mardi 29 mai 2012

Quelques précisions salutaires pour aborder la tragédie du peuple arménien

Jacques Lafon, "Turquie-Occident, un jeu de miroirs", Etudes, n° 6, volume 364, juin 1986, p. 731-732 :

"C'est évidemment sur la question arménienne que resurgissent le plus spectaculairement les solidarités fondamentales. Sur ce point délicat, toute ambiguïté doit être levée. Il n'est pas question de nier un seul instant la réalité des massacres survenus sur le territoire ottoman, ni l'intensité du drame vécu depuis par un peuple orphelin, mais plutôt de prendre conscience que si l'Occident souhaite vraiment faire changer le discours officiel turc, il aurait intérêt à analyser de façon moins schématique les circonstances du drame. La vérité scientifique, dont l'Occident estime avoir le monopole, exige que l'on fasse état des divergences sur la définition même du génocide, sur le nombre des victimes. On doit aussi préciser qu'il n'existe plus d'Etat arménien depuis la chute de Sis en 1375, que le traité de Sèvres avec la carte de l'Arménie dessinée par le Président Wilson n'a jamais été appliqué, et que la seule réalité tangible se ramène dès lors à l'existence de l'Arménie soviétique. Il faut enfin indiquer que les puissances désireuses d'achever « l'homme malade de l'Europe » portent leur part de responsabilité dans les révoltes arméniennes contre l'Empire ottoman et que les Kurdes, qui revendiquent leur autonomie sur des territoires parfois confondus, ont participé aux massacres des Arméniens dont ils ont pris les dépouilles...

De telles nuances permettraient d'examiner la réalité arménienne dans un climat plus serein et d'éviter qu'elle ne soit engloutie sous le flot de la passion ; elles feraient probablement évoluer la thèse turque. Mais qu'on ne se leurre pas : aucun homme politique turc ne s'agenouillera un jour devant un mémorial arménien. L'imaginer un seul instant procéderait de l'égocentrisme le plus grossier et de l'ignorance qu'un tel geste demeure le privilège des nations anciennement et parfaitement intégrées."