lundi 9 avril 2012

Les Arméniens et la République islamique d'Iran

Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002 :

"(...) l'islamisme iranien ne manque pas de séduire la communauté chiite libanaise divisée entre la milice Amal, pro-syrienne, et la milice du Hezbollah, pro-iranienne. Ce qui ne simplifie pas les affaires de la FRA, qui doit désormais tenir compte du facteur iranien dans sa politique à l'égard de la milice du Hezbollah.

Or, en 1983, Téhéran organise une rafle d'arrestation de dachnaks, après que les Gardiens de la révolution ont découvert des stocks d'armes dans leurs appartements. En même temps, fidèle aux préceptes éducatifs formulés par le guide de la révolution, l'Ayatollah Khomeyni, le gouvernement impose les règles de l'Islam dans les écoles communautaires arméniennes, ferme écoles et centre sportif arméniens. L'attaque contre la FRA participe de l'entrée de la révolution iranienne dans sa phase de thermidorisation. Elle atteste également d'un changement tactique de la part du régime des Mollahs. Il ne s'agit plus, comme en 1979-1981, de réprimer la FRA en tant qu'ancien soutien au régime du Shah, mais plutôt de la faire plier puis de l'instrumentaliser au bénéfice de sa politique de surveillance communautaire. Vraisemblablement, la découverte d'un arsenal militaire sert de prétexte à la reprise en main de la FRA et à l'amorce d'un dialogue secret entre les dachnaks et le gouvernement islamique. Dans cette perspective, la FRA compte sur Karekine II, Catholicos de la Maison de Cilicie et ancien archevêque arménien à Téhéran, pour obtenir un assouplissement du régime iranien à son égard et s'aménager une politique de respect mutuel avec le Hezbollah." (p. 80)

"La FRA se rapproche de la Syrie et du Hezbollah, hostile à Israël et à la Turquie, qualifiant « le panturquisme et le sionisme d'idéologie raciste qui constituent les deux faces d'une même médaille, celle de l'impérialisme ». Jamais, depuis la création d'Israël, la FRA n'a eu une position si dure à l'égard de l'Etat hébreu. En août 1997, la Syrie appelle à donner des garanties de sécurité aux Arméniens du Haut-Karabakh tandis que la FRA demande le retrait des forces américaines du Moyen-Orient, après que le général Cohen, ministre de la Défense américain, a déclaré que la Syrie, la Libye, l'Iran et l'Irak stockent de grandes quantités d'armes chimiques et bactériologiques. (...) Le principal enseignement que la FRA tire de cette complication des enjeux stratégiques, c'est que le post-haïtadisme est indissociable du conflit israélo-arabe et trouve paradoxalement sa vitesse de croisière dans sa riposte à la consolidation de l'axe israélo-turc. Convaincue que l'Arménie finira par signer des accords militaires avec la Syrie et l'Iran, sur la base de ceux signés avec la Grèce et la Russie en 1997, la FRA soutient ouvertement les Etats arabes et iranien." (p. 251-252)


Gaïdz Minassian, Géopolitique de l'Arménie, Paris, Ellipses, 2005 :

"Les relations entre l'Arménie et l'Iran sont fondées sur des traditions d'amitié, d'intérêts communs et de respect mutuel d'intégrité territoriale. Sous domination perse pendant des siècles, les Arméniens n'ont jamais eu à l'égard de l'Iran le moindre contentieux territorial, et aujourd'hui encore, quel que soit le régime en place à Erevan comme à Téhéran, les manifestations bilatérales, politiques ou culturelles, sont toujours placées sous l'égide de la solidarité ancestrale entre les deux peuples, les deux cultures, les deux religions. (...) Etat chrétien proche du monde arabo-musulman d'un côté, république islamique proche d'Etats chrétiens orthodoxes de l'autre. Arméniens et Iraniens entretiennent des relations stratégiques, politiques et économiques très fortes.

Par deux fois depuis plus d'un siècle, la frontière septentrionale de l'Iran a été convoitée par la Russie impériale ou soviétique. Moscou a même tenté d'y créer une république autonome au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et il a alors fallu toute l'audace des Britanniques pour faire reculer Staline et mettre fin à la crise. C'est dire la signification particulière que revêt la porosité de la frontière Nord du pays dans la mémoire collective iranienne. Une signification d'autant plus inquiétante pour Téhéran que cette partie de l'Iran est majoritairement occupée par des populations de souche azérie. Par précaution, dès les indépendances à l'Est en 1991, Téhéran a découpé le nord du pays en deux régions administratives de façon à briser toute velléité d'azerbaïdjanisation du territoire. Dans cette logique unitaire, Téhéran soigne ses relations avec les Etats qui lui garantissent son intégrité territoriale et participent à l'affaiblissement de l'Azerbaïdjan. Un Azerbaïdjan fort menace l'Iran, un Azerbaïdjan affaibli lui assure son unité. Dans ces circonstances, il serait maladroit de sous-estimer le soutien de l'Arménie à l'intégrité territoriale de l'Iran, comme cela s'est vérifié lors de la crise sur le statut de la Caspienne. La Russie, l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan prônent la répartition de la Caspienne en cinq zones inégales, proportionnelles à la longueur des côtes. Lésés, l'Iran et le Turkménistan veulent une division en cinq parts égales. L'enjeu géoéconomique est si capital qu'en 2001, les relations entre l'Iran et l'Azerbaïdjan auraient pu dégénérer en conflit ouvert sans la médiation russe : un vaisseau militaire iranien a alors chassé des navires de la compagnie BP venus exploiter les fonds marins azéris dont la propriété est contestée par Téhéran. En toile de fond de cette tension, outre les ressources pétrolières off shore, il était question pour Téhéran, comme pour Bakou, d'affirmer son autorité sur ce champ maritime. L'Arménie n'a pas manqué d'affirmer son soutien à l'Iran dans son bras de fer, en consolidant ses échanges commerciaux avec Téhéran ; ce qui lui a valu quelques sanctions financières de la part des Américains qui ont alors brandi la loi d'Amato interdisant depuis 1996 toutes entreprises étrangères de commercer avec l'Iran et la Libye. Isolé par les projets pétroliers occidentaux, l'Iran s'est longtemps méfié du régime laïc et pro-américain de Bakou. Avec la Turquie alliée de Washington, la présence d'un autre voisin, l'Azerbaïdjan, candidat à l'OTAN, et la proximité de l'Irak et de l'Afghanistan proches des Américains, les Iraniens éprouvent un fort sentiment d'encerclement. On peut dès lors comprendre ce que la frontière avec l'Arménie symbolise comme corridor stratégique pour les Iraniens ; par-delà l'Arménie, c'est le lien organique avec la Russie que les Iraniens cherchent à consolider. En somme, plus la relation irano-arménienne est consolidée, plus l'axe Moscou-Téhéran se renforce ; à l'inverse, plus elle est fragile, plus l'Iran est isolé. (...)

Enfin, dernier signe politique d'une forte alliance arméno-iranienne, la présence du parti Dachnak en Arménie, une formation solidement implantée en Iran, favorise les échanges entre les deux pays. En Iran, la minorité arménienne jouit de deux sièges au Parlement, systématiquement « réservés » à des cadres de la FRA. Le secrétaire général de la FRA, Hrand Markarian, est originaire d'Iran, comme l'était son prédécesseur, Hraïr Maroukhian. D'autres cadres du Dachnak occupent des fonctions importantes dans l'appareil du parti dans toute l'Arménie comme au Karabakh, à telle enseigne que Téhéran a officiellement exprimé ses réserves à Erevan lors de suspension du Dachnak de 1994 à 1998.

(...) Arméniens et Iraniens ont commencé les travaux de construction d'une autoroute en avril 2005, capable de laisser circuler marchandises de toutes sortes mais aussi transports de troupes. Il s'agit du projet le plus important de l'Arménie depuis 1991. En 2004, les échanges commerciaux entre l'Arménie et l'Iran se sont élevés à 100 millions de dollars et tout indique que leur coopération s'accentuera dans les années à venir. A moins que, et c'est ce qui inquiète Erevan, les relations entre l'Iran et les Etats-Unis se détériorent. Comme l'a déclaré en mars 2005 le ministre de la Défense arménien, Serge Sarkissian, l'Arménie espère que le problème des relations américano-iraniennes se réglera par des moyens pacifiques. Moscou craint que Washington projette d'ouvrir des bases militaires en Géorgie et en Azerbaïdjan pour lancer une opération militaire d'envergure contre l'Iran.

Outre le contournement du blocus, le gazoduc arméno-iranien permet également à l'Arménie de réduire sa dépendance énergétique envers la Russie, qui avait exprimé quelques réserves quant à cette alternative iranienne." (p. 62-64)


Gaïdz Minassian,
Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Paris, Autrement, 2007 :

"L'Arménie privilégie ses relations avec la Grèce, la Syrie et l'Iran, trois pays frontaliers de la Turquie." (p. 74)

"Réhabilitée par Robert Kotcharian, la FRA a rejoint la coalition gouvernementale en 1999 et adhère à l'Internationale socialiste dont elle est à ce jour le seul parti de la CEI membre à part entière. Elle compte quatre ministres et un groupe parlementaire en Arménie, un « ministre » au Haut-Karabakh (celui des « Affaires étrangères ») et des députés aux Parlements libanais, iranien, syrien et canadien." (p. 92)

"Deuxième source d'inquiétude pour l'Azerbaïdjan : les relations avec l'Iran, empreintes d'une méfiance mutuelle. A Bakou et à Téhéran, le souvenir de l'accrochage en 2001 entre un navire de guerre iranien et un bateau de la BP en pleine prospection dans un champ offshore attribué à l'Azerbaïdjan mais contesté par l'Iran est resté gravé dans les mémoires. Sans la médiation de la Russie, l'incident aurait pu dégénérer en conflit. Outre ce différend maritime, la question azérie envenime également les relations entre ces deux Etats chiites. (...) En mai 2006, une manifestation d'Azéris a dégénéré en affrontements à Nagadeh, au nord-ouest de l'Iran, faisant quatre morts et quarante-trois blessés. Les centaines d'Iraniens d'origine azérie ont protesté contre la publication dans un journal proche du gouvernement de caricatures les représentant en « cafards ». (...) D'autres troubles ont éclaté à Ardebil, Téhéran et Oroumieh, où la police a arrêté seize membres d'un réseau venus clandestinement de la Turquie et munis de matériel antiémeute. (...) des échauffourées ont éclaté au même moment à Tabriz entre Arméniens et Azéris. Outre ces querelles intercommunautaires, l'Iran a vu d'un très mauvais œil l'installation, en 2005, de radars américains en Azerbaïdjan, à 20 kilomètres de sa frontière. L'argument avancé par les Américains et les Azéris est le renforcement de la lutte contre la contrebande. Mais l'Iran fait remarquer qu'à ces installations ont succédé des manœuvres militaires réunissant dans les eaux de la Caspienne des Etats riverains et d'autres pays de la mer Noire contre un Etat virtuel baptisé « République pourpre », détenteur de la bombe nucléaire et soutenant le terrorisme. Aucun Etat n'était directement visé, mais la Russie et l'Iran étaient absents de cet exercice militaire." (p. 129-130)


Voir également : L'Arménie et la carte de l'islamisme iranien

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