dimanche 10 juin 2012

Agop Bey Cherbetgian : "Appel à la France"

Agop Cherbetgian, "Appel à la France", La Jeune Turquie, 7 novembre 1912 :
Voici donc qu'aujourd'hui le gouvernement qui a assumé la lourde tâche du salut de notre patrie se retourne, comme en 1908, vers les deux nations occidentales, celles vers qui sont toujours allées les sympathies et l'admiration du peuple ottoman, la France et l'Angleterre.

S'il était permis à des coeurs ottomans de se réjouir dans des heures aussi sombres, nous pourrions triompher, nous qui ici avons toujours combattu pour la bonne cause, aussi bien au point de vue ottoman qu'au point de vue français. Nous ne nous sommes jamais laissé abuser, nous, comme l'ont malheureusement fait, certains de nos hommes d'Etat, par l'idée allemande, par l'influence néfaste qui a creusé l'abîme où s'effondre aujourd'hui notre puissance. Nous avons toujours combattu cette influence que maudissent aujourd'hui les patriotes en deuil, nous avons toujours crié qu'avec sa « force », sa « science », sa suffisance, son dogmatisme, son exécrable orgueil, l'Allemagne conduisait la Turquie au désastre. Malgré tout, nous n'aurions jamais cru que la déroute serait aussi grande, et que le détestable esprit germanique, brisant la force de notre empire, nous conduirait directement à l'abattoir. Ah ! ils peuvent être fiers, ces messieurs en lunettes, ces officiers rogues, ces trop habiles diplomates ! En quelques années, ils ont fait ce que n'avait pu faire ni le chauvinisme slave, ni l'avidité des puissances réunies : ils ont jeté à bas cette chose farouche et rudimentaire, mais imposante, et pleine, d'idéal, qu'était la nation ottomane.

Mais, dans le lamentable effondrement de nos armées, tout est-il perdu, l'Europe n'a-t-elle plus qu'à nous laisser anéantir, polnice verso, ou même à se joindre à la meute pour la curée, comme semble le ruminer l'ineffable Triple-Alliance ?

Nous ne le croyons pas, nous ne voulons pas le croire !

Officiellement, avant-hier, notre grand-vézir, notre ministre des affaires étrangères ont fait appel aux deux nations occidentales, à leurs sages gouvernements, à leurs peuples généreux et libéraux. Faute d'une rédaction complète, M. Poincaré a dû momentanément repousser la demande de la Turquie. Nous comprenons ce geste. La France, ayant affirmé sa neutralité, ne peut jeter dans la balance une intervention qui serait un acte d'hostilité contre les alliés puisqu'elle leur ferait perdre le fruit de leurs succès en nous permet tant d'organiser notre résistance. Mais nous sommes persuadés que telle n'est pas l'intention de la Porte. Elle renonce à la lutte. Il y a déjà trop de sang versé et l'épouvante pèse sur Constantinople. Si les puissances interviennent pour nous, nous sommes prêts à remettre l'épée au fourreau. Demain, S. E. Gabriel effendi complétera sa demande en exposant les concessions que la Turquie est prête à faire, puisque le sort des armes lui a été défavorable.

Mais c'est pour ce jour-là que nous faisons appel à l'amitié du gouvernement et du peuple français. La Turquie reconnaît ses erreurs. Trop tard, malheureusement, elle s'aperçoit que ceux qui avaient capté sa confiance l'ont conduite à l'abîme. Comme l'exposait si magistralement M. Camille Pelletan, dans le Matin, elle s'explique aujourd'hui à la fois comment l'Allemagne a pu reconquérir son influence malgré la révolution jeune turque et comment l'armée ottomane a perdu toute sa force. Il y a rapport étroit entre ces deux tristes phénomènes : pour combattre et étouffer les aspirations gallophiles et anglophiles des libéraux, les envoyés du kaiser n'ont pas hésité à jeter l'armée dans la politique et à tuer à la fois notre patrie et la liberté.

Aujourd'hui, le désastre nous a ouvert les yeux et nous revenons à nos amis séculaires. Il faut que le peuple français nous entende. Il ne nous connaît pas assez, nous le savons, hélas ! Mais qu'il écoute ceux d'entre ses illustres enfants qui nous connaissent, les Pierre Loti, les Pierre Mille, Edouard Herriot, Pierre Mortier, Paul de Cassage, qu'il entende la voix éloquente et généreuse de Jean Jaurès, qu'il relise les lignes éloquentes et courageuses que Claude Farrère écrivait hier encore dans l'Intransigeant, et ensuite nous ne doutons pas qu'il ne nous tende la main.

« Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double cause, dit le brillant écrivain et le vaillant officier. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie : une raison d'intérêt et une raison de sentiment.

« En Orient, les intérêts français sont liés, et mieux que liés : mêlés, enchevêtrés, confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie est un pas perdu pour la France. Chaque progrès des Bulgares, des Serbes ou des Grecs est un recul pour nous, Français.

« Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la question turque. La Turquie moderne est, dit-on, inféodée à l'Allemagne. Si vous voulez. Mais qu'est-ce à dire ? Ceci simplement : que, menacée et entamée par ses ennemis slaves, les Turcs ont dû chercher appui chez les ennemis actuels des Slaves : en Autriche, en Allemagne. Cela empêche-t-il la langue française d'être, « au même titre que la langue turque », la langue officielle de l'empire ? Cela empêche-t-il nos écoles de rayonner sur tout le territoire ottoman ? Cela empêche-t-il le peuple turc de nous connaître, de nous aimer ? comme l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis successifs, depuis François Ier jusqu'à Napoléon III ? Cela empêche-t-il le Turc musulman, continuellement envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement sur le Franc catholique « et de le favoriser de toutes ses forces ? » Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre civilisation occidentale en Anatolie : tous se loueront du Turc et maudiront l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui sont là-bas, que la France anticléricale le sache ou l'ignore, les grandes fêtes françaises (concurremment avec le 14 juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient), à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voit-on, de Stamboul jusqu'à Diarbékir ? On voit les garnisons ottomanes, baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les injures, les cailloux et autres aménités, dont toute la gent orthodoxe s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres ».

Et Claude Farrère conclut nettement :

« Qu'on le sache bien, qu'on en soi sûr : l'armée bulgare, en cet instant même, refoule et culbute la France latine hors des Balkans. »

Ah ! il connaît bien les questions orientales, et il fait justice de tous les préjugés, de tous les racontars, de toutes les calomnies qui nous ont aliéné l'opinion publique. Il a vu, de ses yeux, sur place, la vraie statistique des meurtres commis en Macédoine, — non pas la statistique des journaux occidentaux. Il sait comment certains Machiavels de la politique ou de la finance ont organisé et provoqué certaines manifestations, certains massacres qu'on nous impute à crime inexpiable. Il sait quels flots effroyables de sang turc coulèrent sous le couteau des féroces comitadjis bulgares avant de provoquer des revanches excusables, sinon légitimes. Les Bulgares, cousins germains des Huns, préparaient déjà alors la guerre actuelle en tuant le plus possible de leurs adversaires. Et aux calomnies anciennes ou actuelles concernant la cruauté turque, il peut opposer des listes interminables de victimes musulmanes égorgées ou torturées sur les frontières de la Macédoine.

Il était temps qu'une voix s'élevât enfin pour supplier les Français de ne plus accepter comme paroles d'Evangile le flot de légendes mensongères qui coule sans interruption dans les colonnes d'une presse trop intéressée. M. Claude Farrère, nourri de ces racontars, était parti en 1902 turcophobe, en 1904 il revenait de Turquie, portant dans son coeur l'estime et l'amour de ses habitants. De même, en ce moment, la voix éloquente de M. Stéphane Lausanne clame la vérité dans les colonnes du Matin.

Entendez-les, Français, entendez-nous ! Le Turc s'est tu jusqu'à présent. Voilà, le plus grand de ses torts. De généreux écrivains viennent de lui prouver qu'en dehors de la cloche slave il y avait la cloche musulmane, et qu'elle avait le même son que la cloche française.

Voilà pourquoi la France, champion du droit et de la justice, ne doit pas laisser rayer la Turquie de la carte d'Europe. Ce serait un grand malheur pour la civilisation. C'en serait un aussi pour la patrie de François Ier et de Napoléon III. Et elle pourrait un jour regretter de nous avoir laissé déchirer, comme elle a regretté d'avoir laissé démembrer la Pologne.