mercredi 22 août 2012

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 222-227 :

"Passée sous la tutelle de la Russie orthodoxe, l'Arménie orientale (Erivan et Karabakh) avait connu, dès 1830, un renouveau national, religieux et culturel, et une expansion économique. L'Arménie orientale et la Grèce devenue indépendante constituèrent deux pôles actifs de nationalisme. Les Arméniens et les Grecs ottomans furent ainsi tiraillés entre la loyauté à l'égard de l'empire et des aspirations nouvelles à l'indépendance. Ces dernières s'exacerbèrent autour de la Première Guerre mondiale, qui vit s'éteindre la doctrine ottomaniste. Plus de trois millions de chrétiens ottomans allaient payer de leur vie, ou de l'exil, le choc des nationalismes et la naissance de la Turquie moderne.

Sur les Arméniens de Turquie, l'effectif fourni par le premier recensement de la République, 77 000 en 1927, est notre seul point d'appui. De quelle population étaient-ils les rescapés ? De 1,2 million de personnes, comme il ressort du dernier des dénombrements ottomans (1914), ou de 2,4 millions en 1882, comme l'affirmait le patriarcat arménien ? Naguère Milleti Sadika, « nation loyaliste », « de toutes les nations sujettes à la Porte, celle qui a le plus d'intérêts communs avec les Turcs et la plus directement intéressée à leur maintien », la communauté arménienne fut brutalement déportée en 1915-1916 de Turquie vers la périphérie arabe. Dans son exode, elle subit des massacres dont l'étendue continue, après trois quarts de siècle, à nourrir la polémique entre Arméniens et Turcs. S'il restait encore des Arméniens en Anatolie après la déportation et les tueries, les errements des politiques russe, américaine et française au tournant de la guerre eurent tôt fait d'en précipiter la disparition.

Pour savoir ce que fut l'envergure du massacre, il faudrait connaître le chiffre des Arméniens présents en Turquie avant les hostilités, et celui des exilés de Turquie après. Les estimations qui étayent la thèse arménienne et celle des Turcs se contredisent. Les Arméniens mettent en doute les dénombrements ottomans : l'astreinte au badal, disent-ils, incitait les chrétiens à se cacher des agents de l'Etat. Reprenant celles du patriarcat, leurs estimations varient le plus souvent entre 1,8 et 2,1 millions d'Arméniens à la veille de la guerre. Toynbee, qui n'était pas arménien, propose un effectif compris entre 1,6 et 2,0 millions. Quant aux Turcs, ils avalisent aujourd'hui comme hier le dénombrement de 1914 et avancent le chiffre de 1,3 million. Est-il possible de trancher cette bataille de chiffres ? Difficile si l'on en juge aux affirmations du Comité américain de secours aux Arméniens et aux Syriens, qui relevait dès 1915 : « Les estimations du gouvernement turc sont généralement considérées comme trop basses et celles du patriarcat arménien comme étant parfois trop élevées, avec une tendance dans le premier cas à réduire et dans le second cas à exagérer le nombre et l'importance de la population arménienne. »

Rouvrant le dossier dans les années 80, un universitaire américain [Justin McCarthy] a passé les données ottomanes au crible des méthodes démographiques contemporaines. Il réévalue la population arménienne à 1,6 million et conclut qu'il n'y eut pas de manipulation délibérée, mais plutôt une sous-évaluation normale compte tenu des techniques de comptage de l'époque. Retranchant les Arméniens recensés en Turquie après la guerre, on aboutit ainsi à une dépopulation d'environ un million et demi de personnes, comportant le massacre proprement dit, ainsi que les émigrés, déportés ou volontaires, et les convertis.

L'importance respective des massacres et des déportations fait l'objet des plus vives controverses. Dès le lendemain des évènements, l'historien britannique Toynbee et le pasteur allemand Lepsius comptabilisèrent les réfugiés en Syrie, en Russie et en Perse, qui avaient été dénombrés à leur arrivée par les organisations caritatives, ainsi que les personnes qui restèrent en Turquie, soit parce qu'elles avaient la chance résider dans une grande ville, Istanbul ou Smyrne, où « il était difficile de les supprimer devant tant de témoins » [affirmation de Gérard Chaliand et Yves Ternon], soit parce qu'elles échappèrent à la mort au prix d'une conversion à l'islam. Toynbee aboutit à 660 000 personnes massacrées et Lepsius à 1 million.

La thèse turque, présentée récemment, reconnaît le phénomène de déportation, qualifié pudiquement de « relocation ». Elle admet son ampleur, 703 000 personnes des deux sexes et de tous âges de source officielle ottomane, soit près de 70 % de déportés parmi les Arméniens. Cette déportation représentait un fait de guerre inévitable en raison de l'intelligence des Arméniens avec l'ennemi russe. Cette thèse reconnaît également plus de 300 000 morts arméniens, mais conteste qu'ils aient péri sous le sabre turc. Loin d'un massacre orchestré d'en haut, les morts de la guerre seraient des pertes collatérales, victimes d'épidémies ou d'affaiblissement durant l'exode, ou tombées lors des combats qui opposèrent armées et milices rivales. La responsabilité de l'armée régulière turque ne serait pas tant en cause que celle de bandes incontrôlées, de Kurdes ou de bandits de grand chemin.

Des universitaires occidentaux mettent aujourd'hui dans une même balance les souffrances des Turcs et celles des Arméniens : « Mentionner les souffrances d'un groupe et éviter celles de l'autre donne une image fausse de ce qui fut un désastre humain, et non seulement ethnique. » [Justin McCarthy] L'un d'entre eux a repris les calculs pour aboutir à 584 000 victimes [toujours McCarthy] (tableau VI.8). Son estimation doit être légèrement revue à la hausse. En effet, dans sa reconstitution de la population arménienne qui vivait en Turquie à la veille de la guerre, il a omis les Arméniens d'Istanbul et de Turquie d'Europe. On doit les réintégrer, ce qui conduit à 688 000 victimes, chiffre vraisemblable. C'est d'ailleurs l'ordre de grandeur que Toynbee avait avancé à chaud.

Les derniers vestiges de la population arménienne continuèrent de s'étioler après les déportations et les massacres. Ceux qui partirent n'avaient pas droit au retour [des mesures similaires à celles de la première République autrichienne par rapport à la citoyenneté austro-hongroise obsolète, en ce qui concerne la législation sur la nationalité]. En 1965, le dernier recensement mentionnant la religion dénombrait 64 000 Arméniens, dont 32 000 arménophones seulement. Disparue de la Grande et de la Petite Arménie, leur communauté vit maintenant dans l'ancienne capitale ottomane, Istanbul [à noter l'immigration récente de dizaines de milliers d'Arméniens ex-soviétiques]."

Voir également : "Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

La controverse historique autour du prétendu génocide arménien


Les pertes arméniennes dans l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale : 1,5 million de morts ou 600.000 ?

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Epidémies et carence de moyens de transport dans l'Empire ottoman en 1914-1918

Les attaques des bandits de Dersim (Tunceli) contre les déportés arméniens en 1915

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)