Anahide
Ter Minassian, "La diaspora arménienne", Hérodote, n°
53, 2e trimestre 1989, p. 137-138 :
"Malgré
les progrès de l'individualisme, malgré l'apparition du divorce
(phénomène à peu près inconnu avant 1914), malgré le
développement de la liberté sexuelle masculine (surtout dans les
sociétés industrialisées occidentales), la famille resta pour les
Arméniens un modèle et une norme. Avant 1939, les Arméniens, sauf
les isolés que les hasards du voyage ont séparé de
leur communauté, se fréquentent entre eux et se marient entre eux. Erigée en devoir moral et politique (« assurer la
survie de la nation »), l'endogamie est la règle et les
mariages mixtes sont l'exception. L'introduction d'une épouse
étrangère dans la famille est vécue comme une catastrophe qui
empêcherait la transmission des valeurs culturelles à la génération
suivante. Le mariage devient ainsi une obligation sociale (perpétuer
la famille) et nationale (perpétuer la nation et la langue).
Les mariages
restent le plus souvent arrangés par les parents, des amis voire des
entremetteuses, ils obéissent à des protocoles anciens qui
survivent plus longtemps en Orient qu'en Occident. Au début des
années vingt, la vogue est au mariage avec des dollardji (ceux
qui possèdent des dollars). Il s'agit des Arméniens émigrés aux Etats-Unis avant 1914. Célibataires ou veufs dont les femmes ont
été massacrées « au pays », ils ont acquis auprès des réfugiés
une réputation d'opulence. Tel est le cas des fermiers arméniens de
Fresno (Californie), dont la richesse se mesure en « acres » de
terres achetées à crédit. Certains d'entre eux franchissent
l'Atlantique pour venir « choisir » dans les orphelinats d'Italie,
de Grèce ou du Proche-Orient leurs fiancées. Celles-ci sont de
toutes jeunes filles qui après une brève entrevue n'hésitent pas à
suivre ces inconnus qui plus que des promesses de bonheur leur
apportent la certitude d'échapper à leur condition. Le mode de vie
est presque partout le même. Deux ou parfois trois générations
vivent ensemble dans la promiscuité, mais avec l'avantage de
ressources mises en commun. C'est l'étendue de ces rapports qui
fournit aux individus une protection contre la misère, le chômage
et la nostalgie, et leur permettra de réaliser les premières
thésaurisations.
Partout de
l'Orient à l'Occident, sont apparus dans les villes des quartiers
arméniens ou tout au moins des espaces arméniens. En Orient, où la
séparation spatiale entre les communautés religieuses était la
règle, les Arméniens se regroupèrent. Ce qui est nouveau c'est
l'urbanisation presque totale des Arméniens,
en majorité des paysans anatoliens, et leur transformation
socioprofessionnelle. Dans les pays occidentaux le premier facteur
déterminant la répartition spatiale des Arméniens est leur
embauche. Ainsi en France on peut suivre leur progression de
Marseille à Paris par la vallée du Rhône. Les villes étapes des
années vingt sont encore aujourd'hui les principaux centres des
communautés arméniennes de France : Marseille, Valence, Vienne,
Lyon, Décines, Paris et sa région.
Dès
1923, dans les banlieues autour de Marseille, de Lyon, de Paris
apparaissent des « villages arméniens », lieux d'implantation de
communautés dont la continuité est attestée jusqu'à nos jours.
Aux portes de Paris, la communauté d'Issy-les-Moulineaux évaluée à
5 000 Arméniens en 1988 (sur une population de 45 000 habitants),
permet de constater comment l'enracinement territorial des années
vingt et trente a favorisé l'intégration. Il existe un lien entre
ce qui est l'obsession des exilés (acheter un lopin de terre, «
construire sa maison », occuper l'espace après des années
d'errance), la solidarité active des membres du groupe primitivement
originaires des mêmes villages autour de Brousse, Adabazar, Yozgat
et la persistance des valeurs traditionnelles. Aux Etats-Unis, les
Arméniens nouveaux venus se fixent d'abord dans les Etats
industriels de la côte Est, là où il y a du travail et où ils
rejoignent leurs compatriotes émigrés avant 1914. Au début des
années vingt, dans le New Jersey, le quartier de West Hoboken du
Hudson County est surnommé « Dardanelles II ». Boston, Détroit
sont devenus des petits centres arméniens. Mais l'arrêt de
l'immigration, après 1924, ne permet pas durant de longues années
le renouvellement de la communauté arménienne. L'immigration,qui a
repris en 1939, s'accélère après 1945. Evalués à 200 000 en
1947, les Arméniens des Etats-Unis étaient estimés à 650 000 en
1988. Entre-temps la répartition géographique a considérablement
changé : en quarante ans, les Arméniens ont accompli leur marche
vers l'Ouest. Aujourd'hui, 40 % d'entre eux sont installés dans
l'Etat de Californie où continuent à affluer les Arméniens du
Proche-Orient. Mais là aussi sont apparus des espaces spécifiques :
Arméniens soviétiques à Hollywood-Est, Arméniens d'Iran à
Glendale, etc."
Voir également : Les coutumes matrimoniales des Arméniens
Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres
Les Arméniens d'Issy-les-Moulineaux : des décennies de communautarisme
Marseille : les conséquences funestes du clientélisme et de l'instrumentalisation des communautés
Voir également : Les coutumes matrimoniales des Arméniens
Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres
Les Arméniens d'Issy-les-Moulineaux : des décennies de communautarisme
Marseille : les conséquences funestes du clientélisme et de l'instrumentalisation des communautés
