samedi 9 juin 2012

Première Guerre mondiale : l'élément arménien dans la perspective nationaliste géorgienne

La Géorgie et la guerre actuelle, Zürich, Orient-Verlag, 1915, p. 27-30 :

"Quant au quatrième élément principal du Caucase, les Arméniens, il est un peu difficile d'en parler, en toute franchise, car la vérité que l'on se permet de dire sur eux ouvertement est toujours accueillie par leur presse et par l'opinion publique comme une manifestation d'arménophobie. Il est vrai qu'ils ont souffert énormément à travers toute leur histoire, sous la domination des étrangers, depuis qu'ils ont perdu leur indépendance politique. Il est vrai que le régime d'Abdul-Hamid a été un fléau de Dieu pour ce peuple malheureux. Il est vrai qu'ils sont obligés quelquefois de jouer la double politique russophile et turcophile, étant partout parsemés, en Russie et en Turquie. Il est vrai, enfin, que le peuple arménien est un peuple travailleur, commerçant, intelligent sous beaucoup de rapports, — de là nos sympathies et notre respect pour lui — ; mais cela n'est qu'un côté de la vérité, qui n'est pas du tout suffisant, lorsqu'il s'agit de considérer le rôle qu'un peuple joue dans la vie d'un grand pays, comme le Caucase, dans la décision de son sort, de son avenir. Dans ce cas il faut dire toute la vérité, et voilà son mauvais côté. Les Arméniens du Caucase, dont le nombre s'élève à peu près à un million d'individus, ne forment pas une population compacte sur un territoire bien défini. Ils sont éparpillés dans tout le Caucase. Excepté une petite partie du Caucase du Sud, ils n'y sont nulle part dans leur patrie historique, mais ils forment un élément étranger parmi les aborigènes du Caucase. Il y a sur le territoire géorgien à peu près 200,000 Arméniens dont la majorité demeure dans les villes de la Géorgie orientale, surtout à Tiflis. Dans une province géorgienne de Djavakhethi, la majorité de la population agricole est aussi arménienne, grâce au gouvernement russe, qui a fondé ces colonies arméniennes en Géorgie au commencement du XIXième siècle pour le service que les Arméniens lui ont rendu pendant ses guerres contre la Turquie. Le reste des Arméniens est mélangé avec la population tatare, ne formant nulle part une majorité écrasante, même dans les provinces de leur ancienne patrie, comme, par exemple, dans le gouvernement d'Erivan, où ils dépassent de très peu la population musulmane. Partout ailleurs, dans le Caucase, les Arméniens forment une minorité en comparaison avec leurs voisins. Il est vrai que dans certaines villes, et même à Tiflis, les Arméniens sont très nombreux, mais leur rôle ressemble à celui des Juifs de la Pologne, de Varsovie, par exemple. Leur situation au Caucase, dont ils n'aiment pas en général à parler, ne leur permet pas d'aspirer à la formation d'un corps politique indépendant, même à l'autonomie territoriale, et c'est ce qui les rend envieux des autres peuples du Caucase, surtout des Géorgiens, qui sont en état de constituer un état indépendant. Les Arméniens sont, en outre, les détenteurs du capital marchand et usurier par lequel ils exploitent la population caucasienne d'une manière impitoyable partout où ils sont, dans les villages aussi bien que dans les villes. Les grands capitaux industriels du Caucase n'appartiennent pas exclusivement aux Arméniens. La grande majorité de ces capitaux constitue la propriété des Européens. L'Arménien des villes du Caucase — c'est le type de marchand ou d'usurier, cela veut dire un fléau de Dieu surtout pour l'agriculteur, qui est exploité et ruiné par lui systématiquement. Voilà la cause principale de la haine dont les Arméniens sont les objets au Caucase. Les sympathies que les Arméniens avaient toujours pour le gouvernement russe les ont discrédités encore plus. Ne pouvant pas aspirer à l'autonomie territoriale à cause du manque d'un territoire peuplé par une population nationale compacte, les Arméniens se contentent d'un côté des petites concessions que les Russes leur accordent (ainsi par exemple, lorsque les Russes ont pris de force les biens de l'Eglise arménienne, en 1904, le gouvernement les leur a restitués après une protestation du peuple et du clergé arméniens), et de l'autre côté ils sont toujours contre les aspirations autonomes des autres peuples, surtout des Géorgiens, préférant le régime russe, (...). Leur cri dans l'Europe tout entière qu'ils sont des éléments civilisateurs du Caucase n'est qu'une invention, connue, d'ailleurs, par les Européens qui ont étudié si peu que ce soit le Caucase. Le marchand et l'usurier étrangers ne peuvent jamais jouer un rôle civilisateur parmi un peuple dont la culture est infiniment supérieure à celle des immigrés. Les peuples du Caucase ont aussi leurs marchands et leurs usuriers, mais les premiers sont plus européens, et le nombre des derniers est très faible. Quant aux travailleurs arméniens, ceux des villes et de la campagne, leur état économique et leur culture sont infiniment inférieurs à celui, par exemple, des Géorgiens. (...) — En outre, c'est une force que les Russes emploient pour paralyser le mouvement national du Caucase. L'alliance des Arméniens avec le gouvernement russe date de longtemps. Les Russes les ont toujours employés contre les Turcs, maintenant ils les emploient aussi contre les Géorgiens et contre les autres Caucasiens. Pendant la révolution, en 1904—1905, les Arméniens n'ont pas participé au mouvement, quoiqu'ils annonçassent au monde entier qu'ils étaient les meneurs de la révolution tout entière. En même temps, ils voulaient être solidaires avec les Géorgiens, et leur solidarité se borna à la marche pompeuse de leurs bandes armées dans les rues de Tiflis et de Bakou. Les Russes ont provoqué un massacre arméno-tatare à Bakou, à Elisabethpol, à Tiflis même, et, il est vrai, les Arméniens se sont distingués dans cette lutte fratricide. Ils ont l'habitude d'appeler révolution semblables massacres, mais ces choses-là n'ont rien à faire avec une révolution, et, à Tiflis, c'est grâce à l'intervention des révolutionnaires géorgiens que le massacre a dû cesser. Et après, lorsque tous les partis révolutionnaires géorgiens avaient à décider si l'on devait continuer l'action révolutionnaire contre le gouvernement, le parti arménien a trahi les partis réunis en déclarant qu'en Russie, il n'y avait pas de champ d'action pour lui. Et c'était un parti qui se disait partout socialiste — en Géorgie, en Russie, en Europe même, qui marchandait sur les principes avec les partis socialistes russe et autres pendant l'élaboration du programme commun ! Heureusement tous ces partis ont compris finalement que tout le socialisme arménien n'était qu'un jeu, pas très sympathique, et personne ne reconnaît plus actuellement ce parti arménien (Dachnakzoutune) comme socialiste. Ils ont cessé eux-mêmes de l'intituler ainsi. Bref, par leur état économique spécial au Caucase, par leur égoïsme national qui ne leur permet jamais de reconnaître les droits politiques des autres, par leur alliance avec l'impérialisme russe au Caucase, les Arméniens sont devenus antipathiques aux Caucasiens. Dans cette guerre ils les ont trahis encore une fois, mais après la libération du Caucase, ils resteront toujours là, malgré leur trahison, pour jouer leur rôle dans l'organisation politique du pays, et c'est pour cela que nous devons, toujours prendre en considération ce quatrième élément du Caucase. Certes, toute la population arménienne du Caucase n'est pas inspirée de la manière que nous venons de décrire. Il y a de forts éléments arméniens qui pensent autrement, qui reconnaissent les droits de leurs voisins et qui sont prêts à coopérer avec eux dans la cause commune de la libération du Caucase. Ils savent parfaitement qu'une autonomie territoriale arménienne est impossible, et comme dans tout le Caucase, parmi tous les peuples, il est impossible de trouver un seul parti qui ne reconnaisse pas les droits de la nationalité arménienne, ils préfèrent travailler solidairement avec les Géorgiens et les Tatars, tout en reconnaissant la légitimité des aspirations politiques de ces derniers. Quelque régime que l'on puisse établir dans le Caucase indépendant, l'église, la langue, la propriété et toute la culture nationale des Arméniens seront respectées ; cela est connu par tous les Arméniens raisonnables, et c'est sur ces éléments qu'il faut compter, lorsqu'il s'agira sérieusement de l'abolition du despotisme russe au Caucase."



L'auteur de ce livre (paru également en allemand sous le titre Georgien und der Weltkrieg) est Mikheil Tsereteli, professeur (notamment d'assyriologie) et dirigeant du Comité de la Géorgie indépendante.

L'extrait ci-dessus est cité à titre informatif et ne reflète pas l'opinion de la rédaction de ce blog.

Voir également : Le conflit arméno-géorgien






Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

L'usure arménienne