mercredi 20 juin 2012

La remarquable natalité des chrétiens (dont les Arméniens) "oppressés" (sic) par les Ottomans

Youssef Courbage, "Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient : Une approche historique", Confluences Méditerranée, n° 66, 2008/3, p. 35-38 :

"La croissance démographique ne fut pas régulière au cours des quatre siècles ottomans. Epidémies et famines pouvaient annuler en quelques semaines des décennies de progression démographique. Les communautés confessionnelles connurent donc des progressions et des décrues qui ne furent pas forcément parallèles. Cependant, le résultat net cumulé ne fait pas de doute. Le règne ottoman s’est accompagné d’une extraordinaire remontée de la chrétienté. Sa population fut multipliée par 4,6 tandis que celle des musulmans n’augmentait que de 21 %.

Au début de l’ère ottomane, l’immigration « internationale  » explique en partie la croissance démographique plus forte des chrétiens. On raconte qu’à Alep, le Sultan Sélim Ier fut affligé d’y voir si peu de chrétiens et ordonna un sürgun (un transfert autoritaire de population) vers la ville pour la repeupler et pour augmenter le nombre de ses habitants chrétiens. D’où la grande diversité de ce peuplement : 52 % de grecs orthodoxes et catholiques, 33 % d’arméniens, 14 % de syriaques au recensement de 1914.

Qu’il s’agisse du Bilad el-Cham dans son ensemble, de ses diverses provinces ou de ses villes (tableau 4), tous les chiffres concordent sur la disparité démographique des communautés. En arrière-plan, l’on trouve la pax ottomanica, une paix intérieure plus qu’extérieure (sauf dans les années 1860 à Damas et dans le Mont-Liban), qui a profité aux chrétiens du Bilad el Cham.
Ponctuellement, les migrations internationales ont pu jouer un rôle dans la constitution des populations de cette région et sur leur répartition confessionnelle, mais sur le long terme ce sont les composantes de la croissance naturelle qui l’emportent. Ce sont bien une mortalité beaucoup plus basse et une natalité beaucoup plus élevée qui expliquent la supériorité de la croissance démographique des chrétiens.

Certaines données ottomanes précoces, sur une trentaine de bourgades de la province de Damas, où les populations musulmanes et chrétiennes étaient mélangées, montrent que le taux de croissance démographique de ces dernières était deux fois plus élevé : 2,03 % par an contre 0,98 en 1533-1559.

La mortalité musulmane doit se comprendre notamment à l’aune de l’obligation du service militaire. Si en temps de guerre, la mortalité s’expliquait aisément, elle se comprend aussi en temps de paix, en raison des foyers d’infection qui pouvaient décimer les conscrits revenus du front. Ainsi, durant la Première Guerre mondiale, les conscrits du Bilad el-Cham, pris dans le safarbalek sur les fronts des Balkans, craignaient bien plus de mourir du typhus que sur le champ d’honneur.

A l’évidence, la mortalité dans les troupes ottomanes était donc redoutable et imprimait sa marque sur les statistiques,
et même le Mont-Liban n’y échappa pas. Dans la localité de Batroun, un exemple est fourni par Issam Khalifé, qui note une forte diminution de sa population musulmane entre 1519 et 1571, puisqu’elle est de 15 % alors que les chrétiens augmentaient de 5 %. Il attribue ces tendances à la conscription forcée décrétée par le wali de Tripoli dans les troupes du Sultan pour la conquête de Chypre. En effet, seuls les musulmans y étaient « conviés » et y laissèrent de nombreuses victimes. Exemptés des servitudes militaires au prix du paiement de la jizya, les chrétiens y furent théoriquement astreints par les tanzimat (1858). En réalité, les chrétiens et les juifs échappaient à cette contrainte en payant des frais d’exemption (Badal Askari).

Après le facteur militaire, un autre élément accéléra ensuite l’avancée chrétienne au XIXe siècle : la scolarisation offerte par les missions chrétiennes joua ainsi également sur la mortalité.
Dans la wilaya de Beyrouth, le taux de scolarisation des enfants était de 65 % chez les chrétiens et de 40 % chez les musulmans. Certes, l’effet de la scolarisation des enfants sur la santé et sur la mortalité n’est pas immédiat. Mais au terme d’une génération cependant, les pères et les mères qui ont eu la chance de profiter de la fréquentation de l’école sont mieux outillés pour affronter la maladie, la leur et celle de leurs parents, et diminuer les risques planant sur la vie de leurs enfants, qui décédaient très fréquemment à cette époque.

Malgré les fortes ponctions migratoires de la deuxième moitié du XIXe siècle, les chrétiens conservèrent un avantage certain en terme de croissance naturelle et totale. De plus leur urbanisation croissante influença favorablement leur accroissement naturel (tableau 4).


Certes la deuxième phase de la transition démographique, celle de la baisse de natalité, concerna les chrétiens avant les musulmans, avec un demi-siècle d’avance. De manière concomitante, la fécondité des chrétiens baissa régulièrement au cours du XXe siècle, alors même que la fécondité musulmane augmenta du fait d’une stabilisation des unions et d’une moindre fréquence des divorces, au moins jusqu’aux années 1970. Mais jusqu’à la fin des temps ottomans, les chrétiens furent plus féconds. Il s’agit d’ailleurs d’une idée récurrente qui remonte au célèbre satiriste al-Djahiz. Celui-ci remarqua au IXe siècle que les chrétiens monogames étaient plus prolifiques que les musulmans polygames, et, en conséquence, il s’émouvait du fait qu’ils « remplissent la terre ». En effet, à cause de la répudiation et de la polygamie (moins répandue) les musulmanes pouvaient vivre de longues périodes d’infertilité, au contraire des chrétiennes. La monogamie et l’interdiction ou l’extrême difficulté du divorce avaient ainsi contribué au dynamisme démographique de la chrétienté.

Les pratiques de restriction volontaire des naissances par la contraception ou l’avortement, étaient plus répandues qu’on ne l’imagine, dans les familles musulmanes surtout.
Dès 1856, le voyageur Nassau Senior, notait la fréquence des pratiques de contrôle des naissances chez les femmes musulmanes « les moyens nuisibles dont usent les femmes turques des classes sociales les plus basses pour éviter d’avoir beaucoup d’enfants  ». En outre, « l’avortement et la prévalence choquante d’un crime contre la nature parmi les musulmans » furent avancés par le consul d’Angleterre à Istanbul comme des facteurs significatifs de la faible croissance démographique chez les Turcs. Le malthusianisme s’était répandu à Istanbul à la fin du XIXe siècle, chez les musulmans surtout ainsi que dans les autres villes ottomanes : Beyrouth, Alep, Damas ou Jérusalem.

De l’incidence du service militaire sur la démographie, on ne retient habituellement que son effet le plus spectaculaire, sur la mortalité, un phénomène déjà évoqué par ailleurs. Les différences de natalité, également, doivent beaucoup au service militaire. En plaçant très haut dans la hiérarchie des fonctions, la fonction militaire et en la réservant aux musulmans, les Ottomans rendaient un service inestimable aux chrétiens et aux juifs, qui en furent dispensés, au prix d’une pénalité la jizya ou durant les temps modernes, le badal askari (exonération du service militaire). La contrainte était lourde puisque les jeunes musulmans étaient astreints à un très long service. Les effets sur la natalité étaient ravageurs : éloignement des jeunes de leurs foyers ce qui pour les célibataires entraînait un retard de l’âge au mariage, et pour les mariés des rapports sexuels différés ou épisodiques avec leur épouse légitime. Ce sont là des facteurs inhibiteurs de la natalité. La portée délétère du service militaire sur la démographie musulmane ressort des chiffres des recensements du XVIe siècle : la mobilisation pouvait toucher jusqu’à 12 % des hommes d’âge sexuellement actif. Toutefois, jusqu’aux guerres balkaniques, l’Anatolie fut mise à contribution, plus que les autres régions de l’Empire, le Bilad el-Cham notamment."

Voir également : Les Arméniens d'Istanbul