mardi 21 août 2012

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 34-40 :

"L'histoire du Kemalisme commence par la lutte pour l'indépendance menée sur divers fronts.

La Turquie officielle avait signé le traité de Sèvres qui attribuait aux divers héritiers présomptifs de « l'homme malade » les meilleures parties de son patrimoine national. La Grèce recevait Smyrne et ses environs, la France, la Cilicie, l'Italie, la région d'Adalia, etc.

Halte-là ! s'est écrié Kemal Atatürk en brandissant le « missaki milli » (pacte national) issu du Ier Congrès d'Erzerum (juillet-août 1919) qui proclamait la patrie turque comprise dans les limites nationales une et indivisible, rejetait le mandat et toutes formes de protectorats et n'admettait que la volonté et la souveraineté nationales du peuple turc.

Voici comment Atatürk décrit, lui-même, cette situation pathétique dans son discours historique de 1927 devant le Congrès du Parti du Peuple :

« Le groupe des Puissances aux côtés desquelles avaient combattu les armées de l'Empire ottoman était battu. L'armée ottomane était dispersée un peu partout. On avait signé un armistice dont les conditions étaient très lourdes. La Nation turque anéantie par les fatigues à la suite de longues années de guerre était plongée dans la misère. Ceux qui avaient entraîné le pays et la Nation dans la guerre générale avaient fui dans le seul souci de sauver leur peau. Celui qui occupait la place de Sultan et de Calife était un dégénéré qui, par des moyens infâmes, ne cherchait qu'à sauver sa personne et son trône. Le Cabinet, présidé par Damad Ferid Pacha, était composé d'individus incapables, poltrons, sans aucune dignité, soumis aveuglément à la volonté du Sultan et ne cherchant ainsi qu'à sauver leur personne. Ces individus étaient prêts à s'accommoder de quelque situation que ce fût. On avait enlevé et on continuait à enlever aux troupes ottomanes leurs armes et leurs munitions.

« Les Puissances de l'Entente ne voyaient aucune nécessité de respecter les conditions de l'Armistice. Se servant d'un prétexte futile, leurs armées et leurs flottes avaient occupé Constantinople. Les Français avaient occupé la Province d'Adana, les Anglais, Ourfa, Marache et Ayntab. Des troupes italiennes occupaient Adalia et Konia. Des troupes anglaises s'étaient installées à Samsoun et à Merzifon. Partout en Turquie les officiers et les fonctionnaires étrangers ainsi que leurs émissaires étaient en activité et, depuis quatre jours, les armées grecques avaient débarqué à Smyrne avec le consentement de l'Entente.

« Les éléments chrétiens, éparpillés dans toutes les parties du pays, travaillaient tantôt ouvertement, tantôt clandestinement, à la réalisation de leur objectif et à la démolition complète de l'Empire.

« Ainsi qu'il a été établi, plus tard, par des documents, le Comité dénommé « Mavro mira » siégeant au Patriarcat d'Istanbul, organisait dans toutes les parties du pays des bandes révolutionnaires, des meetings de propagande, etc. ; le « Mavro mira » était secondé par la Croix Rouge Hellénique et par la Commission officielle de l'émigration. Les boy-scouts des écoles grecques, dont faisaient partie des jeunes gens âgés de plus de 20 ans, complétaient leurs préparatifs. Le Patriarche arménien Zareh travaillait d'un commun accord avec le comité « Mavro mira ». Les préparatifs des Arméniens allaient en se perfectionnant, de concert avec ceux des Grecs. Le fameux comité « Pontus », dont le siège était à Constantinople et qui avait des ramifications à Trébizonde, à Samsoun et dans tout le littoral de la Mer Noire, avançait facilement et avec succès vers son but. »

Ce tableau reflète exactement la situation lamentable dans laquelle se trouvait alors l'Empire ottoman. Il doit être cependant complété par un court aperçu de l'état d'âme dans lequel se trouvait alors le peuple turc, pour comprendre quelles étaient ses réactions intimes devant ces événements tragiques.

Tout le peuple, d'un bout à l'autre de l'immense Empire, était atterré par les événements. Nulle part on ne remarquait le moindre mouvement de révolte ou d'indignation violente contre les innombrables injustices commises par l'Entente et par ses acolytes indigènes. Il y avait bien des politiciens qui s'étaient constitués en groupes arborant tel ou tel objectif particulier, mais leur ressource n'était autre que le servilisme auprès des Commissariats des puissances victorieuses. En dehors des partis politiques de triste mémoire, tels que « Hürriyet ve Itilaf » (Liberté et Entente), « Sulh ve Selamet » (Paix et Salut), qui ne renfermaient dans leur sein que des émissaires des Commissariats de l'Entente et des armées d'occupation, il y avait des comités tels que : le Comité pour le relèvement kurde, le Comité des Amis de l'Angleterre, etc. Aucun de ces comités n'aspirait à la restauration de l'Union nationale. C'était un sauve-qui-peut général. Les Thraciens, de leur côté, demandaient l'autonomie sous la protection des puissances victorieuses. Les Kurdes aspiraient à l'autonomie et à l'indépendance du Kurdistan sous la protection d'une puissance étrangère, de préférence l'Angleterre. Les habitants des vilayets orientaux réagissaient contre le danger de l'annexion de cette partie de l'Empire à l'Arménie.

Les moyens d'action de ces comités séparatistes, résignés au morcellement du pays et à l'asservissement du peuple, étaient presque nuls. Ils voulaient éviter de devenir les sujets de leurs esclaves d'hier et préféraient se laisser asservir par une grande puissance. L'adage populaire ne dit-il pas qu'il vaut mieux faire naufrage dans la grande mer plutôt que dans un fleuve ?

Pour arriver à leurs fins, ils présentaient des requêtes et des mémoires aux représentants des armées victorieuses. En dehors de ces comités séparatistes à activité platonique, pour ainsi dire, il y avait les partisans du mandat. Une grande partie de l'opinion publique, menée par les écrivains et les intellectuels les plus renommés, y voyait la seule planche de salut. « Qu'on place la Turquie sous le mandat de l'Amérique », s'écriaient les uns, et ils faisaient ressortir les avantages du mandat américain dans de longues colonnes des quotidiens les plus sérieux. « Plutôt le mandat anglais », ripostaient les représentants du Comité des Amis de l'Angleterre, qui étaient pour la plupart des agents directs ou indirects de l'Intelligence Service ou du Palais impérial.

C'est précisément contre cet état d'âme du peuple qu'Atatürk s'est mis en tête de réagir violemment en prenant le chemin de l'Anatolie. Se résigner à la domination étrangère, aller même jusqu'à la solliciter, que ce soit sous le nom de mandat, d'autonomie ou toute autre appellation fallacieuse ? Non ! C'était indigne d'un peuple qui, pendant des siècles, avait régné en maître absolu sur les meilleures parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique ! Plutôt périr que de se laisser asservir par qui que ce soit. Rien d'autre que l'indépendance, l'Indépendance complète de l'Etat turc basée sur la Souveraineté absolue du peuple turc.

On est porté à admettre qu'un homme animé d'un pareil esprit de révolte, poussé par le feu sacré de l'Indépendance, se serait empressé de déployer l'étendard de l'émeute et de l'insurrection, de faire appel aux masses populaires, de fomenter des troubles, de lancer des tracts, de créer par tous les moyens l'agitation nécessaire et aurait tâché de réaliser son but avec l'énergie du désespoir. C'est ainsi qu'ont toujours agi, à travers l'Histoire, les meneurs de masses, ceux qui se mettent en tête de renverser l'ordre et le régime établis. Et de nos jours aussi, les fondateurs de nouveaux régimes n'agissent pas autrement : fomentation de troubles et d'émeutes, agitation intense auprès des masses populaires, etc. Ce sont là procédés courants et tactiques usuelles dans la carrière des révolutionnaires dont font mention les annales des peuples.

Atatürk n'a pas eu recours à ces moyens classiques. Il les jugea d'emblée non seulement tapageurs et démagogiques, mais surtout inopérants et inefficaces parce que destinés à agir sur les bas instincts des foules, quand le point crucial de son projet est précisément d'ennoblir, d'élever, de purifier l'âme de ces foules. Il ne cherchait pas un vil succès personnel au risque d'étouffer dans l'œuf les nobles aspirations qu'il sentait frémir dans la conscience du peuple.

On peut s'imaginer combien il était difficile pour un homme de sa trempe de contenir la flamme sacrée dont il était animé, de s'armer de patience pour ne pas trahir ses plans et ses desseins avant le moment opportun. A ce propos, nous devons faire ressortir que le travail méthodique sans impulsivité et sans précipitation est un des traits les plus caractéristiques du Kemalisme. Nous retrouverons cet esprit d'organisation lente et circonspecte dans toutes les phases de la métamorphose kemaliste. Peut-on s'imaginer des mouvements de révolution, des chambardements et des renversements profonds guidés par un esprit et une méthode des plus réfléchis ? C'est là un paradoxe des plus curieux.

Voici comment Atatürk lui-même définit en termes modestes ce caractère spécial de son œuvre :

« La lutte nationale pour l'indépendance était dirigée principalement contre l'ennemi envahisseur et c'est contre lui qu'étaient dirigés nos efforts surhumains. Mais, au fur et à mesure que les succès s'accumulaient dans la lutte pour l'indépendance, le développement historique de la volonté nationale s'affirmait par étapes successives et tendait vers la réalisation de tous ses principes. Mais nous n'avons pas voulu manifester dès le début toutes nos idées et tous nos principes. Si nous avions fait des déclarations sur des probabilités futures dont la réalisation eût paru difficile, notre but matériel contre l'ennemi aurait pris l'aspect et l'apparence d'une illusion et d'une chimère.

« Parmi ceux qui étaient touchés par le danger extérieur, par l'envahissement de l'étranger, il y en avait qui auraient été effrayés par des perspectives de changement, contraires à leurs traditions, leur mentalité et leur capacité intellectuelle. La meilleure voie pratique et sûre qui mène au succès, c'était de réaliser chaque étape de notre œuvre à son moment propice, et c'est ainsi que nous avons agi. »

« Les grandes virtualités d'évolution que j'ai senties et présumées dans l'avenir et dans la conscience de la Nation, je les ai portées dans mon sein comme un secret national, et j'ai été obligé de les faire réaliser au fur et à mesure par notre peuple. »

C'est ainsi qu'Atatürk, avant de franchir la première étape de son œuvre, avant de chasser les ennemis envahisseurs du sol de la patrie, n'a pas soufflé mot, même à ses amis les plus intimes, des réformes radicales qu'il comptait introduire dans la vie sociale et économique du pays."

Voir également : La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens
  
Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

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