dimanche 10 juin 2012

Memmed Emin Resulzade : "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase"

Memmed Emin Resulzade, "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase", Prométhée, n° 46, septembre 1930, p. 3-8 :
Voilà déjà six mois que notre pays est la proie d'événements exceptionnels. Toutes les montagnes de l'Azerbaïdjan et des pays limitrophes, Arménie et Géorgie ainsi que Nord-Caucase sont embrasées du feu de l'insurrection populaire. Les meilleurs enfants du pays ont décidé de mourir avec honneur dans la lutte, plutôt que de mourir sans gloire dans l'esclavage, après avoir été soumis aux expériences monstrueusement diaboliques des tyrans moscovites. Car, la "suppression du "koulak" en tant que classe" dans les conditions de vie de l'Azerbaïdjan et de tout le Caucase n'est autre que l'extermination massive de tout un peuple. Les 60 % de la population rurale de l'Azerbaïdjan appartiennent à cette catégorie de personnes appelés à être "dékoulakisés". Il ne faut pas oublier qu'ici on a collectivisé, non seulement l'économie rurale, mais aussi l'élevage.

Le Caucase n'a jamais connu ce que c'est que l'agriculture communale, phénomène de la vie russe. Rappelons encore que ces expériences ont été appliquées par des fonctionnaires soviétiques dans les proportions de 70 %. La force "révolutionnaire" mise à la disposition de ces fonctionnaires était russe : l'armée rouge, armée d'occupation.

Dans ces conditions, la résistance paysanne contre le système des "kolkhoz" (collectives agricoles) avait un caractère anti-soviétique en même temps que d'opposition à l'armée d'occupation et, conséquemment, anti-russe. Ces manifestations avaient un caractère non seulement social, mais aussi national. Il est apparu que les insurgés exigent, non seulement la suppression de toute collectivisation, mais encore le rétablissement de leur pouvoir national. Le fait que les soldats rouges locaux passent en masse dans les rangs des insurgés, que les miliciens n'ont jamais été sûrs, que même les communistes locaux vont rejoindre les insurgés, ne prouve-t-il pas la justesse de nos affirmations ?..

Les orateurs soviétiques n'ont-ils pas, maintes fois dans leurs discours aux réunions du parti, signalé ces "regrettables" constatations ? L'un d'eux, Tchapline, parlant des "cadres ruraux" du parti communiste n'a-t-il pas appelé "indigne" leur conduite, au cours des derniers événements ? "Le fait, ajouta-t-il, qu'à Noukha à un moment difficile nombre de communistes nous ont trahis, qu'ils sont passés ouvertement du côté de l'ennemi, nous oblige à souligner un fois de plus que le noyau communiste rural ne doit être accepté qu'après une filtrage sérieux des éléments éprouvés au cours des récents combats" (Cf. Khorourdaïn, Aïastan, n 117, 23-5). Cet acte de "trahison" de jeunes communistes dont il a été fait mention par les orateurs soviétiques, confirme pleinement nos informations au sujet de ces dix jeunes communistes qui ayant gagné la montagne soutinrent avec acharnement l'assaut des tchékistes lancés à leur poursuite et se défendirent jusqu'à la dernière cartouche qu'ils employèrent héroïquement pour se brûler la cervelle, afin de ne pas tomber vivants dans les mains de l'ennemi. (Le chef du groupe était Moursal Ibat Ogly. Cet exploit eut lieu à Askeran). Qu'est-ce qui oblige ces soldats rouges, ces miliciens, ces indigents, ces paysans moyens, ces communistes et jeunes communistes à entrer dans les rangs des "koulaks", de "l'ennemi de classe", et gagner la montagne rejoindre les insurgés, les "bandits" comme les appellent les bolcheviks ? Si l'on en croit le "camarade" Guikalo, cet orateur qui prit la parole à une réunion du Comité régional à Tiflis, ce mouvement serait l'oeuvre du parti (nationaliste) "Moussavat". C'est le "moussavatisme" qui anime le mouvement insurrectionnel antisoviétique.

Le "moussavatisme" évidemment, en tant que synonyme du nationalisme azerbaïdjanien joue dans ce mouvement un rôle de premier plan. Mais la question est suffisamment claire sans son intervention. C'est dans le malheur national commun qu'il faut chercher la cause de ces soulèvements, cause qui s'est traduite sous forme de protestation nationale partagée par le peuple azerbaïdjanien dans son entier. Et dans leur lutte, les insurgés ont levé l'étendard national azerbaïdjanien.
Les Azerbaijaniens n'ont pas été les seuls à se soulever. La lutte n'a pas été proclamée pour la seule libération de l'Azerbaïdjan. Le cauchemar rouge de la tyrannie soviétique presse de tout son poids sur tous les peuples du Caucase. La pénible destinée historique unit. La dure école de la vie leur apprend la nécessité de se solidariser. L'instinct national usuel leur suggère la communauté de leurs intérêts politiques et c'est pourquoi nous voyons cet admirable élan de fraternisation des masses populaires du Caucase. Dans le Nakhitchévan, à ce même Vedi-Bassar qui défendait sa liberté, il n'y a pas longtemps encore contre la république arménienne, les insurgés turks fraternisent aujourd'hui avec les volontaires arméniens.

D'après les données fournies par nos correspondants, ainsi que selon les informations indirectes de la presse soviétique, il est établi une communauté de tactique. Le bruit d'un Congrès des délégués des insurgés de toutes les nationalités du Caucase qui se serait tenu dans les montagnes de Zakatal n'est pas sans fondement. Au Congrès auraient pris part des délégués d'Azerbaïdjan, du Caucase du Nord, de Géorgie et d'Arménie. Des informations venues d'Azerbaïdjan signalent toute une série de hauts faits, témoignant de la solidarité effective entre éléments nationaux prenant part à la lutte au Caucase. Quoi de plus convaincant que ces réfugiés arméniens trouvant asile chez les Turks d'Azerbaïdjan et ces derniers chez les Arméniens. Il est des cas où des villages arméniens tels que Vedi-Bassar et Aïnaroz ayant eu autrefois, au cours de la guerre civile des comptes à régler avec les insurgés arméniens préféraient avoir affaire aux Turks-Azéris qu'aux détachements arméniens.
Les faits confirmant la justesse de la résolution du Comité de l'Indépendance du Caucase, à savoir "que le malheur qui s'est abattu sur les peuples du Caucase et la pénible lutte qu'ils soutiennent ensemble contre l'ennemi commun contribuent certainement à renforcer l'idée de communauté des destinées historiques pour tous les peuples du Caucase". Ces faits, répondent à la réalité. Il est vrai, dit encore ladite résolution, qu'il se crée une psychologie révolutionnaire propre à tout le Caucase, sans laquelle le succès de la lutte engagée n'est pas possible.
Unité du Caucase ! tel est le mot d'ordre qui anime désormais les peuples du Caucase. Ce que les masses populaires comprennent par instinct de conservation, ce qu'elles réalisent dans la pratique, les organes dirigeants du Caucase le fixent en théorie. "Il faut renforcer l'activité du mouvement d'organisation et de propagande dans le pays natal, et mettre au premier plan la formule de la Confédération indépendante du Caucase" dit cette même résolution du Comité de l'Indépendance du Caucase, approuvée à l'occasion des derniers événements du Caucase.

Dans leurs résolutions touchant à l'insurrection en Azerbaïdjan le Centre national azerbaïdjanien et le Comité central du parti "Moussavat" proposent avec insistance à "tous ceux qui font partie de l'organisation et à tous les patriotes de mentionner en parlant de l'indépendance de l'Azerbaïjan, la Confédération du Caucase indépendante, attendu que la libération de l'Azerbaïdjan n'est possible que conjointement avec la libération de tout le Caucase". Cette idée clairement exprimée par ces deux institutions responsables du mouvement national et révolutionnaire azerbaïdjanien figure également dans les proclamations adressées au peuple. C'est aussi dans cet esprit qu'a été libellée la proclamation du Comité pour l'indépendance du Caucase.

Les bolcheviks qui pendant longtemps ont fait le silence sur les insurrections au Caucase ont enfin reconnu ouvertement le fait du "mouvement insurrectionnel". Nous disons "ouvertement", attendu que jusqu'à ces derniers temps, dans leurs déclarations sur les mouvements locaux, les hommes politiques soviétiques recouraient à des qualificatifs tels que "mouvement anti-sovétique", contre les "kolkhoz", contre le "parti communiste", évitant soigneusement d'employer le mot "insurrection". Ce mot sacramentel est enfin prononcé ! Eliava, le chef du gouvernement soviétique de Transcaucasie, fit à ce sujet à la réunion plénière du Comité communiste régional de Transcaucasie, à Tiflis dans la première moitié de juillet un long rapport sur la situation politique en Transcaucasie. D'après ses affirmations, cette situation est extrêmement tendue, particulièrement grave, plus grave que partout ailleurs en Union soviétique. Cet état de choses apparaît surtout dans les campagnes.

Faisant à ce sujet un tableau de la situation à la campagne, le dirigeant soviétique procède à une classification par républiques. De ce tableau il apparaît "qu'en Géorgie l'on observe l'expectative ; que dans les rayons turks du district de Tiflis, la situation est grave ; qu'en Arménie elle est plus compliquée, notamment dans la région de Zanguézour, de Karaïaz et en partie dans celle de Delijan et de Lori, district de Bambak. En Azerbaïdjan, la situation est encore plus mauvaise, plus particulièrement dans les régions où s'opère le mouvement insurrectionnel, dans le Nakhitchévan, dans les districts de Zakatal et de Noukha. L'affaire en est venue à un isolement. Tout cela est l'oeuvre de nos ennemis, des puissants koulaks d'Azerbaïdjan et de l'influence étrangère. Actuellement, la situation est très tendue dans ces mêmes districts de Zakatalo-Noukha, Karabagh et Gandja". Dans ce mouvement insurrectionnel contre le pouvoir d'occupation soviétique se sont groupés tous les éléments du peuple et tous les peuples du pays. Voici du reste dans quels termes remplis de haine et d'inquiétude à la fois, M. Eliava s'exprime :

"Le koulak par lui-même n'est pas dangereux tant que les "sérédniaks" (paysans moyens) ne sont pas tombés sous son influence. Malheureusement, nous avons très peu fait pour opposer les masses pauvres et moyennes à cette influence. L'on constate en ce moment au village l'union de toutes les forces anti-soviétiques : popes, mollahs, mencheviks, dachnaks, moussavatistes, ittikhadistes, etc." A tout cela il n'a garde d'ajouter : "...et une lutte très sérieuse contre les Soviets à l'extérieur...".

A la tête de ce "danger de l'extérieur" ainsi que le proclame M. Eliava, se trouve le Comité pour l'indépendance du Caucase lequel a "tout récemment repris son activité" avec, "l'appui de l'Angleterre" évidemment. L'analyse de faits politiques par les bolcheviks ne saurait se passer de quelque allusion à de prétendues "intrigues anglaises".
De quoi parlent les "agents de l'Angleterre" du Comité pour l'indépendance du Caucase ? "Il n'existe point de différence, disent-ils, ainsi que l'affirme M. Eliava, entre le coran et l'évangile, entre l'église orthodoxe et l'église grégorienne et comme résultat, nous avons vu dans le Nakhitchévan des bandes turkes (lire "insurgés") à la tête desquelles figuraient des prêtres arméniens ; nous avons vu à Daralaghez des bandits arméniens (lire des "insurgés") se battre sous le commandement de chefs turks..."
Le fait que les Caucasiens ont senti la nécessité de s'unir pour lutter contre le régime abhorré, sans distinction de nationalité ni de croyance est très désagréable au représentant de l'impérialisme rouge qui a subjugué tous les peuples du Caucase.
Ce n'est pas le sang versé d'une population sans défense, pas plus que la tragédie d'un pays déchiré qui occupent l'esprit des communistes, voici plutôt :

"L'Azerbaïdjan est une base cotonnière pour la Transcaucasie et pour l'Union ; le naphte d'Azerbaïdjan, l'élevage azerbaïdjanien ont une grande importance et jouent un grand rôle. S'il arrivait qu'il y eut un fléchissement de ce côté, la répercussion se ferait sentir sur les autres fronts" (discours de M. Eliava).

A qui la faute ? Ni le Comité régional de Transcaucasie, ni Moscou, évidemment, ne sont coupables ; les dictateurs du Kremlin sont infaillibles, le régime colonial rouge n'est pour rien dans tout cela. La faute en revient, d'une part, à des "influences extérieures" et, d'autre part, aux communistes azerbaïdjaniens. Ce sont les organisation azerbaïdjaniennes du parti qui n'ont pas assez vite réagi.

Nonobstant les instructions du Comité central du parti d'envoyer des agitateurs à la campagne, le Comité central n'en a rien fait. Telle est l'accusation que ce même Eliava a lancé publiquement au visage des délégués azerbaïdjaniens. Sous le coup de cette outrageante accusation, les délégués azerbaïdjaniens se divisèrent en deux camps. "La faute n'incombe point à un excès d'indépendance des organisations du parti azerbaïdjanien", répondit le délégué Kassoumov, mais à un "centralisme excessif". Combien préférable aurait été un simple conseil du Comité central laissant aux forces locales le soin de s'occuper de ces affaires. La faute, dans les derniers événements, réside tout entière dans cet excès de centralisme ; voilà la vérité", ajouta-t-il.

En dépit des déclarations serviles des communistes azerbaïdjaniens à tendances russophiles, dans le genre de M. Karaev, qui au cours d'une vive polémique gratifia le commissaire du peuple Bouniat-Zadé de "serviteur du moussavat", dans les larges couches soviétiques d'Azerbaïdjan domine à n'en point douter l'influence du groupe Kassimov. Les journaux de Bakou relatent le discours hardi de l'ouvrier Zoulfaliev qui au cours d'une réunion, dans un quartier ouvrier, démontra les fautes commises par les organisations centrales. Ledit Zoulfaliev compara la situation du paysan des kolkhoz avec celle du serf sous l'ancien régime, ce qui lui valut d'être descendu de la tribune et emmené en un lieu qu'on devine sans peine. Un groupe d'étudiants de Bakou ne put se défendre de critiquer la politique centrale ; ils allèrent jusqu'à exiger la non-immixtion de Moscou dans les affaires du Caucase. Les étudiants pas trop hardis furent expulsés de l'Université et les professeurs ainsi que les autres étudiants furent "blâmés" pour leur "passivité", laquelle s'était manifestée par le fait même qu'ils avaient écouté des "discours contre-révolutionnaires" prononcés dans les murs de l'Université.

Comme on peut le voir, le mouvement "insurrectionnel" s'est emparé même des "classes dirigeantes" à la tête desquelles se trouvent des "camarades" choisis parmi les travailleurs responsables. Dans ce même discours de M. Eliava il y a des indications indirectes telles que "chez nous ont surgi tout dernièrement des cas individuels surtout en Arménie et en Azerbaïdjan de groupements au sein du parti". Ces dirigeants prêchaient la liquidation de tous ces groupements : "Nous devons à ce point discipliner toutes nos organisations de manière que le parti agisse comme un seul homme sur tous les secteurs et qu'il réponde pour chaque secteur en Transcaucasie aussi bien sur le secteur Géorgien qu'Arménien et qu'Azerbaïdjanien".

Malgré le triomphe du secrétaire général, la crise de la dictature communiste continue, sans aucun doute, à se trouver dans une situation incurable. Les contradictions créées par le régime soviétique lui-même croissent de jour en jour. Dans ce système de contradictions le principal rôle est joué comme toujours par deux facteurs capitaux qui se développent dans des directions diamétralement opposées. D'une part se développe un centralisme basé sur le fait de la concentration sur une étendue plus restreinte de la dictature du parti et, d'autre part, sur le développement de plus en plus grand de l'autonomisme dans les républiques nationales du fait de l'existence d'un renforcement du mouvement national.

Ces deux tendances divergentes de la réalité soviétique commencent à se heurter. Le mouvement insurrectionnel que nous analysons ici constitue l'une des étapes de ce conflit. Les victimes de ce conflit sont innombrables. Les meilleurs enfants du pays périssent dans cette lutte ; le peuple supporte des souffrances inouïes, des privations sans fin. De braves insurgés repoussent les furieuses attaques des occupants exclusivement avec leurs propres moyens, sans le moindre secours, séparés du monde civilisé. Il est possible que le sort leur réserve encore de pires souffrances ; abandonnés à eux-mêmes ils seront encore peut-être battus ; mais ce ne sera qu'une défaite matérielle et passagère. Au point de vue moral ils sont déjà vainqueurs car la victoire finale leur est garantie attendu qu'ils défendent moralement les principes invincibles de liberté, les principes du droit et de l'indépendance nationale. Le meilleur gage de succès de ces hauts bienfaits de la culture humaine pour les peuples du Caucase, consiste dans l'unité des intérêts politiques du Caucase ; l'idée de cette unité en raison même des derniers événements a progressé formidablement ainsi qu'en témoignent éloquemment les faits que nous venons de citer.
Dans le temps où l'on remarque la présence de "groupements" et de tendances divergentes dans les rangs ennemis, nous sommes heureux de constater la présence de tendances convergentes parmi les peuples du Caucase qui luttent en pleine solidarité pour l'indépendance des républiques du Caucase.
Oui, les peuples du Caucase qui, en la personne de leurs insurgés, soutiennent une lutte sanglante, la main dans la main, contre l'ennemi commun suivent la véritable voie historique. Les documents des organes dirigeants du Caucase national démocrate cités plus haut, montrent que dans cette voie qui est la vraie existe une certaine harmonie entre les théoriciens et les éléments pratiques du mouvement caucasien. Il ne nous reste qu'à désirer plein succès au Caucase dans cette direction, mais il faut se souvenir fermement que la lutte entre dans une phase décisive et que nombreuses seront les difficultés. Pour surmonter ces difficultés et pour atteindre une victoire complète il faut que l'union la plus intime de tout le Caucase se fasse, aussi bien entre le Nord et le Sud qu'entre l'Est et l'Ouest. C'est dans l'union de tous les peuples du Caucase et dans sa conception bien arrêtée de la réalisation indispensable de l'idée d'une Confédération indépendante du Caucase que réside le gage certain de notre victoire finale.
Ainsi, peuples du Caucase, unissez-vous, serrez vos rangs et autour de vos bannières nationales, levez plus haut l'étendard de l'unité caucasienne. En cela répétons-nous réside notre salut à tous.

M. E. Rassoul-Zadé.

Voir également : La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian