dimanche 1 avril 2012

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Edouard Brémond, La Cilicie en 1919-1920, Paris, Imprimerie nationale, 1921 :

"(...) une propagande extrémiste arménienne menaçant les musulmans de massacre [à Adana]. Le matin du 10 juillet [1920], les volontaires arméniens avaient fait dans les rues de leur quartier plusieurs arrestations illégales de musulmans, qui , conduits devant les notables arméniens furent relâchés et protégés. Mais le bruit courait que les musulmans arrêtés étaient assassinés. De fait une plainte ferme fut formulée par un musulman ; mais l'enquête ne put établir que la disparition d'un musulman, qui, au milieu de cette panique pouvait aussi bien avoir pris la fuite. S'il y a eu des cas de cette sorte, ce qui est possible, ils ont été rares. Les abus de pouvoir des volontaires arméniens furent vigoureusement réprimés. Le départ des musulmans laissait vides plusieurs quartiers. On imagine si les pillards pouvaient laisser passer cette occasion. Mais on fit pendre tout individu convaincu de pillage : six chrétiens furent ainsi pendus, au total. Un comité musulman fut créé et s'occupa d'emmagasiner en lieux sûrs les mobiliers et effets abandonnés. Défense fut faite aux chrétiens de pénétrer dans le quartier musulman." (p. 362)


Gustave Gautherot, La France en Syrie et en Cilicie, Courbevoie, Librairie indépendante, 1920 :

"Créée en novembre 1916 « pour combattre contre la Turquie » et organisée à Chypre par l'éminent colonel Romieu, la Légion d'Orient (divisée à la fin de 1918 en Légion Arménienne et en Légion Syrienne) comprenait des éléments fort hétérogènes : expatriés revenus d'Amérique, anciens soldats turcs faits prisonniers et recrutés dans les camps d'Egypte, « alaouites » de la région d'Alexandrette, Arabes réfugiés envoyés d'un peu partout par leurs comités, exilés et miséreux recueillis par nous à Damas.

Peut-être les bataillons ainsi composés auraient-ils pu rivaliser avec la Légion Etrangère s'ils avaient été fortement encadrés et longuement façonnés à notre discipline militaire ; mais entre nos officiers ou sous-officiers et leurs « auxiliaires » resta dressée une double barrière : celle de la langue, empêchant le contact moral, et celle de l'esprit arménien, opposé au nôtre.

Certes l'Arménien tel que nous l'avons pratiqué à la légion, possédait-il des qualités précieuses pour un soldat : intelligent, instruit, occupant souvent dans la vie civile une solide situation, il paraissait apte à un rapide dressage ; amoureux du maniement des armes et des exercices guerriers, il était fier de son uniforme ; volontaire et impatient de se rencontrer avec les Turcs, il l'emportait à cet égard sur le pacifiste Syrien ; mais, après d'heureux débuts, ces qualités et ces énergies se trouvèrent dominées par de sauvages passions, gâtées par une indiscipline singulièrement inconsciente des obligations militaires. (...)

Enfin, chez le légionnaire, l'Arménien l'emporta d'autant plus sur le soldat que des influences extérieures continuèrent à régler sa conduite : l'Union Nationale arménienne et ses comités dirigeaient politiquement la légion et certains personnages, religieux ou laïcs, lui transmettaient ou, de leur propre autorité, lui imposaient des mots d'ordre. On vit des gradés inférieurs, voire de simples soldats à la langue exercée, discuter les décisions de nos officiers, et au besoin les contrecarrer. Dans les unités, se tenaient de petits « soviets » qui arrivaient à paralyser le commandement et finirent par le discréditer. Lorsque nous eûmes à réprimer les désordres incessants qu'une telle anarchie fit éclater à Alexandrette et en Cilicie, les légionnaires en conçurent en effet une vive irritation : n'avaient-ils pas le droit de rendre aux Turcs œil pour œil, dent pour dent ? Et puisque nous nous efforcions de les tenir en laisse, au lieu de les lancer à la curée, ne devenions-nous pas les complices de leurs mortels ennemis ? Ils étaient venus à nous moins par amour de la France que par haine du Turc : cette haine inassouvie engendra à notre égard une rancune qui acheva de gâter le fruit de tous nos efforts.

En France, l'opinion publique a été singulièrement trompée sur ces tristes vérités : il nous a paru d'autant plus indispensable de redresser son erreur que cette erreur « généreuse » pourrait avoir, au point de vue de la politique orientale, de très fâcheuses conséquences." (p. 134-136)

"L'épuration des bataillons arméniens pouvait seule arrêter la propagation des désordres dont les représailles étaient le prétexte. Etant donnée la mentalité des légionnaires, la prison et la section de discipline étaient inefficaces. Il fallait résilier l'engagement des violents réfractaires à tout conseil et les renvoyer en Egypte ou en Amérique.

Il fallait surtout appliquer aux coupables les sanctions rapides pour lesquelles le général Hamelin délégua, le 7 janvier, au colonel Romieu, ses pouvoirs de justice militaire en lui ordonnant la constitution à Alexandrette d'un conseil de guerre. Mais diverses raisons (parmi lesquelles le défaut d'encadrement) ne permirent pas d'immédiates sanctions. Les désertions « pratiquement impunies » se multiplièrent ; la « résiliation » fut considérée comme inapplicable, et la Légion vit se développer un banditisme dont l'expédition du 23 janvier dévoila tous les dangers.

Des arrestations de voyageurs, des vols à main armée, des assassinats terrorisaient la région sud d'Alexandrette. Le 23 janvier, le mudir d'Arab-Deresi informa le gouverneur que les brigands, auteurs de ces méfaits, avaient passé la nuit dans ce village. Dix-sept tirailleurs et deux chasseurs d'Afrique, sous le commandement du sergent Auger, partirent aussitôt à leur poursuite. A Arab-Deresi, ils apprirent que sept individus, porteurs de l'uniforme de la Légion, avaient en effet passé la nuit, exigé de l'argent sous menace de mort, violé des femmes, puis s'étaient dirigés sur Khorot. Les tirailleurs les y cernèrent, le 24, à la pointe du jour, reçurent sans dommage de leur part plus de cent coups de fusil, et en tuèrent cinq ; les deux autres ayant ensuite tenté de s'enfuir, furent à leur tour abattus. Tous appartenaient bien à la Légion. Et les habitants racontaient que neuf autres soldats arméniens devenus brigands tenaient la montagne du Djebel Moussa, à l'est d'Arsuz.

Les braves tirailleurs furent, comme ils le méritaient, cités à l'ordre des Troupes françaises du Levant. Mais on voit quels ressentiments devaient couver, à la suite de semblables exécutions, dans l'âme des légionnaires, à l'égard des tirailleurs justiciers : et quels arguments pouvaient tirer d'actes de brigandage aussi caractérisés les ennemis jurés des « bandes arméniennes ».

Le général rappela au lieutenant-colonel Romieu la nécessité d'être impitoyable pour les actes de violence, de désertion et de banditisme, et de hâter les jugements en conseil de guerre qu'ils comportaient pour faire des exemples. Le 20 janvier, trois musulmans avaient été assassinés à Kirih-Khan par des Arméniens, soldats déserteurs et civils. Un autre assassinat avait été commis la nuit précédente à Beylan. L'influence française elle-même était en jeu. Or, le conseil de guerre ne prononça ses premières condamnations que le 19 février, alors que déjà Alexandrette avait été le théâtre des plus graves événements." (p. 148-150)

"Le dimanche 16, après midi, des soldats arméniens remplissent la salle d'un café-concert. Quelques tirailleurs sont groupés au premier rang. Vers 18 h. 45 une dispute s'élève entre les deux camps, provoquée on ne sait par qui ; les tirailleurs ne se sentant pas en force, sortent de la salle au signe de l'un d'entre eux. Aussitôt éclatent au dehors des coups de revolver et se livre devant la porte même du café une bataille dont le bilan fut le suivant : 3 tirailleurs blessés à coups de couteau ; 2 légionnaires légèrement blessés par des armes à feu, dont l'un avec un fusil de chasse.

Les combattants courent alors à leurs casernes, les tirailleurs pour s'y mettre à l'abri, les légionnaires pour y prendre leurs armes et appeler leurs camarades à la rescousse.

Le poste arménien du Gouvernorat, alerté, envoie une patrouille pour rétablir l'ordre en ville. Elle passe rue de Beylan, devant la maison de Soureya bey, personnage musulman qui avait jadis provoqué les déportations d'Arméniens, et recevait chez lui maints tirailleurs : un coup de feu, tiré de cette maison, ou à proximité de cette maison, sur la patrouille, blesse mortellement l'un des soldats, dont les entrailles traînèrent sur le sol. Tous les légionnaires présents affirmèrent invariablement, et dès le premier moment, que le meurtrier était un civil.

Ce fut là, semble-t-il, le véritable signal du soulèvement.

La nouvelle de l'assassinat d'un légionnaire se répandit en effet comme une traînée de poudre et enflamma les désirs de vengeance : vers 19 h. 45, on répétait du reste à la caserne arménienne qu'il y avait quarante ou cinquante tués et blessés.

Tandis que des Arméniens sillonnaient déjà la ville en quête de représailles et tiraient des coups de fusil, le gouverneur fit sonner la « générale » et les officiers se précipitèrent à leurs quartiers, pour y endiguer le flot des exaltés.

Chez les tirailleurs, l'appel prouva qu'il ne manquait personne, sauf deux hommes : l'un d'eux, réussissant à sauter le mur avec son fusil-mitrailleur, arrosa de balles à plusieurs reprises la rue de Beylan et le quartier arménien, tira même (évidemment par mégarde) sur une patrouille régulière commandée par un officier, puis rentra à son cantonnement. Chez les légionnaires, l'effervescence était extrême : énervés par le crépitement de la fusillade, ces Orientaux impulsifs ne pouvaient tenir en place. Les quatre seuls officiers du bataillon aidés par une partie des gradés auxiliaires, dont les élèves-officiers, réussirent pourtant à arrêter la généralisation de l'émeute, et à maintenir à la caserne, où ils passèrent la nuit, une grande partie de leurs hommes.

Mais une centaine d'entre eux, conduits par la haine, ou par l'appât du pillage, et mêlés à de simples malfaiteurs ou à de lâches agents de révolte, se déchaînaient sur la ville. Leurs silhouettes se confondaient dans la nuit. Les tirailleurs restaient d'ailleurs, par prudence, consignés au quartier, et quelques marins seulement circulaient dans les rues : l'enseigne de vaisseau commandant du torpilleur 363, descendu à terre aux premiers coups de feu avec quatre matelots armés, et des hommes du Coutelas, débarqués à 21 h. 30 sur la demande du gouverneur. Quant aux policiers civils, ils avaient disparu dès le début de la fusillade.

Les fanatiques arrêtaient les passants pour leur demander leur religion et examinaient leurs papiers ; un musulman fut assassiné. Ils entraient dans les maisons et tâchaient d'y découvrir des tirailleurs : la maison de Noury bey reçut ainsi à quatre reprises la visite de groupes armés qui la fouillèrent de fond en comble, les deux premiers buvant le café et fumant des cigarettes avec Noury bey sans y rien dérober, les deux autres y saisissant tout ce qui leur plaisait : « Je suis venu ici pour vous tuer, dit le chef du dernier groupe après avoir contemplé quelques minutes Noury bey, grand vieillard à barbe blanche, mais il y a une force qui me retient et m'empêche de le faire. »

Deux coups de feu furent tirés, à bout portant, sur le rideau de fer d'un magasin militaire gardé par deux tirailleurs ; d'autres coups sur la porte d'entrée du cantonnement des muletiers du 9e bataillon de tirailleurs. Faits plus graves encore, et prouvant soit une haine aveugle des émeutiers à l'égard de leurs officiers, soit une manœuvre de bandits destinée à paralyser l'action de l'autorité : la maison d'un commandant de compagnie, le sous-lieutenant Morisson, fut cernée et des coups de feu furent tirés sur elle d'un immeuble voisin ; la cour intérieure de celle du commandant Capdejelle fut occupée, vers 21 heures, par des légionnaires en armes qui y restèrent une demi-heure et lâchèrent un coup de fusil sur la chambre du gouverneur, lorsqu'une servante leur fit observer chez qui ils se trouvaient. On avait d'ailleurs entendu en ville un groupe de légionnaires maudire le commandant et crier qu'ils voulaient le tuer.

Entre 22 et 23 heures, on put croire cependant que l'affaire allait se terminer. Le gros des légionnaires était définitivement maintenu à la caserne, et les détonations en ville se raréfiaient. Or, vers 1 heure, les lueurs d'un vaste incendie illuminaient Alexandrette : la maison de Sourey Bey brûlait. Celui-ci avait échappé à grand'peine avec sa famille aux coups de feu des individus qui lui donnaient la chasse. Le mobilier avait été, au préalable, entièrement déménagé.

A 1 h. 30, tandis qu'un cordon de tirailleurs barrait la route, le personnel de la base navale, les marins du Coutelas et du 363 étaient sur les lieux : la moitié des matelots, commandés par le lieutenant Tilger, faisait des patrouilles ; l'autre moitié luttait contre le feu qui menaçait de gagner un dépôt de bois voisin, et de se propager ainsi dans une partie de la ville. Vers 4 heures, ce danger avait disparu.

Nombre de magasins avaient été entièrement pillés ; des passants dévalisés. Les objets volés étaient déposés chez des civils qui furent, tout au moins, des recéleurs.


La population était dans des transes mortelles : une cinquantaine de femmes et d'enfants s'étaient réfugiés dans les caves de l'ambulance des tirailleurs d'où ils n'osaient plus sortir, et où l'on dut leur apporter de la nourriture.


Au matin, tous les légionnaires étaient rentrés à leur caserne. C'est alors que la masse, n'écoutant que la canaille intéressée à généraliser l'insubordination et les responsabilités, se décida tout entière à la révolte." (p. 153-157)


Paul Bernard, Six mois en Cilicie (journal tenu en 1920 par l'auteur), Aix-en-Provence, Editions du Feu, 1929 :

"Nous faisons des prisonniers de guerre, trois bœufs et quelques veaux chassés du village par l'incendie. A la vérité, le mérite de la capture revient à des Arméniens, voyageurs de notre train, qui se proposaient de faire transborder avec eux leurs prises et de s'offrir à l'arrivée à Adana quelques festins à bon compte. Mais un officier supérieur, mon compagnon de compartiment, donne l'ordre au piquet de garde du train de rassembler le bétail dans un fourgon et de le remettre au retour au gouverneur militaire de Tarsous. Désespoir des Arméniens dont le zèle pour la razzia est arrêté, ce qui permet à quelques autres bœufs et veaux que nous apercevons encore errants d'échapper à la boucherie militaire." (20 avril 1920, p. 16-17)

"Nous sommes en plein gâchis. Nous sommes alertés à chaque moment. On n'est plus maître des chrétiens ; tous les jours, des assassinats isolés sont commis en ville ; il y a quatre jours, tous les habitants d'un village turc ont été massacrés avec un odieux raffinement de cruauté." (18 juin 1920, p. 49)

"En ville, ce sont tous les jours des meurtres isolés, des pillages et des paniques. Il faut le reconnaître, les Arméniens, puisant du courage dans le fait de notre présence, sont le plus souvent les provocateurs, et depuis quelques semaines que dure la situation, la correction est du côté des Turcs. Au surplus, il n'y aura bientôt plus de Turcs dans Adana ; menacés chaque jour de pillage et d'égorgement, ils s'en vont les uns après les autres. Il y a certainement de la part des Arméniens une manœuvre, tenter de forcer la main à la Conférence de la paix, et en toute éventualité, rester maîtres de la ville. Mais si nous évacuons, ils n'en seront pas longtemps maîtres, et pour parler comme nos poilus, ils prendront quelque chose ; franchement, ils l'auront un peu cherché." (4 juillet 1920, p. 59-60)

"La potence a servi. Avant-hier, en entrant dans mon bureau, j'ai eu la désagréable surprise de voir un Arménien se balancer devant ma fenêtre dans la cour du Konak ; j'ai joui par force de ce spectacle macabre toute la matinée ; des exécutions clandestines ne frapperaient pas suffisamment les esprits ; aussi n'est-ce qu'à midi qu'on a décroché mon pendu. Hier on a dressé une autre potence en face de la première, afin de pouvoir à l'occasion faire un double exemple.

L'avertissement ne paraît pas avoir été compris. Cet après-midi, il s'est produit des événements gros de conséquences, mais dont on ne pourra sans doute jamais préciser la cause initiale.

Je venais de m'étendre pour faire un peu de sieste après le déjeuner, lorsque plusieurs coups de feu tirés à n'en pas douter de l'intérieur de la ville attirent mon attention ; j'ai l'impression qu'on tire de tous les côtés, des fenêtres, des terrasses.

Peu après m'arrive, armé en guerre, mon fidèle Joubert, un des jeunes officiers attachés à mon service, qui, au risque de recevoir une balle vient se mettre à ma disposition dans l'éventualité d'une attaque de la maison que j'occupe en commun avec un officier français de gendarmerie. Il nous renseigne sur le début de l'échauffourée ; les premiers coups de fusil semblent avoir été tirés d'une usine arménienne sur des Turcs qui passaient dans la rue, et en quelques instants tous les Arméniens se sont mis à tirailler d'un peu partout. Une généralisation aussi subite du mouvement peut paraître étrange.

Et cela a duré d'une heure à quatre heures, trois heures pendant lesquelles ont été tirées des centaines de coups de fusil au petit bonheur. Comment n'y a-t-il eu que six tués et quelques blessés, tous musulmans ; ce sont les seules victimes connues au moins jusqu'ici ? Et comment n'avons-nous pas eu de pertes parmi nos officiers et nos soldats qui ont dû prendre presque d'assaut certaines maisons transformées en forteresses ? C'est extraordinaire.

Les Turcs et les Arabes qui sont encore à Adana se sauvent, et ils n'ont pas tort. Il ne reste presque plus de musulmans dans la gendarmerie, et ce soir on est venu annoncer au gouverneur militaire de la ville, chez qui je dînais, que les policiers ont déserté en masse." (10 juillet 1920, p. 63-65)

"Au moment où j'écris, les 75 entrent en action, nos batteries postées au nord tirent par-dessus la ville. On me téléphone que les Arméniens recommencent à fusiller les Turcs dans la ville ; cette complication nous manquait." (20 juillet 1920, p. 70-71)

"Au petit jour, une section d'artillerie a pu se mettre en batterie de l'autre côté du fleuve et a pris les bandits en enfilade. Mais nos obus ou les Arméniens, les Arméniens plutôt, ont mis le feu à des immeubles près de notre popote et tout le quartier flambe. (...)

Ce soir, le quartier turc commence à brûler.

Au coucher du soleil, on a pendu un Arménien arrêté pour pillage dans des maisons abandonnées par des Turcs sortis de la ville." (21 juillet 1920, p. 71)

"D'abord au coucher du soleil, double pendaison d'Arméniens pillards. (...)

A dix heures, immense incendie, sans doute encore allumé par les Arméniens ; la ville entière y passera.

Tous les Turcs qui ne se sont pas fait brigands évacuent la Cilicie ; les Arméniens s'y installent en maîtres et font ce qu'ils peuvent pour nous compromettre, voilà la vérité." (23 juillet 1920, p. 72)

"Nos postes ont réoccupé notre ancien quartier ; mais le feu continue à dévorer les quartiers turcs ; actuellement une centaine de maisons sont détruites." (24 juillet 1920, p. 73)

"La ville est plus calme ; les Arméniens continuent à piller ; mais on signale à peine quelques petits incendies facilement localisés." (29 juillet 1920, p. 78)

"Le péril kémaliste paraît à peu près conjuré ; il va falloir maintenant agir contre le péril arménien. Car il y a un péril arménien. Il paraît acquis que l'émeute du 10 juillet n'était qu'une mesure d'exécution du plan de réalisation de la Cilicie arménienne. Le rapporteur du Conseil de guerre, qui est saisi de l'affaire, arrivera-t-il à étayer son accusation, et pourra-t-il faire envoyer au poteau d'exécution les meneurs dont tout le monde ici prononce les noms ?

On a la certitude de l'existence d'un véritable gouvernement arménien occulte ; un tribunal prononcerait même, au nom de ce gouvernement, des condamnations qui, chose plus grave, seraient exécutées.

En tout cas, depuis trois semaines, certains des Arméniens d'Adana ou réfugiés à Adana se sont déshonorés par leurs crimes, pillages, incendies, meurtres commis dans des conditions de cruauté particulièrement odieuses. On a transporté à l'hôpital le cadavre d'une femme turque qui avait été atrocement mutilée. Des disparitions mystérieuses ont été constatées ; les puits ont leurs secrets.

Si l'on veut repeupler la ville de musulmans, il est indispensable de mettre fin à la situation ; on sait que la plupart des habitants partis à la suite des événements du 10 juillet, par peur des Arméniens, ne demanderaient qu'à rentrer s'ils savaient pouvoir le faire sans danger. Il faut donc réparer au plus vite l'erreur que nous avons commise en fournissant aux Arméniens des armes dont ils n'avaient pas besoin, ils n'en demandaient que pour donner une consécration légale à la détention de celle qu'ils avaient déjà en abondance.

Je m'en voudrais certes de prendre à mon compte l'assertion lancée en juin dernier, en plein séance du Parlement nationaliste d'Angora. Les Anglais, déclarait un député, auraient provoqué les événements de Marach en armant et en excitant les Arméniens, afin de se ménager un motif pour réoccuper la Cilicie ; le député en question affirmait même leurs relations étroites avec l'évêque arménien de Marach. Il n'en est pas moins exact, en ce qui concerne Adana, qu'avant leur départ de cette ville, les autorités militaires anglaises ont imprudemment vendu ou laissé vendre aux Arméniens, à des prix dérisoires, de nombreux fusils et des munitions provenant des stocks abandonnés par les troupes turco-allemandes." (31 juillet 1920, p. 82)

"J'espère aussi que ce sera la fin du pillage et de la destruction de la ville turque. Une répression impitoyable devra mettre fin à une situation dont la prolongation serait une honte pour notre drapeau qui flotte sur la ville. On pend bien quelques voleurs pris sur le fait ; avant-hier, à sept heures du soir, ce fut le tour d'un Assyrien chrétien ; le lendemain à midi, un Arménien prenait sa place ; mais ce sont des milliers de pillards qui opèrent sans trêve et on n'arrêtera ce désordre qu'en faisait parcourir incessamment la ville par des patrouilles qui abattraient sur le champ les voleurs et les incendiaires." (3 août 1920, p. 85)

"Les Arméniens s'étaient jurés d'empêcher par la force la rentrée des musulmans. Ils n'en ont rien fait, naturellement ; mais ils se sont servis de l'arme qu'ils manient si volontiers, la torche incendiaire ; profitant de l'absence de force de surveillance en ville, ils ont encore mis le feu sur plusieurs points et de nombreux immeubles sont en flammes." (p. 100)

"Bien que toutes les indications que nous recevons à ce sujet soient tenues secrètes, il en filtre assez pour que les Arméniens sachent que les négociateurs du traité de paix ont écarté leur rêve d'une Cilicie arménienne. Aussi l'agitation des partis extrémistes, renforcés d'éléments révolutionnaires et même bolchevistes étrangers au pays, s'est encore accentuée dans ces dernières semaines, et un coup de force était à craindre.

Mais la fermeté de notre politique intérieure s'affirme de plus en plus, et on n'hésite pas à aller au-devant du danger. Ce matin, on a procédé à l'arrestation des principaux meneurs qui ont été dirigés séance tenante sur Karatache, d'où ils vont être conduits dans un lieu de déportation.

Concurremment, deux bataillons d'infanterie et un escadron de cavalerie cernaient les vaillantes troupes de la République arméno-cilicienne, une république dissidente qui s'est constituée après l'effondrement lamentable de l'autre. Cette armée, qui n'avait pas jugé prudent de tenir garnison dans la capitale, avait installé son quartier général dans la plaine entre Adana et Karatache, où elle luttait désespérément contre le bétail et les basses-cours des paysans, n'hésitant pas à punir par les armes et le feu ceux-ci lorsqu'ils émettaient la prétention de s'opposer à son ravitaillement gratuit. La vérité m'oblige à dire que l'affaire n'a pas été chaude, l'ennemi a de suite mis bas les armes et nous avons capturé l'armée entière, 400 hommes environs, avec deux commissaires du peuple qui étaient sur la liste des proscrits et qu'on avait vainement cherchés le matin dans Adana ; tous ont pris le chemin de l'exil." (22 septembre 1920, p. 107-108)

"Les mesures énergiques prises contre quelques dirigeants et contre l'armée de la République n'ont pas intimidé les partis avancés, qui tout au contraire viennent de nous donner une série d'avertissements. Ils ont mis à prix plusieurs têtes, dont celle du général commandant la division. Fait assez curieux, l'ex-président de leur République mort-née, ainsi que l'évêque arménien orthodoxe (1), qui leur ont cependant donné assez de gages, sont sur la liste des condamnés ; sans doute ont-ils été jugés coupables de mollesse ; on est toujours le réactionnaire de quelqu'un. Dans la nuit du 24 au 25, un attentat était commis contre le nouveau vali, une bombe jetée dans la cour de sa maison, ne causant heureusement que des dégâts matériels. Le lendemain, vers neuf heures du matin, d'autres bombes détruisaient et incendiaient deux maisons.

(1) Ce dernier devait être, quelques semaines plus tard, victime d'un attentat dans sa cathédrale ; un coup de clef bien asséné lui fendit le crâne ; trépané à l'hôpital militaire, il se rétablit assez vite." (27 septembre 1920, p. 109-110)


Maxime Bergès, La Colonne de Marach et quelques autres récits de l'armée du Levant, Paris, La Renaissance du Livre, 1924 :

"Oh ! Mais voilà en voilà une autre [habitation] qui commence à flamber à l'extrémité opposée au village [El-Oglou], puis une autre dont le toit s'auréole de petites flammes malfaisantes, puis une autre encore, et bientôt la moitié des maisons brûle avec un éclat sinistre, qui éclaire le camp presqu'aussi fort qu'en plein jour. Ce sont tout simplement les Arméniens de la colonne qui ont trouvé cet excellent et prudent moyen de se venger des Turcs hors de leur présence, et qui déposent le feu partout, mais sans s'inquiéter de savoir si les maisons sont occupées, et si les soldats français qui y logent se sont éveillés à temps.

Il n'y a, heureusement, pas d'accident, et on attrape quelques-uns des délinquants pour les conduire au colonel. Ceux-ci, bien entendu, protestent avec la plus grande énergie de leur innocence et, bien qu'ayant été surpris à promener leurs torches enflammées le long des murs, affirment qu'ils n'avaient pas le moins du monde l'intention d'y mettre le feu, et que ce sont les autres qui sont les incendiaires (il y a toujours 'des autres' qui viennent fort à propos dans le discours des Asiatiques pris en faute ; on ne peut d'ailleurs les accuser ni de délation ni de calomnie, car ils ne sont désignent nominativement personne, et 'les autres', c'est en somme une dénonciation assez vague.)

Quoi qu'il en soit, le village a tôt fait de devenir un brasier ; à droite, à gauche, des toitures flambent, des charpentes s'effondrent en une pluie de tisons ; et la colonne qui se rassemble sur la place est éclairée d'une lueur fantastique et dansante que le vent active et assombrit tour à tour, en arrachant de temps à autre de grandes rafales d'étincelles." (p. 56)

"Il est vrai qu'elle [Marach] expie durement sa cruauté, tant par nos bombardements que par la lutte intestine qui multiplie chaque jour les foyers d'incendie ; en plus des Français et des Turcs qui cherchent à se détruire par le feu, les Arméniens de Marach assouvissent leurs vengeances. On voit, d'heure en heure, de nouvelles fumées noires dénoncer de nouveaux feux à mesure que les anciens s'évanouissent dans les cendres consumées. Ils naissent sournoisement, ces incendies, dans la pénombre du crépuscule neigeux ; on voit tout à coup ; au hasard des ruelles, une petite flamme clignotante rosir la grisaille environnante ; elle a le rose vif et transi d'une engelure, le rose douloureux d'une chair qui a froid ; mais bientôt, elle s'élance en un grand feu de joie bondissant, dévore sa proie et, son œuvre finie, reprend son clignotement transi parmi les décombres fumants : Marach brûle !" (p. 81)

"J'apprends, dans la soirée du 10 février, que toute la garnison de Marach a effectué sa sortie, et que l'ordre est, pour nous, de nous replier cette nuit, aux fins du départ définitif vers Islahié : nous sommes à court de vivres et de munitions. Il faut partir sans le laisser soupçonner à l'ennemi, et c'est pourquoi il nous est prescrit d'allumer quantité de feux sur les crêtes, et de continuer impitoyablement, jusqu'à onze heures du soir, le bombardement de la ville." (p. 82)

"El-Oglou, de nouveau. On est tout surpris, après le bel incendie de la semaine dernière, de voir encore nombre de maisons intactes : le quartier de la batterie, grâce à la bonne discipline des hommes qui n'ont rien brûlé, reste debout et fournit encore un ample logement, dont on profite bien vite, malgré l'heure un peu avancée, pour se reposer un peu, après cette journée de trente heures. Les Arméniens, partout campés, égayent le village de cette note bigarrée.

Leur présence contribue, sans doute, à rallumer au départ du lendemain de nouveaux incendies, comme si ce pauvre village n'avait pas assez bien flambé la dernière fois. Par exemple, je crois que c'est définitif, maintenant, et qu'ils pourront chercher leurs maisons, quand ils reviendront, les gens d'El-Oglou !" (p. 89)

"Or, ce matin, comme il faisait beau et comme ils étaient sûrs que la montagne hostile du Nord était purgée de tout habitant, les Arméniens de Bagtché s'en sont allés au pillage dans les lieux que nous avions parcourus hier.

On voyait de loin leur migration à travers les croupes broussailleuses ; les femmes, en grand nombre, brillaient au jour clair comme des points blancs et roses ; elles partaient mettre à sac ces logis qu'elles savaient que leurs possesseurs ne défendraient pas.

Et les Arméniens s'en sont revenus, toujours en longue possession blanche et rose, riches de butin et d'incendie.


Pourquoi ont-ils mis le feu à l'une de ces paisibles maisons de rousses qui semblaient des boîtes d'acajou posées sur le vert éclatant d'une table à jeu ? Pourquoi cette inutile destruction ?" (p. 142-143)


Voir également : Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale

L'arrogant fanatique arménien Patrick Devedjian profère des énormités, crache sur la France et fustige les historiens