti social-démocrate a dénoncé « un poème irritant et inapproprié ». Et même pour le chef des Verts allemands, Cem Özdemir, Grass s’est tout simplement « piégé par son populisme ».

Une seule voix politique est venue au secours de Günter Grass. Wolfgang Gehrcke, le député et expert pour les affaires étrangères du parti gauche Die Linke qui a estimé que : « L’écrivain a le courage d’exprimer ce que a été largement mis sous silence. Günter Grass fait honte à une politique allemande qui s’occupe de calculer les conséquences d’une offensive israélienne contre l’Iran au lieu de tout mettre en œuvre pour prévenir une guerre. »

En attendant, une collaboratrice de Günter Grass a fait savoir que « jusqu’à nouvel ordre, à cause de ses soucis de santé, Monsieur Grass ne s’exprimera pas sur l’affaire ».
Source : http://www.rfi.fr/europe/20120404-le-poeme-frappe-guenter-grass-contre-israel-Ce-que-doit-%C3%AAtre-dit

Joseph Jurt, "Littérature, politique et identité nationale en Allemagne et en France", Recherches & travaux, n° 56, 1999, p. 75 :

"(...) ce ne fut pas un hasard si, une fois la réunification atteinte, on dénonçait la littérature engagée de l'après-guerre, représentée par Böll et Grass comme conventionnelle et ne traitant que les problèmes d'une seule génération. Ou même comme « Kitsch de conviction » : « alliance d'idéalisme et de pédantisme didactique ». On a pu constater la même attitude tout récemment, à l'occasion du discours que prononça l'écrivain Günter Grass le 19 octobre 1997 en l'honneur de son collègue turc Yasar Kamal [Kemal, communiste kurde] dans lequel il dénonçait les pratiques allemandes à l'égard des demandeurs d'asile et les exportations d'armes vers la Turquie. Les réactions de l'opinion publique étaient négatives voire franchement hostiles."