vendredi 11 mai 2012

Epidémies et carence de moyens de transport dans l'Empire ottoman en 1914-1918

Erik Jan Zürcher, The Young Turk Legacy and Nation Building : From the Ottoman Empire to Atatürk's Turkey, Londres-New York, I. B. Tauris, 2010 :

"Le paludisme, le typhus, la typhoïde, la syphilis, le choléra et la dysenterie sévissaient. Surtout en hiver, les poux omniprésents transportés par l'habillement et le mobilier permirent au typhus de se répandre tout le long des routes du front, tuant aussi bien les soldats, les déportés arméniens que les réfugiés musulmans. Parmi les troupes ottomanes, les victimes étaient très nombreuses. Sans traitement, la maladie tuait environ 50 % des personnes touchées. Même parmi les Allemands, qui étaient très bien pris en charge par leur propre service médical, la mortalité était de 10 %. Les fours d'épouillage construits par les Allemands étaient excellents, mais ils restèrent inopérants une bonne partie du temps en raison du manque de bois de chauffage, ce qui entrava également le réchauffement de l'eau de lavage. L'été vit la propagation du paludisme, qui était particulièrement mauvais le long de la côte de la mer Noire et du Bosphore, dans certains endroits en Anatolie (comme Ankara et Konya) et, surtout, autour d'Adana et d'İskenderun (une zone à travers laquelle toutes les troupes destinées aux fronts mésopotamien et syrien devaient passer). A la fin de l'été et de l'automne, le choléra, causé principalement par l'eau potable contaminée, fut le grand tueur." (p. 176)

"Le seul facteur qui, plus que tout autre chose, était responsable de la situation désastreuse de l'approvisionnement était le manque de moyens de transport. Avant la guerre, l'empire avait été tributaire de la mer pour le transport interne de biens de consommation et le blocus britannique rendait désormais la navigation impossible hormis dans la mer Noire et la mer de Marmara. Même le transport dans la mer Noire, par exemple le charbon du bassin houiller d'Ereğli, était souvent interrompu par les actions de la flotte russe.

Les chemins de fer étaient totalement débordés. Il n'y avait que 5700 km de chemin de fer (un kilomètre par portion de 304 kilomètres carrés de territoire ; le chiffre pour la France était d'un sur dix et pour l'Inde d'un sur soixante). Ils étaient partout la seule piste et les connexions essentielles entre l'Anatolie et les provinces arabes à travers les chaînes de montagnes du Taurus et de l'Amanos n'avaient pas encore été terminées (les tunnels cruciaux à travers le Taurus ne furent terminés qu'en septembre 1918). Le chemin de fer était à éclatement normal jusqu'à Rayak (à l'est de Beyrouth) et à voie étroite de faible capacité depuis là-bas jusqu'au Sud. Cela signifiait que les fournitures importées d'Allemagne ou d'Autriche (par exemple, presque tous les obus d'artillerie) ont dû être déchargées et rechargées sept fois avant qu'elles n'atteignent le front : d'abord elles devaient être transportées à travers le Bosphore et rechargées à bord du train à Haydarpaşa sur la rive asiatique, puis elles étaient emmenées par le train à Pozantı ; portées par des chariots ou des chameaux à travers la crête du Taurus ; rechargées à bord d'un train à Gülek et emmenées à Mamure (un tronçon de chemin de fer qui était à la portée des canons navals britanniques), puis chargées sur des chameaux pour traverser la chaîne de l'Amanos, ou (après l'achèvement des tunnels à travers l'Amanos au début de 1917) mises sur des voies étroites pour y êtres transportées." (p. 182)

Voir également : L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie