lundi 20 août 2012

L'absurdité pernicieuse des nationalismes grand-grec et grand-arménien

Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 220-222 :

"(...) une exceptionnelle vitalité démographique ne pouvait garantir l'éternité aux chrétiens. Leur survie politique était difficilement concevable hors du moule institutionnel patiemment creusé à partir de la prise de Constantinople. Dès les premiers vagissements de l'Etat-nation, la chrétienté ottomane se désintégra. En 1914, avant de disparaître, les minorités dépassaient les 3 millions d'âmes. Présentes dans toute la Turquie, elles étaient néanmoins près de constituer deux masses compactes. D'un côté, les Grecs : regroupés à Istanbul, en Turquie d'Europe et sur les côtes de la mer Egée et de la mer Noire, ils comptaient également quelques communautés en Anatolie intérieure, jusqu'au coeur du pays arménien. De l'autre, les Arméniens, dont la présence s'étirait du Caucase à la Méditerranée. Nombreux étaient les villes et les villages où les chrétiens se mêlaient aux musulmans, Turcs et Kurdes. Si les Grecs ignoraient souvent la langue turque, la moitié des Arméniens l'avaient adoptée. On était pourtant loin d'une symbiose.

Plusieurs nationalismes allaient bientôt s'affronter. Certains étaient dénués d'assise territoriale concrète, tels l'ottomanisme (qui rêvait d'unir autour de la dynastie tous les Ottomans musulmans, chrétiens et juifs, turcs et non turcs), le panislamisme (rassembleur de tous les musulmans du monde autour du sultan), le panturquisme (qui élargissait le champ national à tous les Turcs d'Asie centrale), ou encore le nébuleux pantouranisme, qui revendiquait l'unité des peuples pratiquant une langue d'origine turque, de la Mongolie à la Hongrie. Trois nationalismes avaient cependant une vision territoriale précise. Le nationalisme grec prônait une Grande Grèce sur les deux rives de la mer Egée, et l'arménien un Etat formé de la Grande et de la Petite Arménie. L'un et l'autre étaient victimes d'une illusion démographique, fréquente parmi les minorités chrétiennes d'Orient : les Grecs surestimaient leur croissance et les Arméniens leur nombre. Pris en tenailles entre les deux, les Turcs détenaient pourtant partout la majorité. Abandonnant le ralliement strictement religieux derrière la bannière de l'islam, ils se regroupèrent sous celle du troisième nationalisme, pour la première fois territorial. Jamais disputée depuis Byzance, l'Anatolie se trouvait ainsi d'un coup trois fois convoitée."