samedi 19 mai 2012

Agop Bey Cherbetgian : "L'Oeuvre de demain"

Agop Cherbetgian, "L'Oeuvre de demain", La Jeune Turquie, 22 janvier 1913 :
Le sort en est jeté. Désormais, que nous gardions Andrinople ou non — et il faut espérer que nous garderons cette ville où dorment tant de gloire et de reliques turques — le centre de gravité de l'Empire va se reporter en Asie. Sans doute la résignation ne s'établira pas facilement dans le coeur des patriotes ottomans : l'Albanie, la Macédoine, la Thrace seront pour eux une nouvelle Alsace-Lorraine que les générations futures travailleront sans doute à reconquérir.

Mais dès à présent la dure réalité doit s'imposer à l'esprit de ceux qui dirigent les destinées du pays. Non seulement pour la revanche, mais encore pour conserver l'indépendance aux provinces qui nous restent, et sur lesquelles s'étendent déjà les convoitises étrangères secondées par l'agitation intérieure, il convient de nous concentrer, de travailler et de nous fortifier.

Des économistes français, un maréchal allemand, un éminent homme d'Etat ottoman ont déjà cru devoir livrer à la publicité le résultat de leurs réflexions à ce sujet :

« Pas plus que l'Angleterre, écrivait en 1897 le maréchal Von den Goltz, n'a perdu son indépendance en se voyant forcée d'abandonner les territoires conquis sur le continent, pas plus que la France ne l'a perdue en renonçant, aux frontières que lui avait données Napoléon avant 1812, la Turquie n'a perdu sa vitalité en perdant les territoires du Danube qu'elle avait conquis jadis.

« L'avenir de la Turquie dépendra de son aptitude à réaliser sa concentration sur des espaces plus restreints. Le grand Etat conquérant devra se transformer en nation civilisée plus petite, mais plus forte. Voilà la métamorphose qui se fait en Orient ou qui du moins devrait s'y faire. En examinant les choses de près on arrive même à cette conclusion qu'aujourd'hui (en 1897) la masse des territoires occupés par la Porte est encore beaucoup plus étendue, comparée à ses forces intérieures et à ses moyens d'action. »

Cette vérité doit s'imposer encore aujourd'hui aux patriotes qui ont vu la force des armes et la fatalité, amener l'invasion jusqu'aux portes de Constantinople. Disputer âprement aux vainqueurs les lambeaux de notre territoire et les pierres de nos glorieuses forteresses, tel est leur premier devoir, tel est leur souci du moment, et les partis eux-mêmes, comprenant la gravité de l'heure, se sont tus pour laisser toute liberté d'esprit à ceux qui défendent pied à pied les droits de la patrie. Mais aussitôt après viendra l'heure du recueillement, et il faut que ce recueillement soit généreux et fécond si nous voulons échapper à ceux qui nous guettent.

Ogni male non vien per nuocere, disent les Italiens. Puisse ce proverbe se réaliser dans la Turquie de demain ! Peut-être d'abord l'amputation actuelle — malgré tous nos regrets — contribuera-t-elle à faciliter la réalisation de l'unité nationale et en même temps celle des réformes qui s'imposent si nous voulons faire de l'Empire un Etat fort et prospère. Déjà, pour viriliser nos âmes énervées par l'influence néfaste de Byzance, un ancien ministre propose d'enlever à Constantinople son titre de capitale et de transporter le coeur de la Turquie à l'intérieur, au centre du pays, sous un climat plus rude, dans le milieu le plus sain des laboureurs qui seuls font les peuples grands et les armées invincibles. Des Turcs et non des Levantins, des citoyens et non des mercantis, des soldats et non des fonctionnaires, voilà ce qu'il nous faut.

Il faudra que les hommes d'Etat de demain, reprenant les belles théories de l'ottomanisme travaillent à unir Arméniens, Arabes et Turcs dans le giron de la patrie mutilée. Ils y réussiront par l'éducation civique du peuple, que suivront aussitôt des réformes libérales. Et immédiatement après, ils devront s'occuper de la mise en valeur du pays, seule capable de nous rendre riches et forts.

Le patrimoine qui nous reste est d'ailleurs encore un des plus beaux et des plus riches qui soient sous le ciel. Les plaines de Syrie, de Mésopotamie, et du Hauran, les vallées d'Arménie et du Liban peuvent, si on les travaille, porter de nouveau les riches moissons qui firent d'elles les greniers du monde. Cent vingt millions d'habitants peuvent y vivre à l'aise. La houille de la mer Noire, les mines d'Arménie, de Syrie, les pétroles de Mésopotamie, permettront en même temps de créer une vigoureuse industrie qui nous donnera toutes les armes de la civilisation moderne. Sans doute le programme est immense, mais les ressources ne le sont pas moins. Les réformes faites, la sécurité établie, les routes percées, les ports outillés, la Turquie peut devenir une des plus grandes puissances du monde et renouveler la gloire des empires qui se sont succédé, dans cette Asie antérieure, si merveilleusement placée au centre du mondé.