lundi 21 mai 2012

L'opposition farouche d'Yves Ternon à la thèse du "double génocide" rwandais

Yves Ternon, Guerres et génocides au XXe siècle : architectures de la violence de masse, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 81 :

"C'est sur les conclusions des historiens que se fonde le politicien (le juge conservant, même après avoir consulté l'historien, son autonomie de décision). S'il ne subit pas de contrainte diplomatique, le politicien épouse la conviction de l'historien et parle librement de génocide : c'est le cas observé pour la Shoah. S'il se sent concerné par une responsabilité indirecte, il tente de diluer l'événement et de partager les culpabilités : c'est la thèse du double génocide avancée trop souvent par des politiciens français dans le cas du génocide des Tutsi au Rwanda."

Pourtant, la chronologie des évènements s'étant succédé au Rwanda et dans la région des Grands Lacs cadre mal avec l'idée d'un génocide exclusivement tutsi, singulier et planifié par un pouvoir central hutu (par ailleurs, la spontanéité dans l'exécution des massacres est incompatible avec la définition du génocide, quelle que soit leur ampleur) :

- Rwanda sous mandat belge : Tutsi (minoritaires) favorisés dans l'accès aux postes de responsabilité par l'administration coloniale ;
- 1957 : Manifeste des Bahutu dénonçant le monopole tutsi sur le pouvoir politique rwandais en voie d'indépendance (indépendance effective en 1961) ;
- 1959-1961 : révolte sociale des Hutu qui dérape en massacres de Tutsi ;
- 1963-1964 : les raids d'un groupe armé tutsi venant du Burundi provoquent des massacres de Tutsi en représailles ;
- Burundi : massacres interethniques (1965), répression d'une rébellion hutu par l'armée (à majorité tutsi) faisant des milliers de morts (1972) ;
- 1973 : le président Grégoire Kayibanda évince les Tutsi de l'enseignement, de la fonction publique et du secteur privé, le coup d'Etat de Juvénal Habyarimana met fin à cette politique brutale au cours de la même année (les Tutsi connaissent une prospérité économique sous son mandat) ;
- 1987 : création du FPR (Front patriotique rwandais) en Ouganda ;
- Burundi : des villageois hutu craignant une extermination imminente par les Tutsi commettent des massacres (1988), la répression militaire qui s'ensuit fait des milliers de morts ;
- exactions du FPR-APR/Inkotanyi contre les populations hutu lors de la guerre civile déclenchée en 1990, dont des dizaines d'attentats aveugles attisant la haine des Hutu (1991-1992) ;
- 1992 : création de la milice "hutu" Interahamwe par le Tutsi Anastase Gasana (rallie par la suite le FPR et devient ministre de Paul Kagame), dont le président (Robert Kajuga) et deux vice-présidents sont également tutsi ;
- 1993 : offensive du FPR violant le cessez-le-feu et provoquant un flot d'un million de déplacés hutu dans la région de Kigali ;
- Burundi : le président Ndadaye (hutu) est assassiné par des militaires tutsi (1993), ce qui provoque des massacres ;
- printemps 1994 : attentat contre l'avion du président Habyarimana (où était également présent le président burundais Ntaryamira), probablement commandité par Kagame dans le but d'accélérer la guerre, ce qui provoque pendant trois mois une explosion de colère contre les Tutsi et des massacres de masse par des bandes armées (composées notamment de jeunes déplacés et de déserteurs) ;
- le gouvernement intérimaire de Jean Kambanda demande dès avril 1994 que la MINUAR rétablisse l'ordre à Kigali (les Forces armées rwandaises étant mobilisées sur le front) et empêche ainsi l'extension des massacres : pas de réponse ;
- exode de réfugiés hutu, fuyant les exactions du FPR victorieux à partir de l'été 1994, dans les pays voisins (1,2 million au Zaïre, 500.000 en Tanzanie, des dizaines de milliers au Burundi) et dans la "zone humanitaire sûre" créée au sud-ouest du Rwanda (centaines de milliers) ;
- 1995 : massacre de milliers de déplacés hutu par le FPR lors de la fermeture du camp de Kibeho ;
- 1996-1997 : massacres de masse de réfugiés hutu (300.000) par le FPR en ex-Zaïre ;
- le TPIR n'a toujours pas pu prouver la planification d'un génocide par le colonel Bagosora, l'Akazu (cercle regroupant la belle-famille de Habyaramana), la hiérarchie militaire des FAR (les généraux Augustin Bizimungu et Augustin Ndindiliyimana) et la Radio des Mille Collines de Ferdinand Nahimana (historien membre du parti MRND de Habyaramana).

Sources :

- Bernard Lugan, François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda, Paris, Editions du Rocher, 2005.

- Bernard Lugan, Rwanda : contre-enquête sur le génocide, Toulouse, Privat, 2007.

- Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda 1990-1994, Paris, Mille et une nuits, 2005.

Voir également : "Génocide" tutsi : victoire de Pierre Péan face aux extrémistes de SOS Racisme, la vision unilatérale de l'histoire rwandaise mise à mal

Nicolas Stoquer, président du parti gaulliste RPF, analyse de manière remarquable l'idéologie victimaire et la généralisation perverse du qualificatif de "génocide" dans les cas arménien et tutsi

Rony Brauman (ancien président de Médecins sans frontières), pourfendeur de l'instrumentalisation inconsistante du terme de "génocide" dans le conflit du Darfour