mardi 1 mai 2012

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Stéphane Yerasimos, "Comment furent tracées les frontières actuelles au Proche-Orient", Hérodote, n° 41, 2e trimestre 1986, p. 128-130 :

"La Russie, c'est bien connu, n'avait pas de capitaux, mais elle avait des hommes. Elle fut donc toujours plus intéressée à une occupation directe qu'à des zones d'influence. De plus, les zones qu'elle convoitait dans l'Est anatolien, en tant que passages vers les régions chaudes, se trouvaient être habitées par le peuple qui manifestait sans conteste le sentiment national le plus exacerbé et le plus actif de l'époque, les Arméniens. Aussi l'intérêt russe pour les territoires ottomans se manifesta à travers la question arménienne.

Les réformes dans les vilayets habités par les Arméniens, prévues par le traité de Berlin de 1878, furent parmi les serpents de mer habituels de la question d'Orient. Elles firent à nouveau surface quand la défaite balkanique en 1912 parut sonner le glas de l'Empire ottoman et rendit urgent la détermination des zones d'influence dans ses territoires asiatiques.

C'est à ce moment, en novembre 1912, que le « catholicos » (chef religieux suprême) des Arméniens, résidant à Etchmiadzine, en territoire russe, adressa un appel à la Russie demandant le « protectorat » russe pour les Arméniens de Turquie. Commentant cet appel, l'ambassadeur russe à Constantinople notait le « penchant qui augmente de plus en plus dans les masses arméniennes vers la Russie » et discutant les « formes que pouvait prendre notre protectorat des Arméniens turcs », il déclarait « que notre occupation des vilayets arméniens, à laquelle rêvent beaucoup d'Arméniens, me semble à l'heure actuelle prématurée ». Mais si les réformes « n'apportent pas la tranquillité désirée, il faut être prêt que l'entrée de nos troupes dans cette contrée sera nécessaire » (sic).

Pressé par le gouvernement russe qui déclare que « si on ne commence pas en Arménie turque des réformes sérieuses, le gouvernement turc aura à faire avec la question arménienne dans une forme si aiguë (sic) que cela pourrait provoquer l'intervention des puissances européennes », la Sublime-Porte commence à discuter un projet de réformes avec les Arméniens. Mais celui-ci est rejeté comme insuffisant par l'ambassade russe qui réclame des gouverneurs européens et si possible russes pour les vilayets orientaux.

Face à cette situation et devant la tension qui monte sur le terrain au cours du printemps 1913, le gouvernement ottoman recourt à sa tactique habituelle, celle qui consiste à impliquer dans l'affaire la grande puissance la moins concernée par le problème. Ainsi, l'ambassadeur turc à Londres, par une proposition transmise au Foreign Office le 24 avril 1913, propose la création dans les six vilayets de l'Est d'une gendarmerie sous commandement anglais et la désignation d'« inspecteurs » britanniques pour seconder les gouverneurs. Mais la diplomatie ottomane ne se rend pas suffisamment compte de l'évolution des équilibres au fur et à mesure que la guerre se rapproche. L'Angleterre est ravie de laisser cette affaire ingrate à la Russie, tout en lui donnant l'impression de lui faire un cadeau en contrepartie de ses propres intérêts en Mésopotamie. Ainsi la proposition turque est transmise à Saint-Pétersbourg, et Grey (le ministre anglais des Affaires étrangères) se déclare « très satisfait » de voir son collègue russe « prendre l'initiative ».

Cette initiative consiste à la réunion d'une conférence des ambassadeurs des grandes puissances à Constantinople et, quand les gouvernements allemand et autrichien demandent la participation du gouvernement ottoman dans cette conférence tenue sur les rives du Bosphore, la Russie s'oppose catégoriquement parce que « la nouvelle de la participation du représentant à la Turquie apportera un profond désenchantement dans le milieu des Arméniens ».

La conférence se réunira à partir du 3 juillet et aboutira à un projet commun russo-allemand prévoyant la nomination de deux inspecteurs généraux européens pour les vilayets orientaux ainsi qu'un taux de participation de 50 % des Arméniens dans les assemblées départementales. Après les discussions et les tergiversations habituelles la Sublime-Porte acceptera ce texte le 8 février 1914 et quelques mois plus tard un Norvégien et un Hollandais seront nommés inspecteurs de ce qui devait progressivement former la nouvelle Arménie."

Voir également : Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste