samedi 19 mai 2012

Agop Bey Cherbetgian : "La Parole est à l'Europe"

Agop Cherbetgian, "La Parole est à l'Europe", La Jeune Turquie, 8 janvier 1913 :
Par une circonstance bizarre mais non pas inattendue — le refus de la Turquie d'adhérer aux conditions des alliés n'a pas entraîné la rupture des pourparlers de Londres et par suite la réouverture des hostilités. Les négociations sont suspendues, ont conclu les alliés, qui les jours précédents jetaient feu et flamme et parlaient d'ultimatum en roulant des yeux furibonds. Qu'est-ce à dire. Oh ! tout simplement ceci : que les alliés font implicitement appel à l'intervention des puissances et que c'est d'elles qu'ils attendent les concessions suprêmes que l'héroïsme des assiégés d'Andrinople nous a permis de leur refuser. Et pourquoi les Bulgares ne mettent-ils pas à exécution la menace qu'ils faisaient si bruyamment de forcer les lignes de Tchataldja, d'entrer à Constantinople et de rejeter les Turcs en Asie ? La raison n'en est pas difficile à trouver : c'est que ces vainqueurs, qui ont dû surtout au hasard leurs succès foudroyants, sont incapables de faire un pas de plus. Ils sont à bout de forces et d'argent. La semaine dernière on nous racontait que les soldats campés en face de Tchataldja. ne souffriraient pas que la Turquie élevât la moindre objection contre les conditions de paix présentées par M. Daneff. Bluff et chantage ! La Porte, tout en cédant à la fatalité, a prétendu garder ce qui lui restait encore de son patrimoine et aucun de ces matamores n'a rouvert le feu, Ils trouvent bien plus simple de laisser agir la rouerie de leurs diplomates et... la complicité plus ou moins avouée des puissances.

C'est qu'aujourd'hui il est reconnu que l'armée bulgare n'est pas le flot irrésistible, ni l'armée ottomane la cohue effrayée que l'on croyait. Le hasard et l'agression italienne ont travaillé les soldats de Ferdinand. Si l'on n'avait pas imprudemment dégarni Kirk-Kilissé, si nos meilleures troupes n'avaient pas été autour de Smyrne, surveillées par la flotte italienne, la tactique savante du général Savoff n'aurait pas entraîné de tels désastres pour nos corps d'armée de Thrace. Si il faut l'avouer aussi — nos généraux avaient eu la sagesse de laisser nos forteresses jouer leur rôle naturel, et de concentrer en arrière le premier et le deuxième ordous pour se porter en avant avec des masses organisées, nos corps, nos divisions n'auraient pas été écrasés en détail et c'est peut-être nous qui dicterions les conditions de la paix.
Voilà ce à quoi l'Europe doit penser, à cette heure où elle est appelée plus ou moins ouvertement à faire pencher l'un des deux plateaux de la balance. Les sacrifices que nous avons consentis, sous la pression du droit du plus fort, sont déjà énormes. Cent vingt-cinq mille kilomètres carrés, l'Albanie, la vallée du Vardar, Salonique la reine de l'Egée et la seconde ville de l'Empire, vont devenir la proie des vainqueurs. N'est-ce pas déjà assez ? Va-t-on nous chasser, malgré le droit et malgré la résistance glorieuse de nos armes, d'Andrinople qui fut notre première capitale européenne et, à qui s'attachent tant de souvenirs sacrés ? Veut-on faire de Constantinople une ville ouverte au premier venu, qu'il arrive par mer ou par terre ? Va-t-on incorporer de force des centaines de mille de musulmans aux sujets orthodoxes du tsar Ferdinand ? Veut-on obliger de nouveaux malheureux à recommencer vers le Bosphore le lamentable exode qui a désolé au mois de novembre des campagnes de Thrace et attendri de pitié les coeurs les plus indifférents ? Non, cela ne se peut pas, l'Europe le pensera comme nous, et les alliés eux-mêmes finiront par s'apercevoir qu'en se montrant trop exigeants ils risquent d'exaspérer les sentiments les plus légitimes. Nous ne sommes pas à quia, notre capitale est intacte, notre armée s'est organisée, l'Asie-Mineure est un immense réservoir d'hommes. Un sursaut de désespoir pourrait bien galvaniser les Osmanlis et détruire les résultats que les alliés doivent s'estimer heureux d'avoir obtenus. Sans doute, cela n'est pas à souhaiter, car trop de sang innocent a déjà coulé ; mais l'Europe doit s'attendre à toutes les convulsions de l'Islam exaspéré, si en plein XXe siècle, elle répète la parole barbare : Malheur aux vaincus !