samedi 18 août 2012

La Turquie kémaliste et sa minorité arménienne

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Pour mieux saisir le sens profond du nationalisme turc, nous devons voir avant tout ce que les Kemalistes entendent par Nation. Nous ne nous occuperons pas des définitions données à ce terme par un grand nombre d'auteurs célèbres, nous ne parlerons pas des longues études qui lui ont été consacrées par Renan, Lévy-Bruhl et autres sociologues, ceci nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons d'examiner seulement le point de vue du Parti du Peuple à ce sujet.

Voici la définition de la Nation dans le programme de ce Parti :

« La Nation, c'est une formation sociale et politique renfermant les concitoyens liés les uns aux autres par la communauté de langue, de culture et d'idéal. »

Cette définition est différente, et nous dirons même diamétralement opposée à la notion de Nation avant la période kemaliste. Au temps d'Abdul Hamid appartenaient à la même Nation des individus qui n'étaient même pas des concitoyens, qui ne parlaient même pas la même langue, qui avaient, au point de vue social et culturel, des tendances même opposées, mais qui appartenaient à la même religion. Un musulman d'Algérie ou des Indes avait, au palais du Sultan Calife et à la Sublime-Porte, le même accueil et la même place que l'autochtone de Konia ou d'Istanbul. Les facteurs moraux qui liaient entre eux les membres de la Communauté n'étaient pas d'ordre séculier, mais d'ordre religieux. Les co-nationaux devaient prier Dieu de la même façon, libre à eux de parler des langues différentes, comme s'il s'agissait d'une communauté céleste n'ayant rien à faire avec ce bas monde.

La vie en société, même pendant la période constitutionnelle, était partagée en communautés. Différence de religion signifiait en même temps différence de culture et d'idéal. Dans la société aussi bien que dans les relations officielles, la population de l'Empire était toujours divisée en deux catégories, musulmane et non-musulmane. Zia Gök Alp même, l'apôtre du mouvement turquiste, a cru devoir inclure le facteur « religion » dans la définition de la Nation. Ainsi que je le fais ressortir dans mon livre en turc, Türkleştirme, Zia Gök Alp, qui a vécu à une époque où régnait la théocratie, ne pouvait pas concevoir une définition différente. Sous le régime théocratique, la culture, l'idéal et même la langue étaient imprégnés de l'esprit religieux. Tandis que sous un régime laïque comme le nôtre, la religion peut faire partie de la culture individuelle, mais n'a rien à faire avec la culture nationale.

C'est ainsi que la loi constitutionnelle ne stipule plus que l'Islamisme est la religion de l'Etat. Les privilèges culturels dont jouissaient autrefois les éléments non-musulmans n'existent plus.


Mais, dira-t-on, le particularisme religieux enraciné en Turquie depuis des siècles peut-il disparaître du jour au lendemain comme par enchantement ? Empressons-nous de le dire, il n'en est pas question. Le fait que le facteur religion n'entre pas dans la définition de la Nation ne signifie pas que ce facteur n'existe pas. Les adeptes de chaque religion conservent plus ou moins leur particularisme séculaire. Mais n'oublions pas que le Kemalisme ne se base pas seulement sur ce qui est, sur la réalité actuelle, mais sur ce qui doit être, ou ce qui, tôt ou tard, sera, d'après le credo et les principes kemalistes. Il s'agit d'un régime qui a comme devise le révolutionnarisme, la suppression de tout ce qui n'est pas conforme aux intérêts moraux et matériels de la Nation. Combien d'institutions sociales enracinées depuis des siècles ont été déjà jetées par-dessus bord au moment propice ? Puisque le credo kemaliste l'exige, il n'y a pas de doute que, tôt ou tard, le particularisme des communautés religieuses aussi s'en ira, le moment venu, rejoindre dans l'histoire tant d'autres survivances du passé.

Il y a lieu de remarquer tout particulièrement que le facteur race aussi est éliminé de la définition de la Nation dans le programme du Parti. Voici ce que dit Recep Peker à ce sujet dans une causerie faite dans la salle des conférences de l'Université en octobre 1931 :

« D'après notre conception, le nationalisme n'a aucun rapport avec les masses dont les destinées politiques sont séparées des nôtres. Nous conservons un intérêt chaleureux et affectueux pour les Turcs qui vivent hors de nos frontières, soit comme Etat indépendant, soit comme ressortissants d'autres Etats. Nous considérons comme un sujet d'ordre scientifique, la parenté de sang et la parenté historique entre les susdites masses turques dont le nombre augmente de jour en jour au fur et à mesure que se développent les vérités historiques.

« Dans cet ordre d'idées, nous considérons comme des nôtres ceux de nos concitoyens qui, politiquement et socialement, appartiennent à la Nation turque et auxquels on a inculqué des idées et des sentiments tels que le « Kurdisme », le « Circassianisme » et même le « Lazisme » et le « Pomakisme ». Nous considérons comme de notre devoir de mettre fin, par des efforts sincères, à ces fausses conceptions, léguées par le régime absolutiste, et qui sont le produit de longues oppressions historiques. Les vérités scientifiques d'aujourd'hui n'admettent pas la possibilité d'existence indépendante pour une Nation de quelques centaines de milliers ni même d'un million d'individus.

« Les liens qui nous attachent à ces concitoyens n'ont rien de commun avec la politique panislamique poursuivie par l'Etat ottoman disparu. Nos liens sont d'ordre purement national. »

Recep Peker, poursuivant son exposé, ajoute :

« Nous tenons à exprimer avec la même franchise et avec la même sincérité notre opinion en ce qui concerne nos concitoyens juifs et chrétiens. Notre Parti reconnaît complètement comme Turcs, ces concitoyens pour autant qu'ils rentrent dans notre communauté de langue et d'idéal. Il est inutile d'ajouter que, dans cette façon de voir et d'agir de notre Parti, il n'y a pas même trace de la mentalité de « Raya » qui régnait dans la période d'absolutisme. Dans ces paroles sincères, il faut voir un sens réel conforme à nos principes et qui n'a rien de commun avec les manifestations factices de compatriotisme qui ont eu lieu pendant les tumultes constitutionnels des dernières années de l'Empire. »

Le vice-président du Parti, Ismet Inönü, s'est exprimé à ce sujet dans un de ses discours avec plus de franchise et de clarté :

« Est Turc, a-t-il dit, celui qui désire et aime l'être. »

Il va sans dire qu'il ne faut pas déduire de ces mots laconiques d'Ismet Inönü qu'il n'est pas besoin d'une communauté de langue, de culture et d'idéal, comme l'exige la définition de Nation dans le programme du Parti du Peuple. Car, au fond, peut-on sincèrement désirer et aimer être Turc sans s'en approprier la langue, l'idéal et la culture nationaux ? Il est évident qu'entre la définition scientifique du programme du Parti et la devise laconique d'Ismet Inönü, homme d'Etat pratique et réaliste, il y a parfaite identité.

Ainsi donc, la communauté de race et de religion ne signifie plus, pour la nouvelle Turquie, communauté nationale. Pour appartenir à la même Nation, il n'est pas indispensable d'appartenir à la même race et à la même religion, mais parler la même langue, avoir la même culture et le même idéal." (p. 251-255)



"Quant à la question des minorités nationales, la Turquie kemaliste n'en a jamais admis le principe. La nouvelle Turquie ne reconnaît dans ses citoyens que des Turcs. Ceux qui ne le sont pas de race peuvent l'être ou le devenir en adoptant sa culture. Si aujourd'hui, la nouvelle Turquie, comme survivance du passé, compte quelques centaines de milliers de citoyens qui ne se sont pas encore approprié la culture turque, il est certain qu'il n'y en aura plus dans quelques dizaines d'années. Le régime kemaliste est basé sur l'unité nationale. Ceux qui ne veulent pas s'exclure eux-mêmes des bénéfices de la communauté et de l'unité nationales ne peuvent pas manquer de s'y inféoder en s'en appropriant la culture.

Adopter la culture nationale turque ne signifie pas renoncer au particularisme kurde, laze, arménien ou juif. Toutes les Nations occidentales comptent dans leur sein des éléments ethniques ayant des particularismes assez prononcés, mais qui ne pensent pas un seul instant à revendiquer un traitement minoritaire.

Ainsi, par exemple, les grands pays occidentaux, comme la France, l'Angleterre et l'Italie, se sont débarrassés depuis longtemps de la mentalité minoritaire, grâce à une assimilation sincère et profonde. Il y a en Grande-Bretagne des Ecossais, des Gallois, etc., en France des Bretons, des Corses, etc., qui conservent jalousement leurs particularités nationales plus ou moins prononcées. Certaines de ces nationalités ont tout ce qu'il faut pour avoir une existence nationale indépendante, mais jamais il n'est venu à l'esprit d'un politicien quelconque de considérer ces nationalités comme des minorités nationales. Puisque tous les Français ont la même culture, le même idéal et la même langue, quel mal y a-t-il si certains d'entre eux conservent leur patois, leurs us et coutumes et d'autres particularités ?

Il peut y avoir entre ces éléments ethniques certains sentiments de solidarité comme il y en a dans tous les pays entre personnes originaires de la même région. Ceci ne porte pas ombrage à l'unité nationale. Considérer, par exemple, un Breton comme un élément minoritaire parce qu'il a son patois, parce qu'il a un intérêt spécial pour ses co-régionaux, parce qu'il conserve certaines particularités traditionnelles, ce serait une hérésie qui ne traverse pas l'esprit d'un Français ou d'un Anglais.

Il est évident que nulle part en Occident, il n'existe une question de minorités telle qu'elle apparaît en Orient et dans certains nouveaux pays où elle forme la pierre angulaire de la politique intérieure et extérieure. Les traités de paix, où l'on a intercalé des chapitres spéciaux concernant la protection des minorités, n'ont pas apporté une solution quelconque à cette question, mais, au contraire, ils l'ont aggravée et envenimée.

A l'instar des autres traités de paix, le Traité de Lausanne aussi comporte un chapitre spécial contenant un grand nombre de clauses consacrées à la protection des minorités. Ismet Inönü s'est déclaré disposé à signer des deux mains ces paragraphes parce qu'il savait très bien qu'ils seraient restés lettre morte, que la révolution kemaliste les rendrait caducs et inopérants.

En effet, les minorités ethniques elles-mêmes n'ont pas tardé à reconnaître l'inopportunité de ce chapitre relatif aux minorités et l'ont déclaré caduc par des déclarations signées des représentants des Conseils communaux. De son côté, le Gouvernement, par ses lois laïques, a unifié la législation sur le statut personnel et supprimé toute différence entre éléments musulmans et non-musulmans. La loi fondamentale a reconnu comme Turcs tous les citoyens du pays sans distinction de race ou de religion, et a préparé le terrain pour une intégration complète des éléments minoritaires au turquisme.

Nous devons avouer, cependant, que la fusion des éléments visée par la loi fondamentale n'est pas encore sortie de son stade idéologique. Les Grecs, les Arméniens et les Juifs qui sont des Turcs d'après la loi fondamentale et d'après les principes idéologiques du Kemalisme ne le sont pas encore en réalité. Les cloisons étanches qui les séparaient avant le Kemalisme ne sont pas encore complètement renversées.

Il y en a qui se demandent comment se fait-il que le Kemalisme tolère encore ce dualisme entre son idéologie et la réalité. Le Kemalisme, qui a fait de l'Osmanli oriental un Turc occidental ayant une autre langue, une autre mentalité et une autre façon de vivre, de penser et d'agir, serait-il incapable d'assimiler quelques centaines de milliers de concitoyens qui ne demandent pas mieux que de vivre dans leur propre pays, dans les mêmes conditions matérielles et morales que leurs concitoyens pour ainsi dire majoritaires ?

C'est là vraiment une situation anormale, dont on ne peut attribuer la faute ni au Kemalisme, dont les principes idéologiques sont imprégnés de la plus parfaite sincérité, ni aux éléments minoritaires parfaitement conscients de leurs intérêts au point de vue moral, aussi bien qu'au point de vue matériel. La faute ne peut être attribuée qu'à l'ombre, au fantôme du chapitre du Traité de Lausanne sur la protection des minorités.

Ainsi que nous l'avons souvent dit et répété, le Kemalisme est un mouvement qui ne tient aucun compte des réalités existantes, fussent-elles même séculaires, si ces réalités semblent pernicieuses. Il remplace d'un trait de plume ce qui est par ce qui doit être dans l'intérêt suprême de la collectivité. Il emploie à cet effet toutes les ressources de l'Etat et le dynamisme de la révolution. Mais, dans cette question des minorités, l'Etat turc ne peut employer ni la loi, ni le prestige de ses chefs, ni aucune mesure coercitive ou éducative. L'esprit qui a présidé à l'élaboration du chapitre fantôme sur les minorités dans le Traité de Lausanne l'en empêche.

Obliger, par la force, un Grec, un Arménien ou un Juif à devenir Turc, serait une violation des règles et des lois internationales.

Voilà l'ancienne Turquie tyrannique ressuscitée ! clameraient les démagogues de tous les pays.

Quant aux minorités elles-mêmes, elles ne disposent d'aucune force pour lutter contre les faits. Elles sont subjuguées par le passé séculaire, par ce qui est enraciné au fond de leur conscience, elles sont les esclaves des institutions et des mentalités léguées par la période pré-kemaliste. Elles voudraient bien s'en affranchir, mais elles ne disposent d'aucune autorité, ni morale ni matérielle pour changer les mentalités des masses populaires.

Il n'y a pas de doute que le temps fera le nécessaire pour trancher aussi cette question restée nécessairement en marge de la réalité kemaliste. Comme nous l'avons dit plus haut, une ou deux générations suffiront pour que la turquisation des minorités passe du stade idéologique au stade de la réalité vivante. Déjà aujourd'hui, la langue et la culture turques constituent la base de l'enseignement dans toutes les écoles minoritaires. Un grand nombre d'enfants minoritaires reçoivent leur éducation directement dans les écoles turques, officielles ou privées.

Avec le temps, l'unité nationale, l'assimilation des éléments allogènes deviendra une réalité et ceci constituera la seule réalisation que le Kemalisme révolutionnaire aura obtenu par voie d'évolution." (p. 267-271)



Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Une des priorités de François Hollande : retirer le mot "race" de la constitution de la Ve République. Qu'en pensent ses amis de la FRA-Dachnak ?

Européanocentrisme et racisme biologique au sein de l'intelligentsia nationaliste arménienne

Le délire raciste et mortifère des ethno-nationalistes arméniens (dachnaks en l'occurrence) dans le texte

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"