samedi 9 juin 2012

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d'Union Soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995 :

"Staline semble se faire la main sur des minorités nationales numériquement réduites pour préparer des opérations de plus grande envergure. Le 7 juillet 1937, un décret du Comité exécutif central des Soviets et du Conseil des commissaires du peuple décide de déporter 812 Kurdes installés en Arménie près de la frontière turque qu'il est indispensable de « nettoyer » de ses éléments douteux. Or ces Kurdes sont « douteux » par leur appartenance à un peuple installé en grande majorité en dehors des frontières de l'URSS. Ce n'est là qu'une très timide ébauche du « nettoyage » de cette frontière en 1944 qui déportera près de 100 000 membres de peuples divers, dont un nouveau contingent de Kurdes." (p. 23)

"Après avoir nettoyé la Crimée de ses Tatars, de ses Allemands, de ses Bulgares, de ses Grecs, Staline revint au Caucase et tout particulièrement à la Géorgie. Un arrêté du 21 juillet 1944 ordonne la déportation de 86 000 Turcs-Meskhètes, Kurdes et Khemchines des régions frontalières de la Géorgie : 40 000 sont envoyés au Kazakhstan, 30 000 en Ouzbékistan et 16 000 en Kirghizie. Ordre est donné au NKVD de procéder à cette mesure en novembre. Staline leur donne le droit d'emporter 1 000 kilos d'affaires personnelles (deux fois plus qu'aux Tatars). La directive signée par lui ordonne de procéder à des déplacements « par kolkhozes entiers ou par groupes distincts d'exploitations ». Staline accorde au NKVD 34 millions de roubles pour mener à bien cette opération.

Les Meskhètes sont des Géorgiens installés depuis des siècles dans leur région montagneuse qui porte leur nom (la Meskhétie), au nord de l'Adjarie, région du Sud-Ouest de la Géorgie qui s'étend jusqu'au port de Batoum et borde la frontière turque. Après le dépeçage de la Géorgie entre Perses et Turcs au XVIe siècle, ces populations furent assimilées par l'Empire ottoman sur le plan religieux et linguistique : les Meskhètes, convertis à l'Islam, s'habituèrent peu à peu à parler turc. Au début du XIXe siècle leur territoire fut en grande partie rattaché à l'Empire tsariste par Nicolas Ier. Le recensement de 1926 en dénombrait 137 921, le recensement de 1937 les ignore et les comptabilise soit parmi les Géorgiens, soit parmi les Turcs.

Les Kurdes, peuple de l'Empire ottoman, ont commencé à s'installer dans tout le Caucase, alors partie constituante de cet Empire, dès le début du XVIIIe siècle. Ils deviennent sujets du Tsar au cours de l'expansion russe dans la région pendant le XIXe siècle. Le recensement de 1937 en dénombre 48 399, inégalement répartis entre la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan. A la fin de la guerre en 1944 leur nombre avoisine les 60 000. A l'exception de quelques milliers de Kurdes urbanisés, cette population en majorité nomade a l'habitude, peu conforme à la rigidité du contrôle policier stalinien, de passer la frontière turque au gré de ses errances, et prête ainsi le flanc aux accusations d'espionnage ou en tout cas à la suspicion.

Les Khemchines ou Khemchiles sont des Arméniens convertis à l'Islam, originaires de l'Arménie turque ; ils vivent dans la république autonome d'Adjarie au bord de la mer Noire, le long de la frontière turque. Au nombre de 7 000 environ, ils ne constituent qu'une mince minorité (un peu moins de 5 %) de cette région autonome de la Géorgie dont la population autochtone, les Adjars, est, elle aussi, de religion musulmane. Un peu plus de 10 000 Khemchines vivent alors de l'autre côté de la frontière en Turquie. Ce facteur a sans doute pesé sur l'expulsion de leurs cousins soviétiques. Les Adjars, musulmans, mais sans cousins de l'autre côté de la frontière, n'ont pas été inquiétés.

Quelques jours après avoir été informé de la décision de déporter les Kurdes, le commissaire du peuple à l'Intérieur de l'URSS est interpellé par un subordonné inquiet, soucieux de montrer sa vigilance : les 812 Kurdes, déportés en juillet 1937 de la frontière arménienne en Kirghizie sont-ils visés par le décret du 21 juillet 1944 et doivent-ils être à nouveau déplacés ? La mise en œuvre de la décision traîne en longueur. Le 20 septembre un ordre du NKVD signé Béria donne les instructions détaillées. Objectif : « Réaliser l'opération en dix jours du 15 au 25 novembre de l'année en cours » soit près de deux mois après la diffusion de l'ordre. Béria divise la région en quatre secteurs opérationnels, chacun confié à un responsable du NKVD, flanqué d'un suppléant. Il mandate le vice-commissaire du NKVD, Tchernychov, pour négocier avec le général d'armée Khroulev, commandant en chef des troupes de l'arrière, la livraison de 900 camions Studebaker, fournis par les Américains au titre du lend-lease et soustraits à l'usage militaire pour transporter les victimes : six régiments et deux détachements spéciaux des troupes intérieures du NKVD sont mobilisés pour ce nettoyage." (p. 111-113)

Voir également : Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste
 
La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

Une hypothèse plausible : Staline a-t-il envisagé la déportation du peuple azéri sous l'influence de son camarade arménien Anastase Mikoyan ?

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens