jeudi 5 avril 2012

Robert Guédiguian et l'endoctrinement communisto-communautariste

"L'armée du crime" de Robert Guédiguian, ou la légende au mépris de l'histoire

LE MONDE | 14.11.09 | 14h35 • Mis à jour le 14.11.09 | 14h35

Le cinéaste Robert Guédiguian a présenté dans 233 salles L'Armée du crime, au titre inspiré de l'affiche éponyme de la propagande nazie en 1944. Celle-ci voulait stigmatiser les francs-tireurs et les partisans de la main-d'oeuvre immigrée - les FTP-MOI -, des militants communistes étrangers qui s'attaquaient à l'occupant dans Paris. Vingt-deux d'entre eux, fusillés au mont Valérien le 21 février 1944, sont passés à la postérité grâce au poème d'Aragon L'Affiche rouge.

S'inspirant de cette histoire tragique, le cinéaste présente un récit qui se veut legenda, au sens de son étymologie ecclésiale - vie de saint, illustrée par la position christique de l'un des martyrs sur fond musical de Passion -, mais il diffuse auprès du public une vision contraire à la vérité historique. La liberté de tout créateur à situer une fiction dans un cadre historique ne l'autorise pas à prendre de telles libertés avec les faits.

Ainsi, le film présente l'un de ces héros, Marcel Rayman, comme sujet à de soudaines pulsions et qui aurait pris l'habitude d'abattre les militaires allemands comme des mouches. C'est "oublier" que les FTP-MOI étaient une organisation hiérarchisée, obéissant à des ordres stricts, et que, selon le relevé de leurs opérations, effectué par les autorités policières, ils ont tué en deux ans, dans Paris, environ une vingtaine d'Allemands dont très peu dans le cadre d'attentats individuels. Ce qui était déjà un exploit dans une ville quadrillée par la police française et l'occupant.

Le film montre des militants clandestins qui se conduisent quasiment comme en temps de paix : ils fréquentent les "planques" des uns et des autres, ils connaissent le nom de leurs chefs, ils se réunissent en nombre dans un bistrot, ils fixent leur rendez-vous au milieu d'un concert donné par les Allemands. Autant d'entorses majeures aux règles élémentaires de la clandestinité. Et même s'il est vrai que les combattants eurent effectivement du mal à respecter ces règles, Guédiguian donne là une image totalement fausse de l'angoisse à laquelle étaient soumis en permanence ces résistants dont, souvent, la "durée de vie" entre l'entrée dans l'action et l'arrestation ne dépassait pas trois mois.

Le film montre des combattants refusant les directives de leurs chefs. On fait même dire à un militant : "Je n'accepterai jamais d'être commandé par des staliniens." C'est "oublier" qu'en cette année de la victoire de Stalingrad, tout communiste revendiquait fièrement le titre de "stalinien" et que la quasi-totalité des membres de la MOI, quand ils n'étaient pas depuis longtemps des militants communistes comme Missak Manouchian ou Joseph Boczov, baignaient dans une culture communiste des plus stalinienne, à l'image de Marcel Rayman, Raymond Kojitski, Henri Krasucki ou Thomas Elek, dont les parents appartenaient tous au Parti communiste.

C'est surtout "oublier" que la chute des FTP-MOI en novembre 1943 - 68 arrestations - ne doit rien à la trahison, mais aux interminables filatures menées par une brigade spéciale des renseignements généraux. Ainsi Henri Krasucki a-t-il été arrêté, en mars 1943, à la sortie de sa "planque" après un mois et demi de filature. Sur place, la police a découvert l'attirail du cadre communiste : faux papiers, passes, rapports sur l'organisation et nombreuses autobiographies destinées à la commission centrale des cadres du PCF. Ces documents ont entraîné l'arrestation de 57 personnes.

Là était d'ailleurs le véritable sujet de L'Affiche rouge : le combat inégal entre de jeunes résistants animés par l'antifascisme et la foi dans le communisme - avec, pour les juifs, le désir de venger la déportation de leurs parents - mais peu formés à la lutte clandestine, et un groupe de policiers fortement motivés par le carriérisme et l'anticommunisme. Encore fallait-il éviter de présenter ces derniers comme des brutes sanguinaires - une scène grand-guignolesque les montre en train de griller un prisonnier au chalumeau ! - alors qu'ils étaient surtout de redoutables professionnels qui, certes, ne rechignaient pas à tabasser leurs prisonniers. Nombre d'entre eux ont d'ailleurs été fusillés à la Libération.

La vérité historique établit que le fondateur et le chef des FTP-MOI parisiens depuis avril 1942 était le vieux communiste roumain Boris Holban - en réalité Bruhman -, qui avait été démis de ses fonctions par Rol-Tanguy en juillet 1943, précisément parce qu'il refusait d'appliquer des directives qui, pour les besoins du communiqué de la direction du PCF, risquaient d'envoyer les combattants à la catastrophe. C'est Manouchian qui a remplacé Holban d'août à novembre 1943 et appliqué les directives sans discuter. Et c'est lui qui, filé durant des semaines, a mené les policiers à son chef, Joseph Epstein.

Enfin, dans la scène de l'arrestation, le cinéaste montre un Manouchian désarmé et un Epstein le revolver à la main. Or les rapports de police sont formels : Manouchian était armé d'un 6.35, une balle engagée dans le canon, et ne s'est pas défendu ; Epstein, non armé, a tout fait pour échapper aux policiers, sans y parvenir.

Tout ceci a été exposé il y a déjà vingt ans, en détail et sur la base des archives des FTP-MOI et de la justice, par des historiens (Le Sang de l'étranger, Fayard, 1994) et par Boris Holban (Testament, Calmann-Lévy, 1989). A force de vouloir, pour des raisons idéologiques et communautaristes, construire une légende et donner force à un mythe, Robert Guédiguian n'a pas rendu hommage à la mémoire de ces résistants en méprisant aussi ouvertement leur propre histoire.

Sylvain Boulouque est enseignant en histoire ; Stéphane Courtois est historien au CNRS - cultures et sociétés en Europe.

Sylvain Boulouque et Stéphane Courtois

Article paru dans l'édition du 15.11.09

Voir également : Missak Manouchian : patriote français ou terroriste stalinien sans envergure ?

Mort d'un stalinien arménien : Henry Karayan

Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

Les Arméniens de France sous l'occupation allemande

Les Arméniens de France dans la Résistance... Euh, pardon, dans la Gestapo, chez Henri Lafont

Discours haineux d'un pleurnichard sénile, Shahnourh Varinag Aznavourian, dit Charles Aznavour

Anastase Mikoyan : l'exceptionnelle longévité d'un ponte du stalinisme

Une hypothèse plausible : Staline a-t-il envisagé la déportation du peuple azéri sous l'influence de son camarade arménien Anastase Mikoyan ?

Le bolcheviste arménien Stepan Shaoumian (Stepane Chaoumian) : un ami intime de Staline et le massacreur des Azéris de Bakou

Aux sources de l'insatiable violence stalinienne : la culture de violence clanique des Arméniens et Géorgiens

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

La déportation des Hemşinli (Hémichis), Arméniens islamisés, par Staline

Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens

Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

Les relations des trois principaux partis nationalistes arméniens (Ramkavar, Hintchak, Dachnak) avec le totalitarisme soviétique

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d'un "héros national" arménien

L'union sacrée de la diaspora arménienne autour du soutien à la dictature stalinienne (20 millions de morts)

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie