vendredi 25 mai 2012

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 157-158 :

"L'efficacité militaire et la préservation de la neutralité des musulmans n'étaient pas, néanmoins, les seules préoccupations qui influencèrent la décision russe de dissoudre les régiments de volontaires [arméniens]. Vers le milieu de 1915, la crainte du séparatisme arménien conseillait encore une fois la politique russe. Les fonctionnaires tsaristes commencèrent à voir dans les formations de volontaires arméniens une arme à double tranchant qui pourrait être retournée contre leur propre empire, aussi facilement que contre l'Empire ottoman. Ainsi, le consulat de Russie à Salonique à l'été 1915, au moment du pic des massacres et des déportations d'Arméniens, rejeta les demandes d'environ 100 Arméniens ottomans pour entrer en Russie et rejoindre l'armée. Malgré la condamnation officielle de Petrograd du gouvernement unioniste dans la note du 24 mai, le consul écarta les plaintes des requérants sur les mauvais traitements infligés par le gouvernement ottoman comme étant économiques, et non politiques, à l'origine. Il justifia en outre sa décision devant ses supérieurs en suggérant que parmi les candidats il y avait des révolutionnaires, et même des "espions turcs". De même, le général Youdenitch bloqua l'admission d'un groupe d'Arméniens de Bulgarie en tant qu'"indésirables" parce que, croyait-il, ils étaient presque certainement dachnaks. D'autres soupçonnaient que les unités arméniennes s'armaient elles-mêmes au détriment de la Russie tout en s'abstenant de lutter contre les Ottomans afin de préserver leurs forces pour une lutte contre la Russie après la guerre.

Un fonctionnaire tsariste, le prince Vassili Gadjemoukov, exposa carrément les accusations contre les Arméniens dans un rapport à Youdenitch. La participation arménienne dans les opérations militaires n'avait produit "que des résultats négatifs". Les marchands arméniens abîmaient la logistique de l'armée en abusant de leur accès aux chemins de fer pour expédier des biens commerciaux. Pire encore, le pillage incontrôlé du fait des bandes arméniennes éveillait l'hostilité des Kurdes et des autres musulmans. Avec leur massacre indiscriminé de musulmans à Van, expliquait-t-il, "les Arméniens eux-mêmes" avaient donné le "signal de la destruction barbare de la nation arménienne en Turquie". Et, bien que cette destruction donna "le résultat positif que la Turquie nous a laissés une Arménie sans Arméniens", le legs de Van avait été de renforcer la résistance musulmane aux armes russes "de peur de tomber entre les mains arméniennes". Gadjemoukov n'était pas isolé dans ses opinions. Boris Chakhovskoï, un ancien consul à Damas qui supervisait les liens avec les tribus kurdes pour l'état-major général russe, se plaignait amèrement de "l'anarchie arménienne brutale [à l'égard des Kurdes]". Les nationalistes arméniens voulaient "exterminer tous les habitants musulmans des zones que nous occupions" et leur sauvagerie provoqua "une résistance kurde désespérée" qui "compliqua terriblement nos opérations [militaires]". Comme l'Assyrien Agha Petros en a témoigné, les réfugiés qui ont été victimes d'atrocités remplirent les rangs des Kurdes hostiles à la Russie. Bien que moins prompts à blâmer les Arméniens pour la brouille avec les Kurdes, les fonctionnaires consulaires et orientalistes Vladimir Minorskii et Vladimir Gordlevskii faisaient également pression sur l'armée afin de prêter davantage attention à la sécurité des Kurdes et d'autres préoccupations.

Les Arméniens n'étaient pas le seul groupe persécutant les Kurdes. Les Cosaques avaient particulièrement la réputation de les traiter durement. Lorsque les Cosaques du général Nikolaï Baratov reprirent la ville iranienne de Rawanduz, seulement 20 % de la population kurde aurait réussi à survivre. Pourtant, de nombreux officiers russes réguliers les vilipendaient aussi comme un "peuple profondément inculte" qui "ne reconnaît que la force et qui obéira toujours au plus fort". La formule "le Kurde est l'ennemi", écrivait Viktor Chklovskii, "priva les Kurdes pacifiques, y compris les enfants, de la protection des lois de la guerre". Un général russe se vantait même d'être un "exterminateur de Kurdes". Les alliés locaux des Russes encourageaient souvent cette façon de penser. Un officier assyrien exhortait ses supérieurs à laisser tomber le "principe russe" consistant à se concilier pacifiquement son ennemi, en faveur de la guerre tous azimuts contre les musulmans."

Voir également : Le massacre massif des Kurdes par les Arméniens de l'armée russe durant la Première Guerre mondiale