mercredi 29 août 2012

Agitation tribale à la frontière turco-persane dans l'Entre-deux-guerres : la collusion des comités nationalistes kurdo-arméniens

"Questions musulmanes", L'Armée d'Afrique (Organe de liaison entre les officiers de réserve de l'Algérie, Tunisie et Maroc et leurs camarades de l'active), n° 51, 6e année, janvier 1929, p. 30-31 :
PERSE

Politique intérieure. — La petite révolte des Tourouf du Khuzistan est totalement apaisée. Les Cheikhs soumis ont déclaré avoir été poussés à la rébellion par le Commandant des troupes locales Sarhang Moustapha Khan. Celui-ci a été arrêté et transféré à Chiraz.

En Kurdistan persan le calme a régné partout. Seule la région du petit Ararat et de Makou (pointe N.O. de la Perse) reste le centre d'une agitation politique dirigée contre la Turquie. Sur les pentes Sud du petit Ararat un groupement kurde armé de 1.200 à 1.500 hommes appartenant aux Djelalis échappe au contrôle des autorités persanes. Ces Kurdes observent actuellement une attitude défensive mais pourraient dès le printemps prochain créer des difficultés à la frontière turco-persane. Les relations qu'ils entretiennent avec les comités Tachnak locaux confirment la collusion entre les mouvements nationaux Kurdes et Arméniens. Les accords conclus entre les comités centraux nationalistes kurdes et arméniens de Paris et du Caire se traduisent par des ententes locales entre les îlots de résistance arméniens et kurdes de la Turquie orientale. Cette alliance Arméno-Kurde est dirigée uniquement contre la Turquie, mais elle est susceptible d'inquiéter la Perse en gênant sa politique d'assimilation progressive des Kurdes : en outre elle risque de provoquer les protestations justifiées de la Turquie si celle-ci a la preuve que les Kurdes persans peuvent impunément organiser sur leur territoire l'aide aux Kurdes ou Arméniens révoltés de Turquie.

Pour calmer les appréhensions persanes, le comité Tachnak de Paris a imposé aux Kurdes un article stipulant que la Perse ne serait pas visée par les ambitions Kurdes ou par les opérations nécessaires à leur réalisation. En outre le Comité Kurde d'Alep a envoyé en Perse sa personnalité la plus marquante, Beder Khan. Celui-ci n'a pu encore entrer en relations avec l'entourage du Schah, qui lui reproche d'avoir manqué de discrétion dans sa venue à Téhéran.

Politique extérieure. — L'officier de marine italien, engagé par le Gouvernement persan pour la réorganisation de sa marine du golfe Persique, est arrivé à Téhéran ; c'est le major Henri de Zan.

La Perse a signé avec l'Egypte un traité aux termes duquel elle abandonne le bénéfice des capitulations. Les sujets persans en Egypte relèveront désormais des juridictions locales ; pour les questions de statut personnel ils s'adresseront aux tribunaux religieux qui leur appliqueront les lois persanes. Les sujets égyptiens bénéficieront d'une situation analogue en Perse.

Voir également : Les nationalistes kurdes (Khoyboun) et arméniens (Dachnak) dans l'Entre-deux-guerres : un combat commun au nom de la "fraternité aryenne" (sic) et pour une "confédération aryenne" (re-sic)

La coopération des dachnaks avec la Perse/Iran aryaniste et antisémite de Reza Shah Pahlavi


L'instrumentalisation de la "carte kurde" par la Perse de Reza Shah Pahlavi

Comment les nationalistes kurdes dissimulent hypocritement le volet raciste (aryaniste) de leur idéologie sous un verbiage humanitaire

  
  

Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie"

Aristide Briand, intervention au Sénat citée dans Le Petit Parisien, 30 décembre 1921 :

"Il ne faut pas négliger l'effet moral produit par l'accord d'Angora sur les populations musulmanes du monde entier. Il y a eu un véritable enthousiasme pour la France. On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie ; or, c'est nous, et nous seuls qui les avons soutenus, qui les avons recueillis. Au surplus, il ne s'est rien passé de regrettable en Cilicie. Pourquoi faut-il donc que ce soient toujours les Français qui craignent que les choses se passent mal ? Le délégué pontifical s'est rendu a Adana et il a pu constater la tranquillité du pays que nous abandonnions.

Certains semeurs de panique en Cilicie voulaient provoquer le départ des Arméniens pour racheter leurs propriétés a vil prix
; nous avons pris des mesures pour empêcher de pareils abus.

La question en est là. La France maintiendra-t-elle une armée de 100.000 hommes en Orient ? Si je savais que la possession de la Syrie dût être disputée jour par jour, mois par mois, aux Turcs, il vaudrait mieux s'en aller. Et je m'en irais."

Voir également : La réponse ferme du président du Conseil français Aristide Briand aux ambitions territoriales arméniennes sur Kars et Ardahan

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens


Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français


Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie


L'arrogant fanatique arménien Patrick Devedjian profère des énormités, crache sur la France et fustige les historiens


L'amitié franco-turque

La propagande soviétique en faveur du "retour" des Arméniens dans les années 30

Le Figaro, 21 décembre 1931 :
LA PROPAGANDE SOVIETIQUE EN ARMENIE

Ankara, 20 décembre. Les Soviets préparent, sur l'initiative du comité central exécutif de l'Arménie soviétique, la mise en application d'un plan de fixation en Transcaucasie des populations arméniennes vivant en Turquie et en Grèce. Des agents soviétiques procèdent notamment en Arménie turque au recrutement massif d'artisans arméniens auxquels ils promettent de nombreux avantages.

On apprend, d'autre part, que la même propagande est poursuivie en Grèce, où un paquebot a été frété pour transporter à Odessa 1.800 réfugiés arméniens fixés jusqu'à présent dans la banlieue d'Athènes.

Voir également : Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

L'assassinat de l'archevêque Léon Tourian (1933)

Missak Manouchian : patriote français ou terroriste stalinien sans envergure ?
 

Mort d'un stalinien arménien : Henry Karayan

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40 
  
Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

mardi 28 août 2012

L'analyse des divergences arméno-géorgiennes par Simon Vratsian

"Revue de presse", Prométhée, n° 93-94, août-septembre 1934, p. 29-30 :
Divergences arméno-géorgiennes

Dans le journal arménien Aratch, M. Vratsian consacre un important article à l'analyse des relations souvent tendues entre Géorgiens et Arméniens. Il écrit notamment :

« 1. Question politique. — La Géorgie a perdu son indépendance en 1801. Au 19e siècle, elle s'est souvent soulevée contre la Russie. Dans leur lutte contre la Russie, les Géorgiens s'appuyaient tantôt sur la Turquie, tantôt sur la Perse. Ces deux Etats constituaient des facteurs positifs dans le mouvement libérateur de la Géorgie. La Russie seule était considérée comme puissance ennemie, et ce phénomène, avec quelques modifications extérieures, domine jusqu'à présent la politique nationale de la Géorgie.

Par contre, pour les Arméniens, la Russie passait pour un facteur positif tandis que la Perse des Khans et la Turquie de Sultans étaient considérées comme des puissances ennemies. L'idéal de la Géorgie consistait à s'affranchir du joug russe tandis que les Arméniens ne rêvaient que de la protection des tsars chrétiens russes. Sous différentes formes les Arméniens étaient toujours avec la Russie, les Géorgiens, eux, contre la Russie. Pendant l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens se rangeaient du côté de la Russie sans réserve. Cette différence de tendance politique reste toujours.

Les Géorgiens profitaient de toute occasion pour soulever la question en faveur de l'indépendance de la Géorgie, tandis que les Arméniens se gardaient toujours de toute prétention d'ordre politique, se contentant de la possibilité de vivre en paix sous la protection de l'immense Etat russe. C'est ce qui a eu lieu au cours de la grande guerre. Alors que les Géorgiens organisaient des légions de volontaires avec les Turcs et les Allemands contre la Russie, les Arméniens guerroyaient avec les Russes contre la Turquie. Cette divergence de tendance politique dans les rapports arméno-géorgiens fut un facteur important qui reste en vigueur jusqu'à présent. Alors que les Géorgiens luttent avec tous les moyens à leur disposition contre la Russie soviétique pour l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens, eux, sont de tout cœur avec elle.

2. Question relative eux Arméniens de Turquie. — Dès le premier quart du 19e siècle jusqu'au début de la grande guerre, les Arméniens de Turquie émigrèrent au Caucase par groupements tantôt petits, tantôt grands. C'est ainsi que l'élément arménien a considérablement augmenté en Géorgie. Tiflis, la côte de la mer Noire, Akhalkalaki, Akhaltsich, furent arménisés, devant les yeux des Géorgiens. Le fait prouvait une grande indignation des patriotes géorgiens qui demandaient non seulement de fermer la porte de la Géorgie aux Arméniens de Turquie mais d'expulser même les Arméniens anciennement établis en Géorgie. Cette demande revêtait souvent un caractère aigu et violent et, naturellement, elle recevait une riposte non moins violente de la part des Arméniens.

3. Question politique des Arméniens Turcs. — Les Arméniens luttaient contre le régime turc, ils demandaient des réformes dans les villayets arméniens contigus souvent avec les territoires sur lesquels la Géorgie réclamait aussi ses droits, tel, par exemple, le villayet de Trabisund. Rappelons-nous la carte présentée par le gouvernement géorgien à la Conférence de la Paix, et son inflexibilité dans la question de frontières à la Conférence de San Remo, et nombre de choses deviendront claires.

La question de l'Arménie turque occupe une grande place dans les controverses arméno-géorgiennes. Certes, la presse arménienne ne pouvait laisser sans réponse l'attitude hostile de la Géorgie à l'égard de cette question.

4. Facteurs économiques. — Après la mainmise russe sur le Caucase, de larges perspectives économiques s'ouvraient devant les Arméniens. Encore, aux temps de l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens jouaient un rôle considérable dans la vie économique du pays. L'Arménien était producteur, commerçant, artisan ; le Géorgien, maître et consommateur. Avec l'apparition de la Russie, les Arméniens, dans des conditions comparativement libres et garanties, commencèrent à pas de géants à monter sur l'échelle économique du pays. La noblesse géorgienne tombait, les Arméniens achetaient ses terres. La bourgeoisie arménienne, base de la domination russe en Géorgie, dominait elle-même sur le pays.

Les patriotes géorgiens pouvaient-ils supporter cet état de choses ? Et l'aristocratie géorgienne qui présentait encore une force ? »

Voir également : Le dachnak "modéré" Simon Vratsian et la Turquie : l'exception qui confirme la règle

Le conflit arméno-géorgien



Mir Yacoub Mehtiev : "La Question Arménienne"

Mir Yacoub, "La Question Arménienne", Prométhée, n° 76, mars 1933, p. 4-7 :
La question arménienne est l'une des plus complexes qui se posent pour tout l'ensemble du Caucase. Elle fut soulevée pour la première fois vers la fin du dernier siècle et ce qui est le plus frappant, c'est que les Arméniens habitant l'étranger furent les premiers à s'y intéresser. C'est ainsi qu'en France, en Angleterre, en Amérique, des cercles d'hommes politiques arméniens se formèrent et adoptèrent comme mot d'ordre d'orienter la nation arménienne vers une nouvelle forme de développement et de réveiller en elle la conscience nationale.

L'on se rappelle qu'à l'époque un mouvement en faveur des peuples des Balkans se dessinait parmi les hommes d'Etats européens. Des flots d'encre coulèrent, à la fin du XIXe siècle, en faveur de la création de foyers indépendants pour les sujets chrétiens de l'Empire Ottoman. Une semblable agitation devait nécessairement étendre son influence sur la partie bien pensante du peuple arménien. Chacun pensait que le moment était venu de tirer parti de l'état d'esprit qui se manifestait chez les grandes puissances, à l'égard de l'Empire Ottoman, pour soulever la question arménienne. Il ne s'agissait donc que de développer, d'activer cette propagande afin d'atteindre le grand public européen.

C'est à cette fin que Londres fut choisi comme centre de propagande parce que cette ville avait subi très profondément l'influence des idées anti-turques de Gladstone. Dès lors, des cercles s'organisent et pour la première fois l'idée de créer une Arménie indépendante et libre, avec l'appui de l'Europe évidemment, se fait jour parmi les révolutionnaires arméniens.

Nombreux étaient d'ailleurs les Etats occidentaux qui envisageaient favorablement l'idée de créer un foyer arménien indépendant, et cela d'autant plus qu'aux frontières de la Transcaucasie l'influence et les forces de l'Empire russe grandissaient de jour en jour, au point qu'on pouvait craindre que la Russie ne pénétrât plus avant en Turquie et en Perse. Pour, atteindre, d'une part, le Golfe Persique, et, d'autre part, la mer Méditerranée, cette pénétration était devenue nécessaire à la Russie qui, d'ailleurs, caressait encore l'espoir, par une intervention dans le conflit qui divisait les révolutionnaires arméniens et le gouvernement turc, de renforcer son influence sur le plateau anatolien. Mais le jeu de la Russie dans les affaires arméniennes était dangereux pour les grandes puissances, vivement intéressées au sort de l'Asie musulmane. C'est pourquoi l'Europe favorisait et soutenait même l'idée de constituer un Etat arménien indépendant, véritable « Etat-tampon » destiné à neutraliser l'avance russe.

Pour réaliser ce plan, il fallait, au préalable, y préparer l'opinion dans la population arménienne de Turquie ; à cette fin, des organisations politiques se créent qui, malgré des nuances diverses, professent en gros les mêmes idées. Ainsi apparaissent, à la fin du XIXe siècle, les partis « dachnaktsoutioun », « Guitchak », et « Arménie », qui tous se livrent à une active propagande en faveur d'une Arménie indépendante.

Mais les puissances qui accordaient leur appui au mouvement arménien ne tardèrent pas à s'apercevoir que la création d'un Etat arménien dans les limites de la Turquie n'était pas fort aisée. Un diplomate français des plus connus, M. Cambon, à qui de nombreuses années passées en Turquie avaient permis d'étudier avec sympathie la question arménienne, écrit que la création d'un Etat arménien indépendant dans les limites de l'Empire ottoman est presque irréalisable.

« Les Arméniens, dit-il en substance, ne peuvent, comme les Grecs ou les Bulgares, se tailler un Etat ayant ses frontières naturelles, car il n'y a pas autour d'eux d'autres nationalités qui puissent se laisser absorber par eux ». Le fin diplomate ajoute que les Arméniens vivent dispersés aux quatre coins de la Turquie et qu'en Arménie même ils sont partout mélangés aux Musulmans. En outre, il ne faut pas oublier que la population arménienne est répartie entre la Turquie, la Russie et la Perse. Ainsi, M. Cambon ne voit guère la possibilité de résoudre la question arménienne en Turquie. Les faits lui ont, du reste, donné raison.

Et l'Amérique elle-même, si enthousiaste pour les Arméniens, en est arrivée à cette conclusion que les Arméniens sont en minorité dans les limites de l'Arménie turque (1).

Cependant, tandis que le gouvernement ottoman, par son inertie et sa mauvaise administration, aggravait encore les difficultés de la question, les organisations révolutionnaires arméniennes ne limitaient point leur zone d'activité à la seule Turquie : elles préparaient un terrain de propagande en Transcaucasie également.

Si bien qu'à la fin du XIXe siècle leur principal centre d'activité est transféré en Transcaucasie. Le parti Dachnaktsoutioun, l'une des organisations les plus puissantes, concentre ses forces à Tiflis et dans d'autres villes du Caucase ; des cellules sont créées et des journaux en langue russe ou arménienne commencent à paraître.

Un travail tendant à réveiller le sentiment national s'opère parmi les Arméniens de Transcaucasie et déjà des accusations sont formulées contre les abus de l'administration russe. Et de même que les partis azerbaïdjaniens et géorgiens, le parti arménien s'efforce par une active propagande de disposer en sa faveur les cercles libéraux de la société russe.

Le gouvernement russe qui, jusqu'à ce jour, avait puissamment soutenu le mouvement arménien en Turquie ne tarda pas à s'apercevoir du caractère révolutionnaire de ce mouvement dont le programme n'était pas seulement national, mais aussi social. Les autorités russes commencèrent donc à surveiller les agissements du parti arménien.

Le parti dachnaktsoutioun adopta pour tâche la défense des intérêts économiques, culturels et nationaux des Arméniens contrariés par les autorités russes. L'on sait que par ordre du prince Galitzine, les biens affectés à l'Eglise arménienne furent confisqués au profit de l'Etat. C'est pourquoi les organisations révolutionnaires prêchèrent la lutte contre le pouvoir russe, à quoi le gouvernement répond par des mesures répressives contre les chefs du parti dachnaktsoutioun. Au cours de la période révolutionnaire de 1905, la politique du gouvernement russe au Caucase consiste à dresser les uns contre les autres les peuples du Caucase, plus particulièrement les Azerbaïdjaniens contre les Arméniens. Par là le gouvernement russe cherchait une diversion au mouvement révolutionnaire, de jour en jour plus puissant au Caucase. Cela amena le pouvoir tsariste, après qu'il eut maté le mouvement révolutionnaire et qu'il se fut consolidé, à pratiquer au Caucase une nouvelle politique à l'égard des Arméniens. Le nouveau vice-roi, le Comte Vorontsov-Dachkov, s'efforce par tous les moyens de rallier au gouvernement russe les sympathies des Arméniens ; à cet effet, il prête tout son appui à la grande bourgeoisie arménienne du Caucase.

Le but de cette politique est clair : la Russie songe à utiliser la population arménienne du Caucase pour satisfaire ses visées impérialistes en Turquie et en Perse. La bourgeoisie arménienne se laisse gagner par ces manœuvres engageantes ; par contre les partis démocratiques et révolutionnaires arméniens se montrent réfractaires aux avances du gouvernement. C'est que dans cette manœuvre ils ont pu nettement discerner la pensée des hommes d'Etat russes. Il n'en est pas moins vrai que cette politique de la Russie se poursuivit jusqu'en 1914, c'est-à-dire jusqu'à la Grande Guerre.

Lorsque la Grande Guerre éclata, le gouvernement russe lança un appel aux Arméniens, leur demandant d'entrer en guerre contre la Turquie. Des détachements de partisans se formèrent et s'en allèrent guerroyer sur le front turc. La Russie promettait, si elle obtenait la victoire, de donner l'autonomie à l'Arménie.

Cependant dès le début de la guerre et après les premiers élans d'enthousiasme, les Arméniens se rendent compte que le but réel du gouvernement russe est tout autre et qu'il serait naïf de croire à la création d'une Arménie autonome par les soins de la Russie. Cette création apparaît d'autant plus invraisemblable, le jour où les troupes russes pénètrent en territoire turc et occupent Erzeroum et son vilayet.

La politique poursuivie par le gouvernement et par le haut commandement permet aux Arméniens de comprendre que la population de l'Arménie est vouée à l'extermination et que le but de la Russie est de créer une « Arménie sans Arméniens ».

Dès ce moment un sourd mouvement d'indignation agite les détachements de partisans arméniens : nombreux sont alors parmi eux les maladies simulées, les cas de désertion et même de passage à l'ennemi, c'est-à-dire à l'armée turque. Les chefs de partis arméniens prévoyant déjà une lutte possible contre le gouvernement russe prennent des mesures pour que les détachements arméniens conservent les armes qui leur avaient été remises et ne les livrent en aucun cas.

En 1915, le parti « dachnaktsoutioun » se réunit en congrès à Tiflis et déjà l'on peut constater une certaine hostilité contre la Russie. Les chefs politiques arméniens arrivent à montrer que la Russie ne songe nullement à faire de l'Arménie un Etat indépendant ou autonome ; mais bien d'y installer des émigrants russes de la Russie centrale et d'utiliser le territoire arménien pour se donner une issue sur la mer Méditerranée par le port d'Alexandrette.

Voici du reste ce qu'on trouve à ce sujet dans les documents secrets des archives de l'état-major de l'armée du Caucase : « Les discours enflammés prononcés au congrès par Andronik soulevèrent l'enthousiasme des assistants. Andronik montra clairement aux Arméniens que la Russie pouvait devenir beaucoup plus dangereuse que la Turquie et qu'il allait bientôt falloir entrer en guerre avec elle. »

Cette tension persiste jusqu'en 1917, c'est-à-dire jusqu'au moment où éclata la Révolution russe. La désorganisation du front, qui s'ensuivit, l'abandon des positions par les soldats russes changea du tout au tout la situation au Caucase.

Convaincus à présent que la Russie ne poursuivait d'autre but que la réalisation de ses plans impérialistes et qu'elle ne songeait nullement à prêter un appui quelconque à l'Arménie, les hommes politiques arméniens en conclurent que le véritable centre de la question arménienne se trouvait dans l'Arménie transcaucasienne. Ayant reconnu la nécessité de collaborer avec les peuples caucasiens des pays limitrophes, les Arméniens entreprirent courageusement de créer et d'organiser une Arménie caucasienne.

(à suivre.)

Mir.

(1) Le rapport du général Harbord, publié en 1920, en fait foi.

Voir également : La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian

Memmed Emin Resulzade : "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase"

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

La brusque et courte phase anti-russe du nationalisme arménien


1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste


lundi 27 août 2012

Beyrouth, 1931 : échauffourées entre dachnaks et hintchaks

Les Echos de Damas, 5 août 1931 :
ENTRE LES PARTIS ARMENIENS

Les membres du parti arménien « Tachnak » ont l'habitude de faire chaque année, à pareille époque, une excursion dans les environs de Beyrouth.

Dimanche dernier, après avoir pris l'autorisation du ministère de l'Intérieur, ils s'en allèrent en groupes à Nahr El Kelb, où ils se dispersèrent dans les cafés. Mais ils furent suivis par plusieurs jeunes gens appartenant au parti « Hanchak » après avoir bu copieusement, essayèrent de provoquer des incidents.

Les gendarmes durent intervenir pour les mettre à la raison mais l'un d'eux prit de force le fusil d'un gendarme et le brisa.

Le commandant de gendarmerie et le Kaïmakam du Kisrouan, alertés accoururent sur les lieux et firent arrêter les agresseurs.

Voir également : Beyrouth, 1936 : violences extrémistes arméniennes à l'encontre de la police française

Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

L'assassinat de l'archevêque Léon Tourian (1933)

L'Effort algérien (Journal d'Action et d'Organisation Catholique Sociale), 16 février 1934 :
L'Arménie catholique [sic] est pour les Soviets.

De l'Office Caritas :

C'est un fait peu connu, mais important à signaler qu'un bon nombre d'Arméniens — même catholiques — sont favorables au régime soviétique actuel. En effet, l'Arménie forme une république soviétique autonome (capitale Erivan), qui bien qu'incluse dans les cadres de l'U.R.S.S., jouit d'une assez large autonomie, même au point de vue religieux. Les Arméniens pensent que dans les circonstances présentes, ils ne peuvent avoir une situation plus favorable ; car si l'Arménie pouvait proclamer son indépendance — ce qui est peu probable — elle retomberait vite sous la domination turque, qui, vraisemblablement, serait moins tolérante.

Les organisations d'émigrés arméniens très nombreux en Egypte, en Syrie, en France et aux Etats-Unis, voient d'un assez bon oeil le développement de cette République arménienne, bien que soviétique, et favorisent même le départ des Arméniens vers Erivan. On assure que l'opportunisme des Soviets laisse toute liberté ; l'exercice du culte est à l'action du clergé arménien.

Aussi, l'archevêque grégorien (schismatique) des Arméniens résidant aux Etats-Unis avait-il arboré le drapeau soviétique et fait réciter des prières pour le gouvernement de Moscou.

C'est la raison pour laquelle il a été assassiné à New-York, dans sa cathédrale, par un membre du parti fasciste arménien ou Daschnak, groupement politique qui réclame l'indépendance de la Grande Arménie (Arménie et Géorgie).


Ce fait tragique et brutal attire l'attention sur les destinées de l'Arménie. Quel sera le sort de la République d'Erivan ? Restera-t-elle enclavée dans l'empire soviétique où retrouvera-t-elle sa liberté ? Souhaitons que, quoiqu'il arrive, rien ne tourne au détriment de la foi traditionnelle du peuple arménien.

Voir également : Le terrorisme interne arménien

Gaïdz Minassian : "des Arméniens ont tué des Arméniens"

Les graves dissensions politiques au sein de la communauté arménienne dans la France de l'Entre-deux-guerres

dimanche 26 août 2012

Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

P. Risal (pseudonyme de Tekin Alp), "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale", Mercure de France, 16 août 1912 :

"Dans l'immense empire des Turcs osmanlis, l'éternel négligé est le prétendu dominateur. Il existe une littérature abondante sur les Grecs et les Bulgares de Thrace et de Macédoine, sur les Arméniens, les Albanais, etc. ; mais l'on a fort peu écrit sur les Turcs, leur vie sociale, leurs tendances, leur activité économique et mentale. Des publications multiples, des sociétés, des congrès défendent les nationalités vivant sous le sceptre d'Osman, revendiquent leurs droits méconnus, protestent contre les exactions, les oppressions auxquelles, hélas ! elles n'ont que trop souvent été en butte. Mais qui donc a élevé la voix en faveur de cette sempiternelle victime, de ce serf taillable et corvéable à merci, le paysan turc ?

Une population d'origine turcomane, probe, patiente, dure à la tâche, résignée et silencieuse, est courbée sur la glèbe ingrate et traîtresse de plusieurs régions des Balkans et de l'Anatolie. Elle seule, pendant des siècles, a alimenté les casernes de l'empire. Son sang a coulé dans tous les sillons abandonnés par les cultivateurs macédoniens devenus comitadjis, et dans tous les sentiers des provinces insoumises, depuis l'Albanie jusqu'au Hauran et au Yemen. De tout temps, ses enfants, à peine sortis de l'adolescence, ont été arrachés brutalement aux campagnes pour être relégués en des garnisons reculées, dans un lamentable abandon. Des années se passaient, quinze et même vingt-cinq années parfois, sans que l'ordre de licenciement vînt délivrer ces hommes de leur servitude. Quand ils regagnaient leurs foyers, ils n'avaient plus aucune vigueur, aucun goût pour le travail. Ils étaient aigris, démoralisés. Souvent, les vieux parents étaient morts après avoir trainé une vie misérable ; la terre familiale était obérée d'hypothèques ou même vendue par les soins des fermiers de la dîme, voraces et impitoyables. (...)

Sur le plateau anatolien et sur les agglomérations turques disséminées à travers les possessions d'Europe, s'appesantissaient toutes les oppressions et toutes les misères : routine, incurie, concussion, délation, terrorisme.

La prison et l'exil imposaient silence aux meilleurs, aux plus hardis. Toute velléité de relèvement était punie comme un crime. (...)

Aucun souffle de réveil ne semblait secouer ce peuple insoucieux du progrès, qui paraissait voué à un asservissement certain, sinon à une fin très proche.

Groupés autour de leurs solides organismes communaux, les non-musulmans, cependant, développaient avec intensité leurs institutions nationales, leurs oeuvres d'entr'aide, leurs écoles ; ils rachetaient les terres, faisaient revivre les industries indigènes, entraient en contact avec l'Occident, se livraient au commerce. Ils parvenaient à une prospérité remarquable. Les privilèges religieux que les sultans dédaigneux leur avaient conférés constituaient pour eux un palladium. Les consuls des puissances balkaniques, les agents de l'Europe les guidaient, les soutenaient, les défendaient contre les fonctionnaires faméliques. Instruits, entreprenants, actifs, ils distancèrent bientôt leur maître turc.

A mesure que les chrétiens s'élèvent, les Turcs, dépourvus de tout secours, abandonnés sans espoir à l'emprise du despotisme, s'abaissent, perdent pied. Le conquérant redouté est refoulé même de ses domaines. Deux peuples partis de directions opposées l'obligent à se masser dans le centre de l'Anatolie. Les Grecs venus des îles lui enlèvent progressivement le littoral, le rejettent vers les steppes salines et les déserts incultes, tandis que les Arméniens, enrichis grâce à leurs relations commerciales avec les places britanniques et devenus des prêteurs d'argent, lui dressent une barrière infranchissable du côté de l'Orient, le contiennent, le repoussent.

En Europe, sa situation n'est guère plus heureuse. Campé au milieu de populations hostiles, turbulentes, impatientes du joug, pourchassé des régions qui, l'une après l'autre, se détachent de l'empire, il voit son existence même menacée. Nulle part, il n'est chez lui. Il est l'intrus, l'ennemi. Il n'a pas su achever, par l'assimilation, l'oeuvre de la conquête ; il n'a pas absorbé le vaincu. Il ne s'est pas non plus assimilé à lui. (...) Confiant dans sa force, il avait négligé de jeter des ponts entre les garnisons qu'il essaimait à travers les contrées, à travers les colonies laborieuses des turcomans qui marquaient les étapes des années triomphantes. Garnisons et colonies restaient dispersées, sporadiques. Aucun lien ne les rattachait entre elles. Elles s'ignoraient. Les espaces les séparaient. Elles ne se sont pas senties vibrer à l'unisson. Les éléments d'une âme collective lui ont fait défaut. Le peuple turc n'eut point de conscience nationale. (...)

D'ailleurs, l'Europe n'a point laissé de répit au Turc. Toute la chrétienté s'est liguée contre lui et l'a contraint d'être en permanence sur le qui-vive. Il n'a guère pu déposer les armes ; l'épée a toujours ceint ses reins. Il n'a point eu le loisir de se recueillir, de jouir en paix de ses acquêts. Il n'a pu rien organiser. Une défensive incessante a épuisé ses forces, accaparé son attention. Il était heureux de se décharger sur les communautés religieuses des soins pénibles de l'administration des peuples vaincus. Il se contenta du titre de suzerain et des avantages matériels qui y étaient attachés." (p. 673-676)

"Le service du gouvernement, l'impôt du sang, l'abandon de toutes les professions lucratives avaient décimé la population turque et l'avaient appauvrie. Sauf quelques centaines de beys, propriétaires terriens, les Turcs vivent du prolétariat fonctionnariste ou militaire. Ils se contentent de traitements de famine, de maigres soldes. Ils sont d'ailleurs d'une sobriété et d'une frugalité étonnantes. Ils déjeunent d'une pomme, dînent d'un quignon de pain et de quelques olives. En Anatolie, les laitages et le blé bouilli sont la base de leur alimentation. Ils ne font guère de grandes dépenses somptuaires. Un costume par an, acheté régulièrement à bayram leur suffit. Ils l'endossent le premier jour de la fête et le portent toute l'année.

Avec des besoins aussi modiques, l'habitude de l'initiative et une grande activité resteraient sans objet. Aussi n'ont-ils qu'une vie économique restreinte. Ils ignorent presque le commerce. Un écrivain turc compare plaisamment l'empire à une immense salle de festin. Les divers éléments non turcs sont les convives. Ils mangent et boivent tout à leur aise, tandis que le maître de céans, paterne, se tient à la porte, baïonnette au canon, veillant à ce qu'aucun intrus ne vienne troubler la fête." (p. 685-686)

Voir également : Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

La remarquable natalité des chrétiens (dont les Arméniens) "oppressés" (sic) par les Ottomans

Le millet arménien au XIXe siècle : ascension socio-économique, apogée de l'autonomie structurelle interne et montée du nationalisme

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II), un sultan entouré d'Arméniens

La place des Arméniens dans l'Etat hamidien


L'immigration des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman

L'usure arménienne

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

Elisée Reclus

L'arménophile Jean Jaurès et la question du "despotisme" ottoman

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

jeudi 23 août 2012

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Le lieutenant-colonel Sarrou, "Impressions d'Anatolie" (conférence au déjeuner du 8 décembre 1921 de la Société de Géographie Commerciale de Paris, section de Constantinople), Revue économique française, tome XLIV, n° 2, mars-avril 1922 :

"L'Administration Ottomane, modernisée depuis la moitié du siècle dernier, a beaucoup contribué à uniformiser les relations administratives et officielles de tous les habitants de l'empire, soit musulmans, soit chrétiens. Elle aurait même pu aboutir à rendre les relations sociales entre tous les sujets ottomans beaucoup plus étroites et ensuite plus uniformes, au fur et à mesure que l'esprit de progrès, de justice, d'égalité et d'instruction se serait développé. Mais au moment où la révolution jeune turque promettait de jeter les nouvelles bases d'une entente entres les habitants de races et de religions diverses, la guerre balkanique, puis la guerre générale sont venues bouleverser tous les efforts et tous les projets, et diviser les sujets ottomans plus profondément encore que par le passé.

Aujourd'hui, sous le régime kémaliste, l'administration turque, que cinq années de guerre avait complètement désorganisée, vient d'être réformée, solidement consolidée et fortement étayée au moyen d'une gendarmerie convenable. Devant le danger de voir sombrer définitivement la Turquie, les dirigeants d'Angora ont instauré un régime nouveau où la discipline sociale, administrative, économique et militaire est devenue la base de la vie de chaque jour, vie faite tout entière de labeur, de sacrifices et de lutte. Je dois à la vérité de rendre hommage à cet effort de toute une nation qui, pour défendre sa liberté et son indépendance, a su faire concentrer dans ce but l'activité entière de son peuple, depuis celle de la femme et de l'enfant de dix ans jusqu'à celle du vieillard octogénaire ; activité que j'ai vu déployer tantôt aux travaux des champs tantôt aux transports des munitions sur les routes et les champs de bataille.

Le sort des populations n'est pas celui que l'on dépeint dans les journaux.
Les hommes mobilisables réparent les routes, les femmes et les enfants restent chez eux. Seuls les notables que les Turcs suspectent de propagande hostile sont déportés à l'intérieur, hors des côtes ou des théâtres de guerre.

La sécurité en général est complète et, depuis six mois, j'ai pu traverser en tenue, en compagnie de M. Franklin-Bouillon et presque toujours sans escorte, des milliers de kilomètres sans le moindre incident et sans même avoir entendu que l'ordre fût troublé dans les régions que nous venions de parcourir. (...)

L'Anatolie est en réalité bloquée du côté de la mer, depuis débarquement des Grecs à Smyrne et celui des Anglais à Constantinople, le 16 mars 1920, qui amenèrent les kémalistes à prendre des mesures équivalentes à l'arrêt de toute exportation ou importation. De nouvelles lois augmentèrent les droits de douanes ; d'autres défendirent l'entrée des objets de luxe afin d'éviter l'exode des capitaux du pays. Par contre, les matières absolument indispensables pour les besoins de la défense nationale furent exemptes de tout droit, tels que la benzine, les automobiles, etc.

Le commerce extérieur a subi ainsi un arrêt presque complet.

Néanmoins l'agriculture du pays est encore très prospère malgré les difficultés de la guerre. Le pays regorge de produits agricoles : blé, orge, laines, troupeaux, beurre, volailles, oeufs, fruits, peaux, tabacs, forêts, opium, houille abondent à des prix relativement très bas. Le prix de la vie est bien meilleur marché qu'à Constantinople. Mais malheureusement l'importation est presque entièrement arrêtée, comme l'exportation, par suite de l'état de guerre. Tout ce qui est produit fabriqué à l'étranger atteint des prix très élevés et pour ainsi dire prohibitifs. Certains articles italiens et allemands ont réussi à pénétrer à l'intérieur grâce aux bateaux italiens qui ont pu conserver le contact commercial soit par les ports de la mer Noire, soit par Adalia, mais ils sont loin de pouvoir satisfaire les besoins du pays.

Depuis la signature de l'accord d'Angora, l'Anatolie est ouverte aux Français. Ceux-ci peuvent désormais profiter des ports de la mer Noire ; mais les ports de Mersine et celui d'Alexandrette constituent actuellement les meilleurs points de pénétration. Mersine est relié au coeur même d'Anatolie, par le chemin de fer qui fonctionne jusqu'à Konia et jusqu'aux portes d'Afioun-Karahissar. De là, en trois jours, il est possible de gagner Angora.

A Konia on m'a signalé, fin décembre, l'utilité et l'urgence qu'il y a pour nos commis voyageurs de s'y rendre pour y faire le commerce car tous les objets de fabrication étrangère manquent. Les Français y jouissent depuis l'accord d'Angora d'une faveur particulière. Ils sont sûrs d'y trouver de la part des autorités militaires et civiles qui sont des amis personnels et de longue date tout le concours nécessaire et l'accueil le plus bienveillant.

Mais il y a plus : les produits agricoles du pays attendent des débouchés à l'étranger et les gros cultivateurs de l'intérieur cherchent des représentants pour vendre et exporter les stoks accumulés. Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays. Le commerce et l'industrie y sont momentanément arrêtés, et attendent les premiers venus pour reprendre leur activité avec d'autant plus d'intensité que la Cilicie est devenue aujourd'hui la porte principale de toute l'Anatolie.

Les Français attendront-ils que d'autres commerçants profitent de cette situation favorable que leur a créée l'accord d'Angora, tant au point de vue économique que politique ? Personnellement j'ai signalé ce qui précède, dès la mi-Novembre, en débarquant en Cilicie, à nos consuls de Mersine et d'Adana. Je l'ai fait ici à mon retour, à notre Haut-Commissaire. J'attire avec insistance votre attention sur ce point, en vous priant d'en faire part à tous nos compatriotes. Déjà les Italiens et les Américains guettent cette occasion. L'Italie a profité du moment de notre évacuation pour ouvrir ses consulats, restés fermés jusque-là, et les Américains ont commencé à y travailler activement." (p. 89-92)


"Je désire terminer par quelques mots sur la situation spéciale de la France en Anatolie. On sait de quoi était faite avant la guerre l'influence française en Turquie. Elle a été exprimée par le chiffre proportionnel de 65 % de tous les intérêts européens. Mais en réalité notre influence morale et intellectuelle devrait se traduire par le chiffre de 90 %. Elle a été si forte et ses racines sont si profondes qu'elle a résisté à toutes les catastrophes de la guerre. Sans nul doute, nos écoles qui sont sa principale base ont beaucoup souffert, nos institutions économiques ont subi de grandes pertes, mais toutes restent debout. Dès le lendemain de l'armistice toutes ont commencé à fonctionner régulièrement. Il a fallu la nouvelle guerre gréco-turque, les incidents de Cilicie et surtout du 16 mars 1920 pour tout arrêter momentanément. Néanmoins, la France conservait les sympathies les plus profondes et c'est grâce à elle que l'accord d'Angora put être signé, malgré tous les obstacles occultes accumulés contre cette amitié franco-turque.

Au lendemain de la signature qui a été échangée le 22 octobre 1921, notre influence a regagné tout le terrain perdu. Nos écoles, un instant fermées, ont aussitôt ouvert leurs portes, partout où nos religieux et nos religieuses ont eu l'énergie de rester sur place. Les autres le seront dès que nos professeurs retourneront à leurs postes. — Nos commerçants et nos industriels trouvent en Anatolie un accueil bienveillant et une préférence certaine. La reconnaissance du peuple et des autorités se manifeste publiquement dans la presse, dans les réunions, dans les relations officielles. Notre voyage effectué, le mois passé, en Anatolie avec M. Franklin-Bouillon et le colonel Mougin a été une marche triomphale à chaque station, à chaque ville, la population accourait des montagnes environnantes ; les écoles, l'armée, la gendarmerie, les religieux et les autorités, drapeaux turcs et français en mains, venaient proclamer bien haut leur reconnaissance envers la France. Jamais ces hauts plateaux d'Anatolie n'ont été, dans toute leur histoire, les témoins de pareilles manifestations où dominaient la sincérité et la profondeur des sentiments. (...)

Les chrétiens qui vivent au milieu des musulmans doivent-ils être inquiets de cette amitié et la regretter ? S'ils sont sincères et justes, ils doivent être les premiers, après nous, à l'approuver.
Car cette influence et cette amitié profonde auprès du monde musulman, la France l'a déjà mise au service des minorités chrétiennes. L'évacuation de la Cilicie en a fourni une grande preuve. Grâce à son amitié avec Angora notre pays a assuré aux 60.000 chrétiens de cette province une protection entière. Pas un seul coup de fusil n'a été tiré contre eux, durant les deux mois qu'a duré l'évacuation. Pendant six mois à partir du 4 janvier 1921, ils ont été exempts de tout service militaire. Ce fut pour eux l'assurance de la paix signée avant d'être enrôlés dans l'armée ottomane. Leurs biens, après leur départ, ont été protégés, gardés et administrés par une commission mixte franco-turque. Ils pouvaient rentrer chez eux quand ils le voulaient et trouver leurs propriétés intactes.

La France a ainsi obtenu hier des garanties plus grandes encore que celles qui étaient contenues dans l'accord d'Angora en faveur des chrétiens ; et elle en obtiendra encore demain grâce à cette amitié et son prestige auprès d'eux ne pourra que grandir malgré toutes les propagandes hostiles.

Ce que je viens d'exposer dans ce rapide aperçu permet d'espérer pour notre pays le plus heureux avenir. Mais en réalité celui-ci sera ce que les hommes le feront. Les circonstances actuelles sont extrêmement favorables pour développer notre influence. C'est en premier lieu aux diplomates à assurer cette grande oeuvre, c'est ensuite aux Français d'Orient et à chacun en particulier à apporter sa petite pierre au majestueux édifice que nous pouvons bâtir. Les efforts de tous doivent être unis ; le ciment existe, c'est notre patriotisme ; les architectes existent aussi, il faut savoir les distinguer et les choisir.

Et tous, qui que nous soyons, étroitement liés les uns aux autres, ayons sous nos yeux la belle devise qui nous abrite en ce moment, l'Union Française, heureuse tradition que nous a léguée cet admirable patriote, le Commandant Berger ; cherchons, à tout instant du jour et de la nuit, à consacrer beaucoup de nous-même, de notre pensée, de nos efforts, de nos sacrifices à la grandeur de la France." (p. 94-96)


Voir également : L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

L'arrogant fanatique arménien Patrick Devedjian profère des énormités, crache sur la France et fustige les historiens

L'amitié franco-turque

mercredi 22 août 2012

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 222-227 :

"Passée sous la tutelle de la Russie orthodoxe, l'Arménie orientale (Erivan et Karabakh) avait connu, dès 1830, un renouveau national, religieux et culturel, et une expansion économique. L'Arménie orientale et la Grèce devenue indépendante constituèrent deux pôles actifs de nationalisme. Les Arméniens et les Grecs ottomans furent ainsi tiraillés entre la loyauté à l'égard de l'empire et des aspirations nouvelles à l'indépendance. Ces dernières s'exacerbèrent autour de la Première Guerre mondiale, qui vit s'éteindre la doctrine ottomaniste. Plus de trois millions de chrétiens ottomans allaient payer de leur vie, ou de l'exil, le choc des nationalismes et la naissance de la Turquie moderne.

Sur les Arméniens de Turquie, l'effectif fourni par le premier recensement de la République, 77 000 en 1927, est notre seul point d'appui. De quelle population étaient-ils les rescapés ? De 1,2 million de personnes, comme il ressort du dernier des dénombrements ottomans (1914), ou de 2,4 millions en 1882, comme l'affirmait le patriarcat arménien ? Naguère Milleti Sadika, « nation loyaliste », « de toutes les nations sujettes à la Porte, celle qui a le plus d'intérêts communs avec les Turcs et la plus directement intéressée à leur maintien », la communauté arménienne fut brutalement déportée en 1915-1916 de Turquie vers la périphérie arabe. Dans son exode, elle subit des massacres dont l'étendue continue, après trois quarts de siècle, à nourrir la polémique entre Arméniens et Turcs. S'il restait encore des Arméniens en Anatolie après la déportation et les tueries, les errements des politiques russe, américaine et française au tournant de la guerre eurent tôt fait d'en précipiter la disparition.

Pour savoir ce que fut l'envergure du massacre, il faudrait connaître le chiffre des Arméniens présents en Turquie avant les hostilités, et celui des exilés de Turquie après. Les estimations qui étayent la thèse arménienne et celle des Turcs se contredisent. Les Arméniens mettent en doute les dénombrements ottomans : l'astreinte au badal, disent-ils, incitait les chrétiens à se cacher des agents de l'Etat. Reprenant celles du patriarcat, leurs estimations varient le plus souvent entre 1,8 et 2,1 millions d'Arméniens à la veille de la guerre. Toynbee, qui n'était pas arménien, propose un effectif compris entre 1,6 et 2,0 millions. Quant aux Turcs, ils avalisent aujourd'hui comme hier le dénombrement de 1914 et avancent le chiffre de 1,3 million. Est-il possible de trancher cette bataille de chiffres ? Difficile si l'on en juge aux affirmations du Comité américain de secours aux Arméniens et aux Syriens, qui relevait dès 1915 : « Les estimations du gouvernement turc sont généralement considérées comme trop basses et celles du patriarcat arménien comme étant parfois trop élevées, avec une tendance dans le premier cas à réduire et dans le second cas à exagérer le nombre et l'importance de la population arménienne. »

Rouvrant le dossier dans les années 80, un universitaire américain [Justin McCarthy] a passé les données ottomanes au crible des méthodes démographiques contemporaines. Il réévalue la population arménienne à 1,6 million et conclut qu'il n'y eut pas de manipulation délibérée, mais plutôt une sous-évaluation normale compte tenu des techniques de comptage de l'époque. Retranchant les Arméniens recensés en Turquie après la guerre, on aboutit ainsi à une dépopulation d'environ un million et demi de personnes, comportant le massacre proprement dit, ainsi que les émigrés, déportés ou volontaires, et les convertis.

L'importance respective des massacres et des déportations fait l'objet des plus vives controverses. Dès le lendemain des évènements, l'historien britannique Toynbee et le pasteur allemand Lepsius comptabilisèrent les réfugiés en Syrie, en Russie et en Perse, qui avaient été dénombrés à leur arrivée par les organisations caritatives, ainsi que les personnes qui restèrent en Turquie, soit parce qu'elles avaient la chance résider dans une grande ville, Istanbul ou Smyrne, où « il était difficile de les supprimer devant tant de témoins » [affirmation de Gérard Chaliand et Yves Ternon], soit parce qu'elles échappèrent à la mort au prix d'une conversion à l'islam. Toynbee aboutit à 660 000 personnes massacrées et Lepsius à 1 million.

La thèse turque, présentée récemment, reconnaît le phénomène de déportation, qualifié pudiquement de « relocation ». Elle admet son ampleur, 703 000 personnes des deux sexes et de tous âges de source officielle ottomane, soit près de 70 % de déportés parmi les Arméniens. Cette déportation représentait un fait de guerre inévitable en raison de l'intelligence des Arméniens avec l'ennemi russe. Cette thèse reconnaît également plus de 300 000 morts arméniens, mais conteste qu'ils aient péri sous le sabre turc. Loin d'un massacre orchestré d'en haut, les morts de la guerre seraient des pertes collatérales, victimes d'épidémies ou d'affaiblissement durant l'exode, ou tombées lors des combats qui opposèrent armées et milices rivales. La responsabilité de l'armée régulière turque ne serait pas tant en cause que celle de bandes incontrôlées, de Kurdes ou de bandits de grand chemin.

Des universitaires occidentaux mettent aujourd'hui dans une même balance les souffrances des Turcs et celles des Arméniens : « Mentionner les souffrances d'un groupe et éviter celles de l'autre donne une image fausse de ce qui fut un désastre humain, et non seulement ethnique. » [Justin McCarthy] L'un d'entre eux a repris les calculs pour aboutir à 584 000 victimes [toujours McCarthy] (tableau VI.8). Son estimation doit être légèrement revue à la hausse. En effet, dans sa reconstitution de la population arménienne qui vivait en Turquie à la veille de la guerre, il a omis les Arméniens d'Istanbul et de Turquie d'Europe. On doit les réintégrer, ce qui conduit à 688 000 victimes, chiffre vraisemblable. C'est d'ailleurs l'ordre de grandeur que Toynbee avait avancé à chaud.

Les derniers vestiges de la population arménienne continuèrent de s'étioler après les déportations et les massacres. Ceux qui partirent n'avaient pas droit au retour [des mesures similaires à celles de la première République autrichienne par rapport à la citoyenneté austro-hongroise obsolète, en ce qui concerne la législation sur la nationalité]. En 1965, le dernier recensement mentionnant la religion dénombrait 64 000 Arméniens, dont 32 000 arménophones seulement. Disparue de la Grande et de la Petite Arménie, leur communauté vit maintenant dans l'ancienne capitale ottomane, Istanbul [à noter l'immigration récente de dizaines de milliers d'Arméniens ex-soviétiques]."

Voir également : "Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

La controverse historique autour du prétendu génocide arménien


Les pertes arméniennes dans l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale : 1,5 million de morts ou 600.000 ?

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Epidémies et carence de moyens de transport dans l'Empire ottoman en 1914-1918

Les attaques des bandits de Dersim (Tunceli) contre les déportés arméniens en 1915

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

mardi 21 août 2012

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 34-40 :

"L'histoire du Kemalisme commence par la lutte pour l'indépendance menée sur divers fronts.

La Turquie officielle avait signé le traité de Sèvres qui attribuait aux divers héritiers présomptifs de « l'homme malade » les meilleures parties de son patrimoine national. La Grèce recevait Smyrne et ses environs, la France, la Cilicie, l'Italie, la région d'Adalia, etc.

Halte-là ! s'est écrié Kemal Atatürk en brandissant le « missaki milli » (pacte national) issu du Ier Congrès d'Erzerum (juillet-août 1919) qui proclamait la patrie turque comprise dans les limites nationales une et indivisible, rejetait le mandat et toutes formes de protectorats et n'admettait que la volonté et la souveraineté nationales du peuple turc.

Voici comment Atatürk décrit, lui-même, cette situation pathétique dans son discours historique de 1927 devant le Congrès du Parti du Peuple :

« Le groupe des Puissances aux côtés desquelles avaient combattu les armées de l'Empire ottoman était battu. L'armée ottomane était dispersée un peu partout. On avait signé un armistice dont les conditions étaient très lourdes. La Nation turque anéantie par les fatigues à la suite de longues années de guerre était plongée dans la misère. Ceux qui avaient entraîné le pays et la Nation dans la guerre générale avaient fui dans le seul souci de sauver leur peau. Celui qui occupait la place de Sultan et de Calife était un dégénéré qui, par des moyens infâmes, ne cherchait qu'à sauver sa personne et son trône. Le Cabinet, présidé par Damad Ferid Pacha, était composé d'individus incapables, poltrons, sans aucune dignité, soumis aveuglément à la volonté du Sultan et ne cherchant ainsi qu'à sauver leur personne. Ces individus étaient prêts à s'accommoder de quelque situation que ce fût. On avait enlevé et on continuait à enlever aux troupes ottomanes leurs armes et leurs munitions.

« Les Puissances de l'Entente ne voyaient aucune nécessité de respecter les conditions de l'Armistice. Se servant d'un prétexte futile, leurs armées et leurs flottes avaient occupé Constantinople. Les Français avaient occupé la Province d'Adana, les Anglais, Ourfa, Marache et Ayntab. Des troupes italiennes occupaient Adalia et Konia. Des troupes anglaises s'étaient installées à Samsoun et à Merzifon. Partout en Turquie les officiers et les fonctionnaires étrangers ainsi que leurs émissaires étaient en activité et, depuis quatre jours, les armées grecques avaient débarqué à Smyrne avec le consentement de l'Entente.

« Les éléments chrétiens, éparpillés dans toutes les parties du pays, travaillaient tantôt ouvertement, tantôt clandestinement, à la réalisation de leur objectif et à la démolition complète de l'Empire.

« Ainsi qu'il a été établi, plus tard, par des documents, le Comité dénommé « Mavro mira » siégeant au Patriarcat d'Istanbul, organisait dans toutes les parties du pays des bandes révolutionnaires, des meetings de propagande, etc. ; le « Mavro mira » était secondé par la Croix Rouge Hellénique et par la Commission officielle de l'émigration. Les boy-scouts des écoles grecques, dont faisaient partie des jeunes gens âgés de plus de 20 ans, complétaient leurs préparatifs. Le Patriarche arménien Zareh travaillait d'un commun accord avec le comité « Mavro mira ». Les préparatifs des Arméniens allaient en se perfectionnant, de concert avec ceux des Grecs. Le fameux comité « Pontus », dont le siège était à Constantinople et qui avait des ramifications à Trébizonde, à Samsoun et dans tout le littoral de la Mer Noire, avançait facilement et avec succès vers son but. »

Ce tableau reflète exactement la situation lamentable dans laquelle se trouvait alors l'Empire ottoman. Il doit être cependant complété par un court aperçu de l'état d'âme dans lequel se trouvait alors le peuple turc, pour comprendre quelles étaient ses réactions intimes devant ces événements tragiques.

Tout le peuple, d'un bout à l'autre de l'immense Empire, était atterré par les événements. Nulle part on ne remarquait le moindre mouvement de révolte ou d'indignation violente contre les innombrables injustices commises par l'Entente et par ses acolytes indigènes. Il y avait bien des politiciens qui s'étaient constitués en groupes arborant tel ou tel objectif particulier, mais leur ressource n'était autre que le servilisme auprès des Commissariats des puissances victorieuses. En dehors des partis politiques de triste mémoire, tels que « Hürriyet ve Itilaf » (Liberté et Entente), « Sulh ve Selamet » (Paix et Salut), qui ne renfermaient dans leur sein que des émissaires des Commissariats de l'Entente et des armées d'occupation, il y avait des comités tels que : le Comité pour le relèvement kurde, le Comité des Amis de l'Angleterre, etc. Aucun de ces comités n'aspirait à la restauration de l'Union nationale. C'était un sauve-qui-peut général. Les Thraciens, de leur côté, demandaient l'autonomie sous la protection des puissances victorieuses. Les Kurdes aspiraient à l'autonomie et à l'indépendance du Kurdistan sous la protection d'une puissance étrangère, de préférence l'Angleterre. Les habitants des vilayets orientaux réagissaient contre le danger de l'annexion de cette partie de l'Empire à l'Arménie.

Les moyens d'action de ces comités séparatistes, résignés au morcellement du pays et à l'asservissement du peuple, étaient presque nuls. Ils voulaient éviter de devenir les sujets de leurs esclaves d'hier et préféraient se laisser asservir par une grande puissance. L'adage populaire ne dit-il pas qu'il vaut mieux faire naufrage dans la grande mer plutôt que dans un fleuve ?

Pour arriver à leurs fins, ils présentaient des requêtes et des mémoires aux représentants des armées victorieuses. En dehors de ces comités séparatistes à activité platonique, pour ainsi dire, il y avait les partisans du mandat. Une grande partie de l'opinion publique, menée par les écrivains et les intellectuels les plus renommés, y voyait la seule planche de salut. « Qu'on place la Turquie sous le mandat de l'Amérique », s'écriaient les uns, et ils faisaient ressortir les avantages du mandat américain dans de longues colonnes des quotidiens les plus sérieux. « Plutôt le mandat anglais », ripostaient les représentants du Comité des Amis de l'Angleterre, qui étaient pour la plupart des agents directs ou indirects de l'Intelligence Service ou du Palais impérial.

C'est précisément contre cet état d'âme du peuple qu'Atatürk s'est mis en tête de réagir violemment en prenant le chemin de l'Anatolie. Se résigner à la domination étrangère, aller même jusqu'à la solliciter, que ce soit sous le nom de mandat, d'autonomie ou toute autre appellation fallacieuse ? Non ! C'était indigne d'un peuple qui, pendant des siècles, avait régné en maître absolu sur les meilleures parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique ! Plutôt périr que de se laisser asservir par qui que ce soit. Rien d'autre que l'indépendance, l'Indépendance complète de l'Etat turc basée sur la Souveraineté absolue du peuple turc.

On est porté à admettre qu'un homme animé d'un pareil esprit de révolte, poussé par le feu sacré de l'Indépendance, se serait empressé de déployer l'étendard de l'émeute et de l'insurrection, de faire appel aux masses populaires, de fomenter des troubles, de lancer des tracts, de créer par tous les moyens l'agitation nécessaire et aurait tâché de réaliser son but avec l'énergie du désespoir. C'est ainsi qu'ont toujours agi, à travers l'Histoire, les meneurs de masses, ceux qui se mettent en tête de renverser l'ordre et le régime établis. Et de nos jours aussi, les fondateurs de nouveaux régimes n'agissent pas autrement : fomentation de troubles et d'émeutes, agitation intense auprès des masses populaires, etc. Ce sont là procédés courants et tactiques usuelles dans la carrière des révolutionnaires dont font mention les annales des peuples.

Atatürk n'a pas eu recours à ces moyens classiques. Il les jugea d'emblée non seulement tapageurs et démagogiques, mais surtout inopérants et inefficaces parce que destinés à agir sur les bas instincts des foules, quand le point crucial de son projet est précisément d'ennoblir, d'élever, de purifier l'âme de ces foules. Il ne cherchait pas un vil succès personnel au risque d'étouffer dans l'œuf les nobles aspirations qu'il sentait frémir dans la conscience du peuple.

On peut s'imaginer combien il était difficile pour un homme de sa trempe de contenir la flamme sacrée dont il était animé, de s'armer de patience pour ne pas trahir ses plans et ses desseins avant le moment opportun. A ce propos, nous devons faire ressortir que le travail méthodique sans impulsivité et sans précipitation est un des traits les plus caractéristiques du Kemalisme. Nous retrouverons cet esprit d'organisation lente et circonspecte dans toutes les phases de la métamorphose kemaliste. Peut-on s'imaginer des mouvements de révolution, des chambardements et des renversements profonds guidés par un esprit et une méthode des plus réfléchis ? C'est là un paradoxe des plus curieux.

Voici comment Atatürk lui-même définit en termes modestes ce caractère spécial de son œuvre :

« La lutte nationale pour l'indépendance était dirigée principalement contre l'ennemi envahisseur et c'est contre lui qu'étaient dirigés nos efforts surhumains. Mais, au fur et à mesure que les succès s'accumulaient dans la lutte pour l'indépendance, le développement historique de la volonté nationale s'affirmait par étapes successives et tendait vers la réalisation de tous ses principes. Mais nous n'avons pas voulu manifester dès le début toutes nos idées et tous nos principes. Si nous avions fait des déclarations sur des probabilités futures dont la réalisation eût paru difficile, notre but matériel contre l'ennemi aurait pris l'aspect et l'apparence d'une illusion et d'une chimère.

« Parmi ceux qui étaient touchés par le danger extérieur, par l'envahissement de l'étranger, il y en avait qui auraient été effrayés par des perspectives de changement, contraires à leurs traditions, leur mentalité et leur capacité intellectuelle. La meilleure voie pratique et sûre qui mène au succès, c'était de réaliser chaque étape de notre œuvre à son moment propice, et c'est ainsi que nous avons agi. »

« Les grandes virtualités d'évolution que j'ai senties et présumées dans l'avenir et dans la conscience de la Nation, je les ai portées dans mon sein comme un secret national, et j'ai été obligé de les faire réaliser au fur et à mesure par notre peuple. »

C'est ainsi qu'Atatürk, avant de franchir la première étape de son œuvre, avant de chasser les ennemis envahisseurs du sol de la patrie, n'a pas soufflé mot, même à ses amis les plus intimes, des réformes radicales qu'il comptait introduire dans la vie sociale et économique du pays."

Voir également : La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens
  
Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

La réponse ferme du président du Conseil français Aristide Briand aux ambitions territoriales arméniennes sur Kars et Ardahan

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc


lundi 20 août 2012

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 220-222 :

"(...) une exceptionnelle vitalité démographique ne pouvait garantir l'éternité aux chrétiens. Leur survie politique était difficilement concevable hors du moule institutionnel patiemment creusé à partir de la prise de Constantinople. Dès les premiers vagissements de l'Etat-nation, la chrétienté ottomane se désintégra. En 1914, avant de disparaître, les minorités dépassaient les 3 millions d'âmes. Présentes dans toute la Turquie, elles étaient néanmoins près de constituer deux masses compactes. D'un côté, les Grecs : regroupés à Istanbul, en Turquie d'Europe et sur les côtes de la mer Egée et de la mer Noire, ils comptaient également quelques communautés en Anatolie intérieure, jusqu'au coeur du pays arménien. De l'autre, les Arméniens, dont la présence s'étirait du Caucase à la Méditerranée. Nombreux étaient les villes et les villages où les chrétiens se mêlaient aux musulmans, Turcs et Kurdes. Si les Grecs ignoraient souvent la langue turque, la moitié des Arméniens l'avaient adoptée. On était pourtant loin d'une symbiose.

Plusieurs nationalismes allaient bientôt s'affronter. Certains étaient dénués d'assise territoriale concrète, tels l'ottomanisme (qui rêvait d'unir autour de la dynastie tous les Ottomans musulmans, chrétiens et juifs, turcs et non turcs), le panislamisme (rassembleur de tous les musulmans du monde autour du sultan), le panturquisme (qui élargissait le champ national à tous les Turcs d'Asie centrale), ou encore le nébuleux pantouranisme, qui revendiquait l'unité des peuples pratiquant une langue d'origine turque, de la Mongolie à la Hongrie. Trois nationalismes avaient cependant une vision territoriale précise. Le nationalisme grec prônait une Grande Grèce sur les deux rives de la mer Egée, et l'arménien un Etat formé de la Grande et de la Petite Arménie. L'un et l'autre étaient victimes d'une illusion démographique, fréquente parmi les minorités chrétiennes d'Orient : les Grecs surestimaient leur croissance et les Arméniens leur nombre. Pris en tenailles entre les deux, les Turcs détenaient pourtant partout la majorité. Abandonnant le ralliement strictement religieux derrière la bannière de l'islam, ils se regroupèrent sous celle du troisième nationalisme, pour la première fois territorial. Jamais disputée depuis Byzance, l'Anatolie se trouvait ainsi d'un coup trois fois convoitée."






samedi 18 août 2012

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Pour mieux saisir le sens profond du nationalisme turc, nous devons voir avant tout ce que les Kemalistes entendent par Nation. Nous ne nous occuperons pas des définitions données à ce terme par un grand nombre d'auteurs célèbres, nous ne parlerons pas des longues études qui lui ont été consacrées par Renan, Lévy-Bruhl et autres sociologues, ceci nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons d'examiner seulement le point de vue du Parti du Peuple à ce sujet.

Voici la définition de la Nation dans le programme de ce Parti :

« La Nation, c'est une formation sociale et politique renfermant les concitoyens liés les uns aux autres par la communauté de langue, de culture et d'idéal. »

Cette définition est différente, et nous dirons même diamétralement opposée à la notion de Nation avant la période kemaliste. Au temps d'Abdul Hamid appartenaient à la même Nation des individus qui n'étaient même pas des concitoyens, qui ne parlaient même pas la même langue, qui avaient, au point de vue social et culturel, des tendances même opposées, mais qui appartenaient à la même religion. Un musulman d'Algérie ou des Indes avait, au palais du Sultan Calife et à la Sublime-Porte, le même accueil et la même place que l'autochtone de Konia ou d'Istanbul. Les facteurs moraux qui liaient entre eux les membres de la Communauté n'étaient pas d'ordre séculier, mais d'ordre religieux. Les co-nationaux devaient prier Dieu de la même façon, libre à eux de parler des langues différentes, comme s'il s'agissait d'une communauté céleste n'ayant rien à faire avec ce bas monde.

La vie en société, même pendant la période constitutionnelle, était partagée en communautés. Différence de religion signifiait en même temps différence de culture et d'idéal. Dans la société aussi bien que dans les relations officielles, la population de l'Empire était toujours divisée en deux catégories, musulmane et non-musulmane. Zia Gök Alp même, l'apôtre du mouvement turquiste, a cru devoir inclure le facteur « religion » dans la définition de la Nation. Ainsi que je le fais ressortir dans mon livre en turc, Türkleştirme, Zia Gök Alp, qui a vécu à une époque où régnait la théocratie, ne pouvait pas concevoir une définition différente. Sous le régime théocratique, la culture, l'idéal et même la langue étaient imprégnés de l'esprit religieux. Tandis que sous un régime laïque comme le nôtre, la religion peut faire partie de la culture individuelle, mais n'a rien à faire avec la culture nationale.

C'est ainsi que la loi constitutionnelle ne stipule plus que l'Islamisme est la religion de l'Etat. Les privilèges culturels dont jouissaient autrefois les éléments non-musulmans n'existent plus.


Mais, dira-t-on, le particularisme religieux enraciné en Turquie depuis des siècles peut-il disparaître du jour au lendemain comme par enchantement ? Empressons-nous de le dire, il n'en est pas question. Le fait que le facteur religion n'entre pas dans la définition de la Nation ne signifie pas que ce facteur n'existe pas. Les adeptes de chaque religion conservent plus ou moins leur particularisme séculaire. Mais n'oublions pas que le Kemalisme ne se base pas seulement sur ce qui est, sur la réalité actuelle, mais sur ce qui doit être, ou ce qui, tôt ou tard, sera, d'après le credo et les principes kemalistes. Il s'agit d'un régime qui a comme devise le révolutionnarisme, la suppression de tout ce qui n'est pas conforme aux intérêts moraux et matériels de la Nation. Combien d'institutions sociales enracinées depuis des siècles ont été déjà jetées par-dessus bord au moment propice ? Puisque le credo kemaliste l'exige, il n'y a pas de doute que, tôt ou tard, le particularisme des communautés religieuses aussi s'en ira, le moment venu, rejoindre dans l'histoire tant d'autres survivances du passé.

Il y a lieu de remarquer tout particulièrement que le facteur race aussi est éliminé de la définition de la Nation dans le programme du Parti. Voici ce que dit Recep Peker à ce sujet dans une causerie faite dans la salle des conférences de l'Université en octobre 1931 :

« D'après notre conception, le nationalisme n'a aucun rapport avec les masses dont les destinées politiques sont séparées des nôtres. Nous conservons un intérêt chaleureux et affectueux pour les Turcs qui vivent hors de nos frontières, soit comme Etat indépendant, soit comme ressortissants d'autres Etats. Nous considérons comme un sujet d'ordre scientifique, la parenté de sang et la parenté historique entre les susdites masses turques dont le nombre augmente de jour en jour au fur et à mesure que se développent les vérités historiques.

« Dans cet ordre d'idées, nous considérons comme des nôtres ceux de nos concitoyens qui, politiquement et socialement, appartiennent à la Nation turque et auxquels on a inculqué des idées et des sentiments tels que le « Kurdisme », le « Circassianisme » et même le « Lazisme » et le « Pomakisme ». Nous considérons comme de notre devoir de mettre fin, par des efforts sincères, à ces fausses conceptions, léguées par le régime absolutiste, et qui sont le produit de longues oppressions historiques. Les vérités scientifiques d'aujourd'hui n'admettent pas la possibilité d'existence indépendante pour une Nation de quelques centaines de milliers ni même d'un million d'individus.

« Les liens qui nous attachent à ces concitoyens n'ont rien de commun avec la politique panislamique poursuivie par l'Etat ottoman disparu. Nos liens sont d'ordre purement national. »

Recep Peker, poursuivant son exposé, ajoute :

« Nous tenons à exprimer avec la même franchise et avec la même sincérité notre opinion en ce qui concerne nos concitoyens juifs et chrétiens. Notre Parti reconnaît complètement comme Turcs, ces concitoyens pour autant qu'ils rentrent dans notre communauté de langue et d'idéal. Il est inutile d'ajouter que, dans cette façon de voir et d'agir de notre Parti, il n'y a pas même trace de la mentalité de « Raya » qui régnait dans la période d'absolutisme. Dans ces paroles sincères, il faut voir un sens réel conforme à nos principes et qui n'a rien de commun avec les manifestations factices de compatriotisme qui ont eu lieu pendant les tumultes constitutionnels des dernières années de l'Empire. »

Le vice-président du Parti, Ismet Inönü, s'est exprimé à ce sujet dans un de ses discours avec plus de franchise et de clarté :

« Est Turc, a-t-il dit, celui qui désire et aime l'être. »

Il va sans dire qu'il ne faut pas déduire de ces mots laconiques d'Ismet Inönü qu'il n'est pas besoin d'une communauté de langue, de culture et d'idéal, comme l'exige la définition de Nation dans le programme du Parti du Peuple. Car, au fond, peut-on sincèrement désirer et aimer être Turc sans s'en approprier la langue, l'idéal et la culture nationaux ? Il est évident qu'entre la définition scientifique du programme du Parti et la devise laconique d'Ismet Inönü, homme d'Etat pratique et réaliste, il y a parfaite identité.

Ainsi donc, la communauté de race et de religion ne signifie plus, pour la nouvelle Turquie, communauté nationale. Pour appartenir à la même Nation, il n'est pas indispensable d'appartenir à la même race et à la même religion, mais parler la même langue, avoir la même culture et le même idéal." (p. 251-255)



"Quant à la question des minorités nationales, la Turquie kemaliste n'en a jamais admis le principe. La nouvelle Turquie ne reconnaît dans ses citoyens que des Turcs. Ceux qui ne le sont pas de race peuvent l'être ou le devenir en adoptant sa culture. Si aujourd'hui, la nouvelle Turquie, comme survivance du passé, compte quelques centaines de milliers de citoyens qui ne se sont pas encore approprié la culture turque, il est certain qu'il n'y en aura plus dans quelques dizaines d'années. Le régime kemaliste est basé sur l'unité nationale. Ceux qui ne veulent pas s'exclure eux-mêmes des bénéfices de la communauté et de l'unité nationales ne peuvent pas manquer de s'y inféoder en s'en appropriant la culture.

Adopter la culture nationale turque ne signifie pas renoncer au particularisme kurde, laze, arménien ou juif. Toutes les Nations occidentales comptent dans leur sein des éléments ethniques ayant des particularismes assez prononcés, mais qui ne pensent pas un seul instant à revendiquer un traitement minoritaire.

Ainsi, par exemple, les grands pays occidentaux, comme la France, l'Angleterre et l'Italie, se sont débarrassés depuis longtemps de la mentalité minoritaire, grâce à une assimilation sincère et profonde. Il y a en Grande-Bretagne des Ecossais, des Gallois, etc., en France des Bretons, des Corses, etc., qui conservent jalousement leurs particularités nationales plus ou moins prononcées. Certaines de ces nationalités ont tout ce qu'il faut pour avoir une existence nationale indépendante, mais jamais il n'est venu à l'esprit d'un politicien quelconque de considérer ces nationalités comme des minorités nationales. Puisque tous les Français ont la même culture, le même idéal et la même langue, quel mal y a-t-il si certains d'entre eux conservent leur patois, leurs us et coutumes et d'autres particularités ?

Il peut y avoir entre ces éléments ethniques certains sentiments de solidarité comme il y en a dans tous les pays entre personnes originaires de la même région. Ceci ne porte pas ombrage à l'unité nationale. Considérer, par exemple, un Breton comme un élément minoritaire parce qu'il a son patois, parce qu'il a un intérêt spécial pour ses co-régionaux, parce qu'il conserve certaines particularités traditionnelles, ce serait une hérésie qui ne traverse pas l'esprit d'un Français ou d'un Anglais.

Il est évident que nulle part en Occident, il n'existe une question de minorités telle qu'elle apparaît en Orient et dans certains nouveaux pays où elle forme la pierre angulaire de la politique intérieure et extérieure. Les traités de paix, où l'on a intercalé des chapitres spéciaux concernant la protection des minorités, n'ont pas apporté une solution quelconque à cette question, mais, au contraire, ils l'ont aggravée et envenimée.

A l'instar des autres traités de paix, le Traité de Lausanne aussi comporte un chapitre spécial contenant un grand nombre de clauses consacrées à la protection des minorités. Ismet Inönü s'est déclaré disposé à signer des deux mains ces paragraphes parce qu'il savait très bien qu'ils seraient restés lettre morte, que la révolution kemaliste les rendrait caducs et inopérants.

En effet, les minorités ethniques elles-mêmes n'ont pas tardé à reconnaître l'inopportunité de ce chapitre relatif aux minorités et l'ont déclaré caduc par des déclarations signées des représentants des Conseils communaux. De son côté, le Gouvernement, par ses lois laïques, a unifié la législation sur le statut personnel et supprimé toute différence entre éléments musulmans et non-musulmans. La loi fondamentale a reconnu comme Turcs tous les citoyens du pays sans distinction de race ou de religion, et a préparé le terrain pour une intégration complète des éléments minoritaires au turquisme.

Nous devons avouer, cependant, que la fusion des éléments visée par la loi fondamentale n'est pas encore sortie de son stade idéologique. Les Grecs, les Arméniens et les Juifs qui sont des Turcs d'après la loi fondamentale et d'après les principes idéologiques du Kemalisme ne le sont pas encore en réalité. Les cloisons étanches qui les séparaient avant le Kemalisme ne sont pas encore complètement renversées.

Il y en a qui se demandent comment se fait-il que le Kemalisme tolère encore ce dualisme entre son idéologie et la réalité. Le Kemalisme, qui a fait de l'Osmanli oriental un Turc occidental ayant une autre langue, une autre mentalité et une autre façon de vivre, de penser et d'agir, serait-il incapable d'assimiler quelques centaines de milliers de concitoyens qui ne demandent pas mieux que de vivre dans leur propre pays, dans les mêmes conditions matérielles et morales que leurs concitoyens pour ainsi dire majoritaires ?

C'est là vraiment une situation anormale, dont on ne peut attribuer la faute ni au Kemalisme, dont les principes idéologiques sont imprégnés de la plus parfaite sincérité, ni aux éléments minoritaires parfaitement conscients de leurs intérêts au point de vue moral, aussi bien qu'au point de vue matériel. La faute ne peut être attribuée qu'à l'ombre, au fantôme du chapitre du Traité de Lausanne sur la protection des minorités.

Ainsi que nous l'avons souvent dit et répété, le Kemalisme est un mouvement qui ne tient aucun compte des réalités existantes, fussent-elles même séculaires, si ces réalités semblent pernicieuses. Il remplace d'un trait de plume ce qui est par ce qui doit être dans l'intérêt suprême de la collectivité. Il emploie à cet effet toutes les ressources de l'Etat et le dynamisme de la révolution. Mais, dans cette question des minorités, l'Etat turc ne peut employer ni la loi, ni le prestige de ses chefs, ni aucune mesure coercitive ou éducative. L'esprit qui a présidé à l'élaboration du chapitre fantôme sur les minorités dans le Traité de Lausanne l'en empêche.

Obliger, par la force, un Grec, un Arménien ou un Juif à devenir Turc, serait une violation des règles et des lois internationales.

Voilà l'ancienne Turquie tyrannique ressuscitée ! clameraient les démagogues de tous les pays.

Quant aux minorités elles-mêmes, elles ne disposent d'aucune force pour lutter contre les faits. Elles sont subjuguées par le passé séculaire, par ce qui est enraciné au fond de leur conscience, elles sont les esclaves des institutions et des mentalités léguées par la période pré-kemaliste. Elles voudraient bien s'en affranchir, mais elles ne disposent d'aucune autorité, ni morale ni matérielle pour changer les mentalités des masses populaires.

Il n'y a pas de doute que le temps fera le nécessaire pour trancher aussi cette question restée nécessairement en marge de la réalité kemaliste. Comme nous l'avons dit plus haut, une ou deux générations suffiront pour que la turquisation des minorités passe du stade idéologique au stade de la réalité vivante. Déjà aujourd'hui, la langue et la culture turques constituent la base de l'enseignement dans toutes les écoles minoritaires. Un grand nombre d'enfants minoritaires reçoivent leur éducation directement dans les écoles turques, officielles ou privées.

Avec le temps, l'unité nationale, l'assimilation des éléments allogènes deviendra une réalité et ceci constituera la seule réalisation que le Kemalisme révolutionnaire aura obtenu par voie d'évolution." (p. 267-271)



Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Une des priorités de François Hollande : retirer le mot "race" de la constitution de la Ve République. Qu'en pensent ses amis de la FRA-Dachnak ?

Européanocentrisme et racisme biologique au sein de l'intelligentsia nationaliste arménienne

Le délire raciste et mortifère des ethno-nationalistes arméniens (dachnaks en l'occurrence) dans le texte

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"