mardi 15 mai 2012

La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian

Memmed Emin Resulzade (co-fondateur de la première République indépendante d'Azerbaïdjan), "En esclavage chez les Russes", Prométhée, n° 38, janvier 1930, p. 4-9 :
Un journaliste du Caucase en même temps qu'homme politique, a trouvé sous l'épithète de "Volontaires de l'Impérialisme russe", une expression particulièrement heureuse. Il ne serait pas superflu, semble-t-il, d'ajouter à ce titre, le déterminatif d'"esclavage de la Russie" !

Un frappant exemple de cet esclavage nous est donné par un journaliste arménien A. Khondkarian. Pour nous servir de l'expression si réussie de l'organe ukrainien Trizoub, ce "patriote russe arménien" a publié, sous le titre "Au service de la Turquie", un article, dans les Dni, hebdomadaire de l'ancien Président du gouvernement provisoire russe, M. Kerenski. Ledit article a été écrit à la suite d'une déclaration parue sous la signature des représentants des peuples opprimés de Russie, en vue d'un Congrès qui devait s'ouvrir à Genève.

L'activité séparatiste des peuples groupés autour de la revue Prométhée, paraissant à Paris et dont les aspirations ne tendent rien moins qu'à une libération du joug de la Russie, a plus profondément piqué au vif l'Arménien Khondkarian que les Russes même. Songez un peu ! Est-ce de ces chagrins qu'on peut facilement supporter ?.. Le Caucase, l'Ukraine, et le Turkestan, non seulement ne veulent point rester sous le pouvoir de la Russie, mais encore ils osent le déclarer à la face du monde, exigeant leur indépendance... L'indépendance !! Quels que soient les sentiments esclaves qui se cachent au plus profond de leur âme, quel que soit leur désir de rester dans la "prison des peuples", les Khondkarian ne sont pas assez naïfs pour ignorer tout, ce qu'ont d'odieux les attaques contre les aspirations dont il a été parlé. Ces attaques ne peuvent être faites sans se trahir eux-mêmes ; de plus, de pareilles attaques ne répondraient point à l'idée extérieure qu'on se fait de l'organe de M. Kerenski, lequel porte tout de même les couleurs du socialisme.

La campagne enfin contre le séparatisme trouverait difficilement la sympathie dans le milieu national auquel appartient M. Khondkarian, car là encore on parle de l'indépendance de l'Arménie.

Ces considérations permettent d'affirmer que M. Khondkarian, négligeant la vérité, s'efforce de prouver le manque de sincérité du "séparatisme" en Russie. Dans ce but, agissant à l'exemple de certains démagogues arméniens habitués de longue date à altérer le véritable sens du "pantouranisme", il s'attarde à ce thème et tâche de tirer parti d'un prétendu ouvrage en préparation sur la "Turquie et le Panturquisme" de l'un de ses confrères Zarevand. S'emparant de certains passages de ce livre, en préparation, il essaie de démontrer que le but fondamental des séparatistes turko-tartares qui se trouvent groupés autour de Prométhée, n'est pas d'organiser leur propre existence, mais plutôt de se séparer de la Russie pour s'unir à la Turquie. Et pour arriver à le prouver, M. Khondkarian a recours, suivant ainsi l'inclinaison de son âme d'esclave, à l'étrange méthode que voici : d'après lui, l'un des journalistes de Kazan aurait commis un crime impardonnable du fait qu'il se serait par trop intéressé aux productions littéraires de la Turquie... Il est certain, pense M. Khondkarian, que s'il prend la fantaisie à quelqu'un de développer ses goûts et connaissances littéraires en s'inspirant de productions littéraires autres que celles de la Russie, c'est commettre un crime des plus graves.

Non moins impardonnables est le fait pour les pays turko-tatares d'avoir manifesté de la joie et de l'intérêt pour la Turquie lors de la proclamation de la constitution dans ce pays. Comment admettre que quelqu'un s'intéresse à la constitution turque, à la vie politique de la Turquie, au nationalisme, au Kémalisme, du moment qu'il existe une constitution russe, un nihilisme russe, une anarchie, un communisme, un léninisme russes ?..

Si la seule lecture des journaux paraissant à Stamboul et le fait de montrer de l'intérêt pour les libertés turques peuvent être considérés comme une trahison envers le patriotisme russe, il est facile de se représenter l'impression que peut produire tout acte considéré hostile à l'impérialisme russe. N'est-ce point vous qui, au cours de la guerre, n'avez pas défendu les frontières de la Russie avec toute la vaillance que comportait la situation ? Peut-on compter pour russophiles ceux qui sympathisent à une Confédération du Caucase ? Ne pressentez-vous point déjà quels en seront les résultats ? Il vous arrivera en Russie ce qui est arrivé en Turquie à l'Arménie. Attendez-vous à cela !..

M. Khondkarian se trompe profondément s'il croit que nous sommes de ceux qu'on peut asservir par la menace. Dans la lutte pour notre liberté, pour notre indépendance, nous faisons état des formules du siècle. La défense des frontières de l'impérialisme russe, constituées par suite d'annexions successives et d'une politique d'oppression, ne saurait être un idéal pour nous. Lorsque l'empire russe, à une époque où il pourrait nous accuser de lui manquer de fidélité, entra dans le domaine de l'histoire, l'on voit apparaître M. Khondkarian et ses accusations déplacées qui témoignent, on ne peut mieux, de l'état d'esclavage de son âme. L'expression "plus royaliste que le roi" ne convient-elle pas à la personne de M. Khondkarian ? Le lecteur jugera !

Quoi qu'il en soit, nous déclarons que nous ne nourrissons aucun sentiment d'animosité contre le peuple russe habitant les frontières de son territoire ; au contraire, nous lui souhaitons bien-être et prospérité ! Mais nous devons bien reconnaître que nous sommes ennemis de l'impérialisme russe, quelle qu'en soit la couleur, de cet impérialisme, qui nous ayant attelés à son char, empêche l'édification d'une vie à nous, d'une vie qui nous est propre avec ses institutions et sa culture. Affirmer ces sentiments à la face de l'impérialisme russe, que ce soit dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir, ne saurait nous déplaire, moins encore nous en cacher. Et nous sommes persuadés que l'histoire et l'opinion publique du monde entier ne sauraient nous désapprouver. L'exemple de la Tchécoslovaquie en est un témoignage ; l'on ne saurait en effet l'accuser de "trahison" envers l'Autriche du fait que pendant la guerre, ses ressortissants patriotes passèrent le front russe.
Passant à la question du "pantouranisme" nous estimons utile de donner quelques détails sur certains milieux où ce problème se trouve mis à l'ordre du jour. Il convient tout d'abord de signaler que, de même que parmi les peuples slaves, l'idée de former un seul groupement, a germé parmi les peuples turks. La conception d'un tel groupement a pris, avec le temps, un caractère romantique qui n'a pas été sans faire sentir son influence bienfaisante et progressive par comparaison avec l'idéologie religieuse-islamiste qui absorbait jusqu'à ce jour la vie du monde turko-tatare. Toutefois, le pantouranisme possédant des conditions et possibilités bien inférieures au panslavisme, est arrivé en un laps de temps bien plus court à des déductions que le panslavisme avait déjà faites. Et c'est pourquoi de nos jours, les plus ardents pantouraniens n'ont d'autre souci que de chercher le moyen de conserver le plus possible la culture générale de leur pays dans son intégrité.

Les Arméniens "patriotes russes" ont exploité à dessein l'article de M. Aïaz Ishaki bey, consacré a l'unité turke et aux obligations de la Turquie par rapport à cette union, pour se livrer à une violente critique dans le journal Inkilap paraissant à Angora. Dans cet organe auquel collaborent depuis très longtemps certains journalistes turkistes, a été publiée, malgré l'opposition d'Ali Haïdar Emir bey sur lequel spécule M. Khondkarian, une vive critique des idées exposées par Aïaz bey sur la nécessité pour la Turquie de défendre les intérêts des autres pays turks. La discussion autour de ce problème ne se limita pas à une seule polémique de presse, elle se manifesta sous un aspect plus réservé dans la philosophie de la politique des penseurs et des hommes politiques de Turquie. Grâce à cette conception, le nationalisme turk se modernise, il se transpose pour passer du plan raciste à un système essentiellement national.

Les adeptes de ce système national avec le grand historien Mukrimin Halil bey ont même fondé une école spéciale d'"Anatoliens" avec pour but de propager l'idée en vertu de laquelle le mot "turk" indiquerait, non pas une "nationalité", mais une "race". Il n'existe pas de nationalité turke, disent les Anatoliens, mais il existe divers groupements nationaux turks.

Développant cette idée, les "Anatoliens" sont allés si loin qu'ils ont été jusqu'à proposer de désigner la Turquie sous le nom d'Anatolie, attendu, disent-ils, que le mot "Anadollou" convient mieux à la personnalité du turc que le mot "turk" (cf. mon article : "Le caractère essentiel du nationalisme de la Turquie", Prométhée, mai 1928, n 18).

Il est bon de souligner que le succès de cette idéologie néo-turke n'est pas seulement du domaine académique. La politique appliquée au cours de l'édification d'une nouvelle vie nationale en Turquie, s'harmonise parfaitement avec la conception des principes nationaux qui caractérisent les démocraties actuelles. Par opposition au romantisme d'hier, le nationalisme effectif d'aujourd'hui en Turquie ne porte plus le nom de "pantouranisme", pas même celui de "panturquisme", mais simplement celui de "turquisme".

Entre le pantouranisme d'hier et le turkisme d'aujourd'hui, existe cette même différence qu'on rencontrait autrefois dans les conceptions du panslavisme des idéologues de Tchécoslovaquie entre Palatski et Gavlitchek. L'on sait que le premier envisageait un grand empire slave sous l'hégémonie de la puissante soeur russe, seule capable de présider à la libération des Tchèques. Le deuxième restait fidèle au slavisme comme par opposition à cette illusion. Il se plaça sur un terrain plus réel et lança le mot d'ordre suivant : "La libération des Tchèques se réalisera par leurs propres forces", si bien que la Tchécoslovaquie actuelle est pour ainsi dire l'aboutissement de cette idée réaliste. Si donc l'idée d'une union des Slaves n'a pas empêché la création d'une Tchécoslovaquie, pourquoi l'idée d'une union de tous les Turks empêcherait-elle la renaissance de l'Azerbaïjan au sein d'une Confédération caucasienne ? Il peut fort bien se trouver de par le monde un idéaliste dans le genre de Polatski pour envisager qu'un beau jour, tous les peuples slaves, les Tchécoslovaques en particulier, puissent constituer une unité politique, sans que cette idée soit de nature à nier le fait de l'existence de la Tchécoslovaquie en tant qu'Etat indépendant. Cette éventualité peut fort bien se réaliser avec l'union du monde turk. En dépit du désir de conserver certaines richesses culturelles, résultat d'une communauté d'origine, les peuples turks aspirent à constituer une série d'Etats indépendants.

Seuls les volontaires de l'impérialisme russe ou les esclaves de la Russie peuvent ne pas remarquer leurs tendances, les prendre en suspicion du fait qu'ils tiennent à conserver certaines richesses culturelles, communes à tous les Turks. Sans nier le fait, que la conception d'une union des peuples turks a inspiré jusqu'à un certain point l'idée de l'indépendance azerbaïdjanienne, nous pouvons néanmoins affirmer que pour les nationalistes azerbaïdjaniens, en tant que réalistes en politique, ces conceptions n'offrent de l'intérêt que pour les questions d'ordre culturel. C'est pourquoi nous estimons que l'idée d'une Confédération indépendante du Caucase est toute d'actualité et c'est ce qui explique en toute franchise pourquoi nous défendons cette thèse.

Le fait que la réalisation d'une Confédération d'Etats caucasiens doit être l'oeuvre des ennemis de l'impérialisme russe ne peut évidemment être considérée comme un secret désir d'union avec la Turquie que par des gens dans le genre de M. Khondkarian, ennemis de la Turquie.


Tout en reconnaissant ses tendances russophiles ou pour mieux dire, son dévouement a l'impérialisme russe, M. Khondkarian estime que cette sympathie ne compromet en rien ses sentiments autonomistes et sans la crainte d'être ridicule il ajoute : "La révolution russe a bien donné la liberté à la Pologne ?" Faut-il ajouter que toute personne qui est tant soit peu au courant des événements sait fort bien que l'indépendance de la Pologne est le résultat d'une puissante hostilité contre l'impérialisme russe ?..

Nous avons l'occasion, dirons-nous à M. Khondkarian, de signaler aux représentants du "pantouranisme romantique" d'hier que la Confédération du Caucase ne peut être un obstacle à l'idée turke, et maintenant, qu'il nous soit permis de dire à M. Khondkarian que le dévouement à la Russie est incompatible avec l'idée de l'indépendance du Caucase. Les sentiments d'amitié que nous manifestons envers les Turcs sont, quoi qu'en pense M. Khondkarian, d'un tout autre ordre : il ne saurait nier du reste que dans la lutte contre l'impérialisme russe, les tendances russophiles ne soient un fait négatif et un appui bien peu sûr. Par contre, des rapports amicaux entre les Caucasiens et les peuples voisins de Turquie et de Perse, vivement intéressés à ce que la Russie reste dans ses frontières ethniques nationales, doivent avoir un effet positif, bienfaisant même pour le Caucase dans sa lutte pour son indépendance.

L'unité du Caucase basée sur une hostilité effective envers la Turquie, ainsi que l'envisage M. Khondkarian ne donnerait d'autre résultat que ce que nous voyons de nos jours, c'est-à-dire que ce serait toujours une Fédération de Transcaucasie, parti intégrante de l'Union soviétique. Et rien d'autre ! C'est là peut être ce que voudraient certains hommes politiques arméniens du même clan que M. Khondkarian et quelques impérialistes russes, mais nous sommes enclins à supposer que cette combinaison ne serait pas goûtée par les autres peuples du Caucase, sans en excepter les véritables représentants du peuple arménien qui eux ont une conception plus véridique des intérêts réels de leur pays.

Tout en spéculant sur les illusions du pantouranisme relégué de nos jours dans l'unique domaine des possibilités culturelles, les "patriotes-russes arméniens" se gardent bien de parler du "panarménisme" lancé dans la presse des Dachnaks. Il est difficile de supposer que M. Khondkarian ait ignoré le projet dont parle l'organe officiel du parti dachnak, le Drochak, au sujet de la création d'un "foyer arménien" et d'un "bureau central arménien". D'après le Drochak, ces "foyer" et "centre" arméniens pourraient bien servir de lieu de groupement et d'union de nobles Persans, de Kurdes belliqueux, de braves Béloutches, les Guilaks des bois, les Arméniens perspicaces et puis les Afghans, les Hindous et autres peuples de race indo-iranienne. Quel est le but d'un pareil groupement ? Il paraîtrait que contre les Touraniens, ces ennemis jurés et sanguinaires des peuples aryens se constituerait une organisation de ces mêmes peuples aryens. De plus, dans cette union de peuples, le principal rôle, d'après M. Eguikian, serait joué par la Perse, de la même manière qu'autrefois la Prusse dans l'oeuvre d'union des Allemands (cf. Les Arméniens et la Perse, par M.B. Memet-Zadé, Stamboul 1927).

Parlant le l'union des peuples aryens, les tacticiens dachnaks n'ont pas soufflé mot de la manière dont la Russie accepterait ce plan grandiose. Ce silence, calqué sur la méthode employée par M. Khondkarian à notre égard n'indiquerait-il pas que l'Arménie, après s'être séparée de la Russie s'unirait à la Perse ?.. Que non, certes ! A force de s'obstiner à rester dans la voie politique dans laquelle ils se sont bien à tort engagés, les Drochakistes et les Khondkarian sont vraisemblablement tombés malades d'un mal qui frappe tout le monde, d'une immense hostilité contre la Turquie et d'une profonde inimitié envers ses voisins. L'union des peuples aryens n'est autre chose que le résultat de cette hostilité. De toute évidence le but à atteindre consiste à dresser les Persans contre leurs voisins, plus particulièrement contre les Azerbaïdjaniens du Caucase et il est douteux que les auteurs de ces plans soient eux-mêmes convaincus de leur réalisation. L'inimitié qu'ils professent envers leurs voisins apparaît ici dans toute sa crudité. Le monde sait ce qu'il en a coûté au peuple arménien de s'être engagé dans cette fausse route. Il est toujours utile d'abandonner une fausse route pour une plus sûre.

Si quelques hommes politiques arméniens, plus préoccupés de leurs goûts et intérêts personnels que de ceux de leur pays, se montraient plus prudents dans leurs attaques contre des voisins avec lesquels ils sont condamnés à vivre incessamment, ce serait, ce nous semble, beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus utile pour leur pays.
Stamboul, 25 novembre 1929.
M. E. Rassoul-Zadé.