samedi 16 juin 2012

Une parenthèse dans l'histoire du nationalisme révolutionnaire arménien : la résistance du Hintchak et de la FRA-Dachnak à la politique de russification inaugurée par Alexandre III

Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 223-225 :

"En 1897, le général Golitsyne était nommé commandant en chef du Caucase. Il fut un partisan résolu de la politique de russification comme principe de résolution de la question des nationalités au sein de l'empire. Cette famille de pensée jouissait de la faveur de différents cercles proches du pouvoir. Pobiedonostev, conseiller du tsar, et von Plehve, ministre de l'Intérieur, polonais et catholique d'origine, converti zélé à l'orthodoxie russe, en furent les plus influents représentants dans les hautes sphères du pouvoir. Des mesures anticatholiques et antijuives y firent suite.

Le gouverneur de Finlande, Bobrikov, nommé en 1898, fut un exécuteur convaincu de cette politique, luttant contre les institutions particulières dont cette nation avait été dotée dans un passé récent, notamment une Constitution propre. Russifier « en imposant la langue russe, en inondant ce pays d'agents russes, en renvoyant ses sénateurs, en expulsant les opposants », tel était son plan.

Dans le Caucase, la nation arménienne fut la première victime de cette politique d'assimilation et de mise au pas des particularités nationales. En 1897, Golitsyne s'attaqua à différentes institutions communautaires : il ferma les écoles arméniennes de Transcaucasie, instaurant le principe d'un quota d'Arméniens dans les autres écoles, ferma ses bibliothèques, supprima ses journaux. Les fondations et sociétés de bienfaisance furent harcelées.

En 1903, un décret impérial ordonna la nationalisation des biens de l'Eglise arménienne, suscitant des mouvements de révolte dans la population (notamment à Shousha au Karabagh) ; certains opposèrent une résistance armée à la saisie des lieux de culte par les autorités. On fit donner la troupe en plusieurs endroits. L'Eglise arménienne à Etchmiadzine fut prise d'assaut après que le catholicos eut refusé de donner les clés du sanctuaire et de son trésor.

Bien loin d'intimider le peuple et d'abattre ses sentiments identitaires, ces mesures les accentuèrent, les revigorant chez ceux qui s'étaient intégrés à la société russe, et étoffant les rangs des mouvements nationalistes ou socialistes. Le parti Hentchak, fondé à Genève en 1887, et le parti Dashnaksoutioun, nationaliste et socialiste, fondé à Tiflis en 1890, en étaient le moteur. Orienté à l'origine contre l'Empire ottoman pour obtenir davantage de libertés politiques et économiques, pratiquant attentats et assassinats politiques, le mouvement nationaliste arménien fut souvent en délicatesse avec les autorités tsaristes, soucieuses de maintenir de bonnes relations avec son voisin turc, « la puissance » d'Abdulhamid. De nombreux militants et activistes furent jetés en prison ou bannis du Caucase.

Les autorités russes encouragèrent des groupes informels azéris à s'opposer aux activistes arméniens. L'utilisation de tels groupes, profitable à l'intérieur, donnait à l'extérieur un gage de la bonne foi russe : le tsar ne pouvait plus être accusé de soutenir les menées anti-ottomanes arméniennes. La passivité russe face aux massacres d'Arméniens par des bandes kurdes en 1894-1896 dans l'Empire ottoman acheva de faire perdre à nombre d'entre eux la foi dans une Russie protectrice des chrétiens de la Porte. Le mouvement nationaliste arménien prit peu à peu une coloration antitsariste qui trouva un puissant allié dans les mouvements socialistes russes, au travers des revendications sociales et de l'agitation dans les milieux ouvriers de Bakou, dans lesquels les Arméniens étaient fortement mobilisés."





1914-1915 : la volonté de collaboration de la FRA-Dachnak avec l'Entente et contre l'Empire ottoman