vendredi 22 juin 2012

R. Khérumian : refus de l'appellation "arménoïde" et européanocentrisme en 1940-44

R. Khérumian, "Contribution à l'anthropologie des Arméniens et le problème de la race dinarique", Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, IXe série, tome 4, 1943 :

"Les données qui suivent proviennent d'une enquête anthropologique que nous avons réalisée en 1941-1942 et qui eut lieu principalement au dispensaire arménien de la Croix-Rouge à Paris, dans une usine d'Issy-les-Moulineaux et dans la banlieue parisienne d'Alfortville. Nous avons examiné 351 hommes, 153 femmes et 100 enfants et adolescents (de moins de 17 ans), filles et garçons. Les résultats de cette étude feront l'objet d'un livre où toutes les questions que nous exposons brièvement ici seront traitées d'une manière plus étendue et complète." (p. 25)

"Cet essai de classification correspond, dans ses grandes lignes, aux conclusions de Kossovitch, qui a trouvé comme principales composantes du peuple arménien les races suivantes : méditerranéenne, alpine, atlanto-méditerranéenne, dinarique et nordique.

Nous n'avons pas mentionné, intentionnellement, la race dite arménoïde ou « vorderasiatische Rasse » des auteurs allemands. En effet, arrivé au terme de notre enquête anthropologique, après avoir mesuré, décrit et photographié plus de 600 sujets, nous nous sommes vus forcés d'écarter ce terme et les notions qui s'y rattachent. Une race étant diagnostiquée par une somme de certains caractères mesurables et descriptifs bien définis, l'individualité de la race, dite arménoïde, ne paraît pas devoir subsister. On doit la considérer comme une variété de la race dinarique, ou, plutôt, comme un de ses types locaux. Les partisans les plus convaincus de la race dite arménoïde en tant que race distincte furent obligés du reste de reconnaître que sa ressemblance avec la race dinarique est tellement grande que Fischer les appela races-soeurs ; Günther : deux rameaux de la même race ; Haddon les réunit sous le nom de race illyro-anatolienne ; et enfin Skerlj les assembla par le terme de race dinarménienne.

L'inventeur du mot « arménoïde » fut von Luschan, qui crut avoir isolé en Syrie et en Asie Mineure un type particulier, à occiput aplati et nez proéminent, qu'il rapprocha des personnages des bas-reliefs hittites. Pour von Luschan, les individus de ce type représentaient la plus vieille population autochtone d'Asie Antérieure, à laquelle appartenait le peuple des Hittites, et qui se serait conservé parmi les Arméniens et certaines sectes musulmanes de l'Anatolie, tels que les Tachtadjis, les Bechtadjis, etc. Mais von Luschan n'avait jamais vu d'Arméniens ailleurs qu'en Syrie, et à l'époque (1885) où il élaborait sa théorie, les caractères anthropologiques des Arméniens n'étaient pas connus. Déjà en 1921, Hauschild objecta que le type « hittite » était différent du type arménien, et s'éleva contre la désignation de la race « hittite » par le terme d'« arménoïde ». Pour Hauschild, le principal élément du peuple arménien (Hauptcomponent) est la race dinarique. Cet auteur souligne qu'un des caractères essentiels du masque hittite, la grande largeur de la face et du nez, est très éloigné de la morphologie faciale des Arméniens. On constate aussi sur les bas-reliefs hittites l'absence de la dépression nasale remarquée par Vallois sur le vivant en Syrie, mais, ainsi que nous l'avons déjà signalé, rare chez les Arméniens.

Nous pouvons conclure, en opposant à la thèse de von Luschan l'identité incontestable entre le type classique dinarique, tel qu'il fut isolé par Deniker, et le type correspondant qui se laisse aisément reconnaître parmi les Arméniens. Nous ne pensons pas qu'il faille admettre l'existence d'une race particulière, propre à l'Asie Mineure, et présentant des caractères justifiant la conception de l'anthropologiste allemand, mais, de toute évidence, cette race, si race il y a, est sans rapport avec le type arménien. Le terme « arménoïde » nous apparaît dès lors comme une source de fâcheuse confusion.

Le second postulat de von Luschan, l'ancienneté de cette race hypothétique et ses origines antéro-asiatiques, se trouve aussi en contradiction complète avec les données actuelles de la paléoanthropologie. A l'encontre de son opinion, les fouilles démontrèrent que les brachycéphales à occiput aplati ne sont aucunement autochtones en Asie Antérieure, pas plus qu'en Arménie ; ils n'y apparurent que tardivement, vers la fin du deuxième millénaire avant J.-C. La place nous manque pour rappeler les résultats de nombreuses fouilles faites en Asie Mineure, en Mésopotamie, en Arménie, au Caucase, en sur les ossements de Tépé-Sialk et récapitulées dans notre dernière étude anthropologique sur les Arméniens. Leurs conclusions sont formelles : les brachycéphales à occiput aplati apparurent d'abord en Europe, d'où l'on suit leur migration jusqu'en Asie Antérieure, Arménie, Iran et Caucase. Les types qui les y précédèrent se rattachent à la race méditerranéenne, et, à l'époque plus tardive, à la race alpine. On note également l'élément nordique, attesté en Arménie, près du lac de Sevan. La succession chronologique des races dans toute cette vaste région se présente donc comme suit, par ordre d'ancienneté : d'abord Proto-méditerranéens et Méditerranéens ; ensuite Alpins et Nordiques ; et enfin, en dernier lieu, Brachycéphales dinariques, ces derniers, tardivement venus d'Europe.

Cette conception, imposée par la paléoanthropologie, s'accorde par ailleurs parfaitement avec les traditions historiques, relatives à l'origine européenne des Arméniens (Hérodote, Strabon), ainsi qu'avec les données de la linguistique (Meillet, Marqwart). On sait en effet que, selon Hérodote, les Arméniens étaient à l'avant-garde de la migration phrygienne, qui, elle-même, dérivait de la souche thrace. Et bien que la langue arménienne se situe à part dans le système indo-européen, on se souviendra que Meillet la rapprocha du grec, c'est-à-dire d'une langue voisine du thrace (dans la mesure où l'on peut juger d'une langue disparue comme le thrace).

On voit que les conclusions auxquelles nous aboutissons sont en apposition avec les idées qui, sous l'influence de von Luschan, avaient cours jusqu'à présent sur les origines et la place d'une des importantes races europoïdes. Nous ajouterons même que l'acharnement que mirent certains auteurs à séparer la race arménoïde de la race dinarique ne semble pas d'inspiration purement scientifique et nous pensons que, dans l'état actuel de nos connaissances, cette conception doit être abandonnée, comme contraire aux faits. Notre point de vue (qui du reste n'a pas le mérite de l'originalité, car il fut pressenti et même préconisé depuis plusieurs années par divers auteurs), en s'harmonisant avec les résultats des fouilles et avec toutes les recherches somatologiques sur les Arméniens et les Dinariques des Balkans, apparaît comme préférable, tout au moins jusqu'à ce que de nouvelles découvertes paléoanthropologiques permettent de résoudre définitivement le problème." (p. 35-38)


Yves Ternon, La cause arménienne, Paris, Le Seuil, 1983 :

"Pour chaque nationalité qui dispose de légions, l'Ostministrum a créé un Conseil général. C'est ainsi qu'est formé, le 15 décembre 1942, un « Conseil national arménien ». Son président est Ardaches Apeghian, qui s'occupait d'une association arméno-germanique chargée d'établir (comme Kherumian à Paris) la pureté raciale des Arméniens. Parmi ses membres, Nejdeh et Vahan Papazian. Le Conseil national publie jusqu'à la fin de 1944 un hebdomadaire, Armenian, édité par Viken Chanth, le fils de Levon Chanth, et diffusé par Radio Berlin. Comme le Conseil national arménien, le mouvement Azatamargan (« bataillon pour la liberté ») que dirige Nejdeh, est une organisation nazie." (p. 132)


Cyril Le Tallec, La communauté arménienne de France : 1920-1950, Paris, L'Harmattan, 2001 :

"Dans un but de "clarification", on diffuse alors en France des ouvrages consacrés à la "pureté raciale" des Arméniens, tel Les Arméniens, Race, Origines ethno-raciales de R. Kherumian (Paris, Vigot, 1941) ou Die Armenische Nation (H. H. Sandel, 1943), très admiratif envers le Parti "national-révolutionnaire" Daschnak." (p. 186)


Du même auteur (Rouben Khérumian) : Les coutumes matrimoniales des Arméniens





La collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Allemagne hitlérienne

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40