jeudi 10 mai 2012

Le communautarisme diasporique arménien : endogamie, mariages arrangés, auto-ghettoïsation

Anahide Ter Minassian, "La diaspora arménienne", Hérodote, n° 53, 2e trimestre 1989, p. 137-138 :

"Malgré les progrès de l'individualisme, malgré l'apparition du divorce (phénomène à peu près inconnu avant 1914), malgré le développement de la liberté sexuelle masculine (surtout dans les sociétés industrialisées occidentales), la famille resta pour les Arméniens un modèle et une norme. Avant 1939, les Arméniens, sauf les isolés que les hasards du voyage ont séparé de leur communauté, se fréquentent entre eux et se marient entre eux. Erigée en devoir moral et politique (« assurer la survie de la nation »), l'endogamie est la règle et les mariages mixtes sont l'exception. L'introduction d'une épouse étrangère dans la famille est vécue comme une catastrophe qui empêcherait la transmission des valeurs culturelles à la génération suivante. Le mariage devient ainsi une obligation sociale (perpétuer la famille) et nationale (perpétuer la nation et la langue).

Les mariages restent le plus souvent arrangés par les parents, des amis voire des entremetteuses, ils obéissent à des protocoles anciens qui survivent plus longtemps en Orient qu'en Occident. Au début des années vingt, la vogue est au mariage avec des dollardji (ceux qui possèdent des dollars). Il s'agit des Arméniens émigrés aux Etats-Unis avant 1914. Célibataires ou veufs dont les femmes ont été massacrées « au pays », ils ont acquis auprès des réfugiés une réputation d'opulence. Tel est le cas des fermiers arméniens de Fresno (Californie), dont la richesse se mesure en « acres » de terres achetées à crédit. Certains d'entre eux franchissent l'Atlantique pour venir « choisir » dans les orphelinats d'Italie, de Grèce ou du Proche-Orient leurs fiancées. Celles-ci sont de toutes jeunes filles qui après une brève entrevue n'hésitent pas à suivre ces inconnus qui plus que des promesses de bonheur leur apportent la certitude d'échapper à leur condition. Le mode de vie est presque partout le même. Deux ou parfois trois générations vivent ensemble dans la promiscuité, mais avec l'avantage de ressources mises en commun. C'est l'étendue de ces rapports qui fournit aux individus une protection contre la misère, le chômage et la nostalgie, et leur permettra de réaliser les premières thésaurisations.

Partout de l'Orient à l'Occident, sont apparus dans les villes des quartiers arméniens ou tout au moins des espaces arméniens. En Orient, où la séparation spatiale entre les communautés religieuses était la règle, les Arméniens se regroupèrent. Ce qui est nouveau c'est l'urbanisation presque totale des Arméniens, en majorité des paysans anatoliens, et leur transformation socioprofessionnelle. Dans les pays occidentaux le premier facteur déterminant la répartition spatiale des Arméniens est leur embauche. Ainsi en France on peut suivre leur progression de Marseille à Paris par la vallée du Rhône. Les villes étapes des années vingt sont encore aujourd'hui les principaux centres des communautés arméniennes de France : Marseille, Valence, Vienne, Lyon, Décines, Paris et sa région.

Dès 1923, dans les banlieues autour de Marseille, de Lyon, de Paris apparaissent des « villages arméniens », lieux d'implantation de communautés dont la continuité est attestée jusqu'à nos jours. Aux portes de Paris, la communauté d'Issy-les-Moulineaux évaluée à 5 000 Arméniens en 1988 (sur une population de 45 000 habitants), permet de constater comment l'enracinement territorial des années vingt et trente a favorisé l'intégration. Il existe un lien entre ce qui est l'obsession des exilés (acheter un lopin de terre, « construire sa maison », occuper l'espace après des années d'errance), la solidarité active des membres du groupe primitivement originaires des mêmes villages autour de Brousse, Adabazar, Yozgat et la persistance des valeurs traditionnelles. Aux Etats-Unis, les Arméniens nouveaux venus se fixent d'abord dans les Etats industriels de la côte Est, là où il y a du travail et où ils rejoignent leurs compatriotes émigrés avant 1914. Au début des années vingt, dans le New Jersey, le quartier de West Hoboken du Hudson County est surnommé « Dardanelles II ». Boston, Détroit sont devenus des petits centres arméniens. Mais l'arrêt de l'immigration, après 1924, ne permet pas durant de longues années le renouvellement de la communauté arménienne. L'immigration,qui a repris en 1939, s'accélère après 1945. Evalués à 200 000 en 1947, les Arméniens des Etats-Unis étaient estimés à 650 000 en 1988. Entre-temps la répartition géographique a considérablement changé : en quarante ans, les Arméniens ont accompli leur marche vers l'Ouest. Aujourd'hui, 40 % d'entre eux sont installés dans l'Etat de Californie où continuent à affluer les Arméniens du Proche-Orient. Mais là aussi sont apparus des espaces spécifiques : Arméniens soviétiques à Hollywood-Est, Arméniens d'Iran à Glendale, etc."

Voir également : Les coutumes matrimoniales des Arméniens

Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

Les Arméniens d'Issy-les-Moulineaux : des décennies de communautarisme

Marseille : les conséquences funestes du clientélisme et de l'instrumentalisation des communautés