vendredi 17 août 2012

Deux siècles d'homogénéisation ethnique du territoire arménien

Anahide Ter Minassian, "La diaspora arménienne", Hérodote, n° 53, 2e trimestre 1989, p. 130-132 :

"La concentration des Arméniens en Arménie soviétique (désignée jadis comme Arménie orientale, puis comme Arménie russe) est un fait historique récent résultant de migrations internationales, elles-mêmes déterminées par la conquête de la Transcaucasie et des provinces ottomanes de Kars et d'Ardahan par les Russes entre 1801 et 1878. A la veille de son annexion (1827), le khanat d'Erevan où se trouve Etchmiadzine, la capitale spirituelle des Arméniens, est faiblement peuplé et les Arméniens ne représentent plus face aux musulmans (Persans, Turcs, Kurdes) que 20 % de ses 100 000 habitants. Dix ans après, en 1838, la moitié des 165 000 habitants de l'Armianskaya Oblast (réunion des khanats d'Erevan et de Nakhitchévan) sont arméniens. En effet, le traité de Tourkmantchaï (1828) signé entre la Russie et la Perse a autorisé les Arméniens de l'Empire perse à émigrer dans les territoires nouvellement annexés par les Russes. On retrouve cette même stipulation dans le traité d'Andrinople (1830), signé entre la Russie et l'Empire ottoman. Désormais les Arméniens de l'Empire ottoman émigrent en Transcaucasie au rythme des durs conflits russo-turcs (1853-1856, 1877-1878) et des crises qui jalonnent la question arménienne. A l'inverse, une fois brisée la longue résistance opposée par les musulmans du Caucase à l'expansion russe (1829-1864), près de 500 000 musulmans (Tcherkesses, Lazes, Abkhazes, Oubykhs, etc.) refusent le pouvoir du tsar et émigrent vers l'Empire ottoman. Durant la courte période de l'indépendance (1918-1920), l'homogénéisation nationale de la république d'Arménie se renforce. En 1926, 84 % des 881 000 habitants de l'Arménie soviétique, dont les dimensions sont à peu près celles de l'Armianskaya Oblast, sont des Arméniens et un tiers sont des réfugiés venus de Turquie.

Cette évolution qui apparente, jusqu'à un certain point, l'Arménie soviétique à Israël a été brutalement précipitée, entre la mi-novembre et le début décembre 1988, lorsque les violences antiarméniennes de Kirovabad (24 novembre1988), faisant craindre la répétition du pogrom de Soumgaït (27-28 février 1988), 170 000 Arméniens d'Azerbaïdjan se sont réfugiés en Arménie soviétique d'où 130 000 Azéris se sont enfuis pour gagner l'Azerbaïdjan soviétique.

Il faut sans doute rechercher dans cette « réarménisation » contemporaine de l'Arménie orientale, « tatarisée » depuis le XIVe siècle, l'origine du conflit qui oppose aujourd'hui Arméniens et Azéris à propos de la région autonome du Haut-Karabagh. C'est l'ultime épisode d'un conflit géopolitique (lutte pour l'occupation et le contrôle de l'espace) et non un simple heurt interethnique et interreligieux.

Perçue par les Arméniens du « dedans » ou du « dehors » comme un « espace  résiduel » (perception rendue plus aiguë par le séisme de décembre1988), l'Arménie soviétique, avec une population à 90 % arménienne, tend à devenir, quoique privée de l'indépendance et des attributs réels de la souveraineté,un Etat national. Mais parallèlement, de tous les peuples de l'URSS dotés d'une république fédérée, les Arméniens sont le peuple le plus dispersé en URSS."

Voir également : Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Une épuration ethnique nommée "arménisation"