vendredi 4 mai 2012

Pierre Vidal-Naquet et le "négationnisme imaginaire" de Gilles Veinstein

Pierre Vidal-Naquet, "Sur le négationnisme imaginaire de Gilles Veinstein", Le Monde, 3 février 1999 :

"Revenant sur cette question dans une lettre adressée à Gilbert Dagron, administrateur du Collège de France, le 17 juillet 1998, Gilles Veinstein écrit : "Si l'on prend pour seul critère de la définition du génocide l'ampleur de l'amputation subie par un peuple, la réalité de celui-ci ne laisse aucun doute dans mon esprit." Est-ce là du négationnisme ? Encore une fois, on peut discuter telle ou telle affirmation de Gilles Veinstein. Je regrette pour ma part qu'il s'appuie une fois sur un livre officieux, celui de Kamuran Gurun, Le Dossier arménien (Triangle, 1984), qui me paraît parfaitement suspect ; mais son intervention relève de la discipline historique, c'est-à-dire de la discussion, non de l'anathème.

Or tout a été fait, après la définition de la chaire d'histoire turque et ottomane au Collège de France, pour disqualifier celui que l'on savait être le candidat. En vain a-t-on espéré que, une fois l'élection acquise, l'Institut désavouerait le Collège. Voici maintenant qu'on fait appel au pouvoir politique pour annuler une décision universitaire. Tout cela à coups d'injures et de calomnies.

La loi Gayssot, que j'ai toujours condamnée, avait au moins le mérite de combattre des négationnistes authentiques. Qu'elle ait eu des effets pervers a été démontré par l'affaire Garaudy. Un livre aussi nul que celui de ce vieux stalinien n'aurait eu, sans la loi Gayssot, aucun écho. On assiste aujourd'hui à un autre effet pervers, mais il s'agit, cette fois, d'un négationnisme imaginaire. Claude Allègre, Lionel Jospin, Jacques Chirac refuseront-ils de nommer Gilles Veinstein ? Le fait serait, je crois, sans précédent depuis Napoléon III rayant Ernest Renan de la liste des professeurs au Collège de France pour avoir mis en doute la divinité de Jésus-Christ, ou depuis le régime de Vichy mettant à la porte du Collège Emile Benveniste et quelques autres, parce qu'ils étaient juifs. On espère qu'il n'en sera rien."

Voir également : "Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues