samedi 9 juin 2012

L'expulsion méthodique des derniers Azéris d'Arménie

Ariel Kyrou et Maxime Mardoukhaïev, "Le Haut-Karabagh, vu du côté Azerbaïdjan", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 265-267 :

"A partir d'août 1987, les Arméniens multiplient les pétitions pour demander le rattachement du Haut-Karabagh à l'Arménie. En février 1988, plus de 500 000 personnes défilent à Erevan. La population de Stepanakert, chef-lieu du Haut-Karabagh se prononce pour une grève générale illimitée. Cent ou deux cents jeunes Azeris se rendent alors à Stepanakert. Ils sont arrêtés en chemin, à Askeran. Par des miliciens arméniens, disent les uns. Par des soldats russes, disent les autres. Bilan : deux morts, de seize et dix-huit ans, et dix-huit blessés. Auparavant, quelqu'un, sans doute Alexandre Katoussev, adjoint du procureur général d'URSS, a donné l'ordre de ravitailler Stepanakert et les environs en vodka, et ce en quantité importante, pour la première fois depuis un an.

Un peu plus tard, comme l'explique la revue Glasnost dans son numéro spécial « Arménie », ce même Katoussev annonce à la télévision azerie la mort des deux Azeris à Askeran. Sans en préciser les conditions. Pis, ce serait lui, là encore, qui aurait envoyé d'Agdam à Soumgait trente autobus de conscrits prétendument appelés sous les drapeaux, et qui aurait décidé de diffuser les images d'un massacre sauvage (le film Le Dimanche rouge) à la télévision azerie juste avant un message de Mikhaïl Gorbatchev.

Résultat : trois jours et trois nuits de pillages et de massacres terrifiants. Une vraie barbarie. Officiellement, on dénombrera trente-deux morts. Il y en aurait eu plus de cent en réalité.

Trois hommes ont été jugés dans un simili-procès après une simili-enquête. Deux Azeris, et un Arménien, Grigorian, qui aurait tué cinq Arméniens. 

Des leaders de l'Union pour l'autodétermination nationale de l'Arménie de Paruyr Hayrikyan, exilé aux Etats-Unis après son expulsion d'URSS, m'ont certifié qu'ils avaient de nombreuses preuves que les premières tueries n'avaient pas été commises ou tout du moins dirigées par des Azeris, mais par des agents du KGB.

Pour Moscou, en effet, il vaut mieux que les peuples se battent entre eux, comme le font maintenant Azeris et Arméniens, plutôt qu'ils réclament l'indépendance comme le font les Baltes. L'histoire se répète.

Dernier détail : les premiers émigrés azeris, venus de Kafan en Arménie, sont arrivés à Soumgait quelques semaines avant le massacre. Dans une ville où les meilleurs postes étaient occupés par des Arméniens, parfaitement intégrés à la population. A Bakou ou à Soumgait, ce sont ces émigrés qui pourchassent les Arméniens avec le plus de férocité. Et si beaucoup d'Azeris n'avaient pas protégé au risque de leur vie leurs amis ou voisins arméniens, c'est plutôt par milliers qu'il aurait fallu compter les victimes de Soumgait.

Aujourd'hui, une chose est sûre : c'est de guerre civile qu'il faut parler entre Azeris et Arméniens. Dans son édition du 9 mai 1989, The Guardian, équivalent anglais du Monde, livre le témoignage d'un Azeri : Sadigov, c'est son nom, a été expulsé d'Arménie en novembre 1988. Il a vu mourir deux de ses voisins, assommés puis brûlés vifs par des Arméniens qu'il voyait pour la première fois. La veille, des bus étaient arrivés, et on avait ordonné à tous les Azeris de quitter leurs terres. Jamais, auparavant, il n'y avait eu de problèmes entre les Azeris et les Arméniens du village de Sadigov.

Nous-mêmes avons rencontré dans des camps plusieurs réfugiés azeris d'Arménie. Certains, virés de force en plein hiver, ont vu des enfants mourir.

Il y a deux ans, on comptait encore quelque 130 000 Azeris en Arménie. Plus un seul aujourd'hui. Tous sont partis, ont été forcés de partir ou carrément expulsés."

Voir également : Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921