mardi 28 août 2012

L'analyse des divergences arméno-géorgiennes par Simon Vratsian

"Revue de presse", Prométhée, n° 93-94, août-septembre 1934, p. 29-30 :
Divergences arméno-géorgiennes

Dans le journal arménien Aratch, M. Vratsian consacre un important article à l'analyse des relations souvent tendues entre Géorgiens et Arméniens. Il écrit notamment :

« 1. Question politique. — La Géorgie a perdu son indépendance en 1801. Au 19e siècle, elle s'est souvent soulevée contre la Russie. Dans leur lutte contre la Russie, les Géorgiens s'appuyaient tantôt sur la Turquie, tantôt sur la Perse. Ces deux Etats constituaient des facteurs positifs dans le mouvement libérateur de la Géorgie. La Russie seule était considérée comme puissance ennemie, et ce phénomène, avec quelques modifications extérieures, domine jusqu'à présent la politique nationale de la Géorgie.

Par contre, pour les Arméniens, la Russie passait pour un facteur positif tandis que la Perse des Khans et la Turquie de Sultans étaient considérées comme des puissances ennemies. L'idéal de la Géorgie consistait à s'affranchir du joug russe tandis que les Arméniens ne rêvaient que de la protection des tsars chrétiens russes. Sous différentes formes les Arméniens étaient toujours avec la Russie, les Géorgiens, eux, contre la Russie. Pendant l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens se rangeaient du côté de la Russie sans réserve. Cette différence de tendance politique reste toujours.

Les Géorgiens profitaient de toute occasion pour soulever la question en faveur de l'indépendance de la Géorgie, tandis que les Arméniens se gardaient toujours de toute prétention d'ordre politique, se contentant de la possibilité de vivre en paix sous la protection de l'immense Etat russe. C'est ce qui a eu lieu au cours de la grande guerre. Alors que les Géorgiens organisaient des légions de volontaires avec les Turcs et les Allemands contre la Russie, les Arméniens guerroyaient avec les Russes contre la Turquie. Cette divergence de tendance politique dans les rapports arméno-géorgiens fut un facteur important qui reste en vigueur jusqu'à présent. Alors que les Géorgiens luttent avec tous les moyens à leur disposition contre la Russie soviétique pour l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens, eux, sont de tout cœur avec elle.

2. Question relative eux Arméniens de Turquie. — Dès le premier quart du 19e siècle jusqu'au début de la grande guerre, les Arméniens de Turquie émigrèrent au Caucase par groupements tantôt petits, tantôt grands. C'est ainsi que l'élément arménien a considérablement augmenté en Géorgie. Tiflis, la côte de la mer Noire, Akhalkalaki, Akhaltsich, furent arménisés, devant les yeux des Géorgiens. Le fait prouvait une grande indignation des patriotes géorgiens qui demandaient non seulement de fermer la porte de la Géorgie aux Arméniens de Turquie mais d'expulser même les Arméniens anciennement établis en Géorgie. Cette demande revêtait souvent un caractère aigu et violent et, naturellement, elle recevait une riposte non moins violente de la part des Arméniens.

3. Question politique des Arméniens Turcs. — Les Arméniens luttaient contre le régime turc, ils demandaient des réformes dans les villayets arméniens contigus souvent avec les territoires sur lesquels la Géorgie réclamait aussi ses droits, tel, par exemple, le villayet de Trabisund. Rappelons-nous la carte présentée par le gouvernement géorgien à la Conférence de la Paix, et son inflexibilité dans la question de frontières à la Conférence de San Remo, et nombre de choses deviendront claires.

La question de l'Arménie turque occupe une grande place dans les controverses arméno-géorgiennes. Certes, la presse arménienne ne pouvait laisser sans réponse l'attitude hostile de la Géorgie à l'égard de cette question.

4. Facteurs économiques. — Après la mainmise russe sur le Caucase, de larges perspectives économiques s'ouvraient devant les Arméniens. Encore, aux temps de l'indépendance de la Géorgie, les Arméniens jouaient un rôle considérable dans la vie économique du pays. L'Arménien était producteur, commerçant, artisan ; le Géorgien, maître et consommateur. Avec l'apparition de la Russie, les Arméniens, dans des conditions comparativement libres et garanties, commencèrent à pas de géants à monter sur l'échelle économique du pays. La noblesse géorgienne tombait, les Arméniens achetaient ses terres. La bourgeoisie arménienne, base de la domination russe en Géorgie, dominait elle-même sur le pays.

Les patriotes géorgiens pouvaient-ils supporter cet état de choses ? Et l'aristocratie géorgienne qui présentait encore une force ? »

Voir également : Le dachnak "modéré" Simon Vratsian et la Turquie : l'exception qui confirme la règle

Le conflit arméno-géorgien